AU PONT DU GARD
Pont Sublime, et bati par des mains inconnues, Toi qui sous tes arceaux laisses passer les nues,
Qui baignes tes grands pieds dans l'eau tiède du Gard,
Oh! je t'embrasse enfin d'un dévorant regard I
Faisceau d'arcs do triomphe et chaîne granitique,
Mariant deux sommets par un triple portique.
Quand il tombe le soir, à son couchai) t vermeil.
Chacun de tes arceaux encadre le soleil.
L'éternité de Home, écrite en ces trois couches,
S'annonce au voyageur par tes soixante bouches.
Lorsque le vent du nord, silllant sur ces vallons.
Fait parler ton orchestre aux roulements si longs.
Que de grands souvenirs ! — L'architecte anonyme
Qui décrivit en rond les arènes de Nîme,
Après les jours de sang, parmi ces bois épais,
Fit briller au vaincu cet arc-en-ciel do paix.
Je pense au siècle antique, où, foulant cette arène,
Rome passait ici dans sa pompe de reine.
Un jour elle s'assit sur ce même gazon,
D'où mes trop faibles yeux mesurent l'horizon ;
Le ciel, comme aujourd'hui, comme au berceau des âges,
Ycrsait un air limpide à ces doux paysages;
Dans ce vallon étroit, agreste corridor,
La lumière roulait, aiusi qu'un fleuve d'or;
Au vent oriental, vent qui souffle du Rhône,
La forêt druidique agitait sa couronno.
Avec des bruits si doux, si parfumes do thym.
Qu'on eût cru que ce bois murmurait du latin.
Rome vit autour d'elle ondoyer sept collines ;
Son armée entonna des strophes sibyllines;
Le Gard devint le Tibre, et le soldat romain
De sa maison lointaine oublia le chemin.
Rome prit son levier, elle tailla les roches.
Qui du fleuve captif défendaient les approches ; Eiie pétrit à flots ces merveilleux limons Qui deviennent granit et cimentent ies monts! À l'ombre de la louve, orgueil du vexillaire, Les blocs furent broyés, comme l'épi sur l'aire; lîome, pour élever tous ces ares triomphaux.
Moissonna des forets et fit des cchafauds ; Pour ravir une source aux collines vassales, Elle fltruissclerdes pierres colossales, Et, roulant ces arceaux jetés d'un triple bond, Gomme sa signature elle écrivit ce pont.
La ville de Cooitantin .
Ce n'est pas de Stamboul, la Turque, c'est de sa sœur la Gauloise que je veux parler. Les deux cites, filles de Constantin, ont eu de tristes destinées. A pciuû enregistrées sur la carte, aux cris de joie de l'univers latin, elles se sont endormies, et dorment encore, l'une sur le Bosphore, tout près des lieux où Ovide a placé le palais du. Sommeil; l'autre sur l'Elysée du Hhône, dans le seul coin de la France que les cris des postillons ne troublent jamais. Malheureuse idée de Constantin I ee.Clovis de Rome, ce vainqueur de Maxence, cet empereur illuminé qui voyait des croix en l'air, s'imagina follement qu'il assurait l'éternité de l'empire eu créant une capitale nouvelle sur la prairie que baignent la Méditerranée et l'Euxin.
288 LES KtJITS ITALIENNES.
Un moment, un seul moment, ce grand homme fut inspiré d'en haut; il dit à Arles :
« Tu seras Constantinople ! »
Et certes elle méritait hien cet honneur ; Constantin l'aimait de passion , la caressait avec amour , cette noble cité gauloise qu'il adoptait pour sa fille. Il la contemplait assise dans son delta, baignant ses pieds de marbre dans le Rhône et la mer; arrêtant d'une main les barques de Lyon, et de Vienne, de l'autre les vaisseaux d'Alexandrie, les trirèmes d'Ostie et d'Anxur. Elle s'épanouissait à son soleil, mystérieuse, intéressante, solennelle comme une ville égyptienne; Arles, devant Constantin, c'était Alexandrie ou Memphis; Arles, avec sa nécropolis élyséenne, son désert pierreux, ses mirages fentastiques, ses grandes herbes fauchées par les bœufs, ees obélisques sombres, ses chantiers de statues, ses places hérissées de colonnes; et partout, sous les périetyles, au bord des puits, au soleil ]des temples, le long du fleuve, partout ses belles femmes, indolentes et causeuses, coiffées de bandelettes à plis, comme des Isis -rivantes ; ses femmes, déjà citées en ce temps comme les plus belles entre les Gauloises, les filles brunes et blanches de Segoregium, celles qui séduisaient les Grecs de la naissante Marseille jusqu'à leur faire oublier les voluptueux gynécées de Larisse et de Délos.
Constantin s'enivrait des parfums de cette ville : il avait déjà oublié Rome, cette Rome ennuyeuse de gloire; on avait trop parlé d'elle, il fallait en finir avec son éternité, lui arracher son auréole capitoline usée jusqu'au dernier rayon, et la remettre en fonte pour l'attacher à quelque autre téte de cité vierge.
l'Italie des gaules. 289 Arles tendait ses mains pour recevoir un don et un titre; Constantin s'apprêtait à la baptiser dans le Ithône, et àlui donner son nom harmonieux, le palais impérial s' élevait déjà, les artistes en foule y apportaient des statues pour ses galeries, les pourvoyeurs amoncelaient les amphores dans ses immenses celliers, afin de fournir aux orgies de toute une dynastie d'empereurs; on bâtissait un théâtre comme celui de Marcelius, et un forum tout bordé de colonnades; on avait un amphithéâtre comme celui de FÏavien ; pour les ides de mai, l'empereur promettait au peuple arlésien un spectacle gratuit, un combat de taureaux qui durerait cent cinquante jours complets, plus généreux que Titus qui n'en donna que cent pour l'ouverture du Coliséc, et ne fit égorger que vingt mille bêtes fauves. Constantin s'apprêtait à fonder une nouvelle histoire qui n'eût pas été celle que nous lisons : il se créait maître de la Méditerranée, il étreignait cette mer avec deux bras, les péninsules itabque et espagnole. Pour établir ses communications avec Rome, il n'avait qu'à couper une montagne à morceaux, en l'éparpillant en menus pavés du Rhône au Tibre; c'eût été une rue de deux cents lieues semée d'arcs triomphaux; Constantin aurait couru de Sagonte à Tarente, trouvant toujours une de ses deux capitales à mi-chemin, il eût abandonné tant de provinces lointaines que Rome no conservait que par orgueil, et qui étaient onéreuses au trésor public. Ainsi concentrée, la vitalité de l'empire aurait eu la força requise pour résister aux invasions. Arles devenait la sœur de Rome; parenté naturelle d'ailleurs, puisque l'origine do ces deux villes était commune ; Rome, fondée par Enéc, Arles par Arelon, neveu de Priam.
290 LES NOITS 1TA.LIESKES.
Un nouvel ordre d'avenir allait donc commencer, mais le génie de destruction l'emporta. — Constantin délaissa subitement la ville du Bhône pour établir son siège impérial à Byzance.
De hautes considérations politiques le déterminèrent sans doute; il serait probable aussi qu'une cause futile eût provoqué subitement la haine de Constantin contre cette ville d'Arles qu'il avait jusque-là favorisée de son affection.
Après avoir quelquefois pensé gravement sur cet abandon, après avoir pesé les raisons approfondies par les historiens, il me vint un jour en idée que le Borée noir, dont parle Strabon, avait irrité l'empereur, et que ce vent terrible renversa la bonne fortune d'Arles ; c'est à méditer. Qu'on songe que le Borée noir, tant radouci de nos jours, comme tous les fléaux qui vieillissent, que le Borée noir, prosaïquement dégénéré depuis dans le mistral, bouleversait alors une ville jusqu'en ses fondements; auprès de lui le simoun â'Égypte n'était qu'un doux zéphir. Quand il soufflait dans le désert pierreux voisin d'Arles, il enlevait les cailloux par tourbillons comme le simoun fait des grains de sabte ; il renversait les chevaux et les cavaliers , dépouillait violemment les soldats de leurs armes et de leurs habits; c'est ce qu'on lit dans Strabon, le moins fabuleux des historiens. Un pays ainsi désolé ne méritait pas une longue affection d'empereur; cette calamité endémique neutralisait tous les dons heureux que la cité d'Arles avait reçus de son climat, de sa campagne, do son fleuve et de la mer.
Constantin, qui lisait Strabon, et qui avail'essuyé quelques humiliations infligées par le Borée noir, transporta
ses pénates chrétiens sur le pont Euxin, Constantinople fut fondée.
L'empire romain y a péri, puis sont venus la peste, les Turcs et les Russes. Mieux valait subir le Borée noir.
Quoi qu'il en ait été, Arles ne fut qu'un instant le siège de l'empire dans la pansée de Constantin, mais que de magnifiques choses lui restaient, que de trésors de consolation l'infidèle empereur lui laissa comme à une maîtresse abandonuée.
Les hommes profonds qui président l'avenir disaient après le départ de Constantin :
« Arles sera la reine des Gaules ; elle a déj à tout, tandis que les autres cités n'ont rien ; elle compte déjà cent cinquante mille habitants, laissez-la grandir encore, elle sera Constantinople malgré Constantin. »
Hélas 1 venez la voir, cette ville superbe, cette reine qui portait un cirque pour couronne et deux théâtres romains pour bracelets; elle a débuté par les arènes, et vous savez à quelle spécialité de table son nom est descendu aujourd'hui. 0 civilisation, faut-il dire de toi ce que Brutus disait de la vertu 1
Entrons, les larmes aux yeux, dans Arles, la ville endormie, comme l'appelle avec tant de bonheur M. Nisard, lui qui l'a si bien comprise. Entrons : personne dans les rues 1 Où sont les voyageurs et les curieux ? Ils sont en Italie, en Grèce, en Egypte ; Arles est abandonnée. Il y a un hôtel d'Europe inconnu de l'Europe, avec de vastes chambres toujours désertes, à moins qu'il ne prenne fantaisie à un Anglais d'y venir méditer vingt-quatro heures après avoir médité dans tout l'univers.
Toutes les villes subalternes se ressemblent, ou à peu près, ce sont toujours des rues alignées bien ou mal, mal surtout, et des ^maisons numérotées, des boutiques, des enseignes peintes qui font peine à voir. Arles a peu de ces choses, et pourtant elle ne ressemble à aucune ville connue. Le voyageur qui passe de Nevers à Moulins, de Châlons-sur-Saône à Maçon, ne croit pas changer de résidence; mais celui qui sort de Tarascon pour aller à Arles croit changer de planète.
Arles est une ville de rêve, apparition monumentale qui fait peur lorsqu'on la contemple, dans une certaine disposition d'esprit, par un temps gris et sombre, au tomber du jour. Le dédale de Crète était un chemin droit auprès du labyrinthe des rues d'Arles, et lorsqu'on s'y lance au hasard il y a de singulières surprises à chaque pas. Au bout de quelque carrefour aux maisons basses, aux ceilsde-bœuf éraillés, on distingue un pan gigantesque de ' murailles signé Rome. Une soudaine éclaircie de huttes plâtrées vous fait jaillir aux yeux quelque colonne ressuscitée, quelque large frise constanline, quelque vomitoire sombre comme un soupirail de l'enfer.
J'aimais à courir ainsi dans cette étrange ville sans être conduit en laisse par un guide officieux qui déflore toujours la surprise.
L'enceinte d'Arles n'est pas grande; il est immanquable qu'on n'y rencontre pas à force d'évolutions, tout ce qu'on doit y voir. Il y a du charme d'ailleurs à se laisser barrer inopinément le passage par une antiquité : je ne crois pas qu'il soit donné à un artiste qui abhorre tout esprit de suite et de méthode dans ses courses, qui ne classe pas ses visites par chapitre, qui consent à s'égarer
L'ITALIE DES GAULEE. 293
dans un labyrinthe plutôt que de 9e lier à la remorque d'an cicérone verbeux, je ne croia pas, dis-je, qu'il soit donné à cet artiste d'être bouleversé par un étonnement plus vif que celui qui l'attend dans un carrefour désert de la ville d'Arles.
Jugez-en :
On s'est mis à fureter tous les coins pour chercher des traces de la domination romaine; on s'arrête devant toute pierre soupçonnée d'antiquité; on ouvre toutes les portes de clos et de jardin, pour prendre sur le fait quelque mystère constantinien enseveli sous les hautes herbes; on est souvent dupe de ses yeux et de son enthousiasme dans ce vagabondage d'examen, lorsquetout à coup, à un angle de ce carrefour dont 'je parlais tantôt, une sorte d'armoirie mutilée vous arrête devant une vieille cloison de bois : on ouvre, et ce n'est pas le cirque, ce n'est pas le théâtre, ce n'est pas le palais impérial, c'est une merveille chrétienne du moyen âge qui vous éblouit, vous cloue immobile sur le seuil :
C'est le cloître Sainte-Trophime !
Qui l'a bâti, ce cloître? Je l'ignore.
Il fut dédié au premier évèque d'Arles. C'est du gothique primitif. Heureuse cité où l'ogive embrasse la frise romaine, où l'eau lustrale et l'eau bénite ont lavé les monuments du double catholicisme d'Homère et du Christ I Le cloître Sainte-Trophime est ouvert à tout venant; il sert de passage, comme la cour du Louvre, à ceux qui aiment l'économie du chemin. Les jeunes Arlésiens, Sarrasins de dix à douze ans, y viennent jouer aveo les statues gothiques ; c'est un privilège acquis. Encore quelques invasions de l'école primaire, il ne restera plus un
294 LES NCITS ITALIENNE 3.
seul point saillant sur tant de vénérables et saintes figures abandonnées aux mutilations.
11 est do singulières destinées pour les choses do l'art : une pierre antique est-elle trouvée dans une fouille, aussitôt on la grave au burin, on expédie son portrait & l'Institut; les savants écrivent des notices sur elle; on expose la bienheureuse pierre sous verre, dans un musée, avec une sentinelle à la porto; mais, lorsqu'il s'agit d'un monument complet qui a le tort de n'avoir jamais été enfoui, on le traite sans façon ; souvent même la spéculation froide arrive, son marteau à la main, et démolit l'édifice pour vendre les pierres, le plomb et le torrain.
Le cloître Saintc-Trophimc devrait être cloîtré.
Il y a puits banal où les femmes artésiennes arment l'amphore sur la tète.
Ainsi posées sous l'ogive, avec leurs coiffures d'Isis, leur teint chaud, leurs yeux égyptiens, elles donnent au cloître catholique un caractère merveilleux, Il y a encore quelques vieillards, désœuvrés locataires des huttes voisines; ils s'adossent aux colonncltes, béants au soleil, et ils éternisent quelque colloque sur les bœufs, comme les anciens habitants do Memphis, des villes d'Hermès et du Soleil. Une atmosphère de moyen âge circule sous les quatre galeries ; toute la naïvoté de la sculpture primitive resplendit dans ce musée religieux; on croirait voir des tableaux de Porrugin pétrifiés. A midi le soleil tombe d'aplomb, inonde de lumière les hautes herbes, les sculptures, les colonnottes qui saillissent sur la cour; et c'est alors délicieux ù voir ce carré tout éblouissant , tout échauffé do rayons, encadré par les galeries voûtées empreintes de fraîcheur et d'obscurité mystérieuse.
l'italie des gaules. 295 J'ai vu ce cloître, aussi, dans une do ces nuits méridionales qui se décorent d'une si belle lune, ce digne soleil des ruines. J'étais là, seul, comme Bertram au troisième acte de Robert- le- Diable. Au lieu d'un décor monteur, je touchais du doigt l' architecture réelle d'un cloître désolé; il me semblait que la porte noire du fond allait B'ouvrir aux religieuses; il me revenait à l'oreille ce chant corrosif de violoncelle avec ses notes stridentes, qui voua donnent une volupté pénible, comme si l'archet mordait sur vos nerfs. C'est là, quand minuit pleurait au clocher de S ointe -Tro phi me, c'est là que j'aurais voulu entendre Levasscur évoquant les fantômes, et l'orchestre d'Habeneckjetant sous les galeries ses plaintes, ses vagissements, ses glas, ses amoureuses mélodies d'enfer, ses enivrantes provocations au plaisir; c'est là qu'on exprimerait tout le sue de cette harmonie satanique et sépulcrale que nous ne savourons qu'imparfaitement ou balcon do l'Opéra. Car aucune odeur de tombes et de ruines no s'exhale des toiles de Cicéri pour servir d'accompagnement invisible aux plaintes des basses et des altos. Cette factice désolation do la scène ne nous touche que peu, quand tout à nos côtés respire l'opulence. Allez croire aux sorciers, aux spectres, à l'enfer au milieu de cette voluptueuse cour de dames parisiennes qui assistent en rond à ces mystères de la mort, qui donnent des démentis à la tombe, et embaument tous ces sarcophages de carton peint.
Aux symphonies vraies et graves écrites sous l'obsession d'une idée de mort, il faut l'austère réalité et non l'illusion du théâtre, la fraîcheur qui monte des ruines, le frisson qui se glisse avec un murmure de la
nuit. Alors tout est compris : il n'est pas une de ces notes profondément intentionnées, et souvent insaisissables parmi les folles distractions d'uneloge, qui ne nous révèle quelque idée intime prise dans un ordre immatériel que les mots n'analysent point, comme tout ce qui vient du ciel ou do l'âme ; car le génie qui saisit ces notes dans le néant ot les échelonna vivantes sur cinq lignes ne s'inspirait point, dans ses rêves créateurs, avec des coulisses et des clairs de lune de papier huilé; son imagination délirante l'emportait dans quelque cloître Sainte-Trophime où la nuit parle avec le frôlement des herbes, avec l'eau qui filtre dans la citerne abandonnée, avec le suintement des voûtes, avec le susurre de l'insecte invisible, avec le sourd balancier du clocher voisin, avec la brise qui meurt sous l'ogive. En écoutant ces bruits, il en sortait comme des échos vagues, comme des réminiscences indéfinies dans la phrase mystérieuse que le maître préparait à l'orchestre sans recourir aux pauvretés puériles d'une harmonie imitative qui imite trop.
Oui, ce serait un spectacle irritant d'émotions neuves quecet.acte de Robert joué dans ce cloître, avec un orchestreinvisible, à minuit, sous la lune prinLanière qui va venir : et c'est un projet que nous réaliserons. Il ne faudrait là que quelques auditeurs logés isolément dans les niches des statues absentes, tous artistes, hommes organisés pour ces choses, tous ayant foi, par occasion, à ces rêves que les sages appellent folies; croyant que minuit n'est pas une heure comme les autres, que la tombe a des secrets de vie, que les ténèbres aériennes ont leurs habitants, que toutes les sciences ne sont pas écrites dans les livres, et qu'il en reste une peufrêtre, une qui n'a pas de
' l'italie des gaules. 297 nom dans nos langues, et dont l'enseignement n'appartient qu'àDieu ou au démon.
C'est ainsi que je divaguais, un soir, la nuit tombée et la lune grande, seul au milieu du cloître de Sainte-Trophime.
J'en sortis tout parfumé du moyen âge, infidèle à ma maîtresse antique, à Rome, mêlant dans mes souvenirs les Sarrasins etMeyerheer, Sainte-Trophime et Levasseur ; lorsque, du milieu d'un amas de ruines fraîchement labourées, deux gigantesques fantômes me barrèrent le chemin.
C'étaient deux magnifiques colonnes de marbre qui paraissaient avoir surgi.la veille,du sol qui les couvrit quinze cents ans. Il y avait autour une place jonchéede ruines, sorte de cimetière bouleversé : c'était une Palmyre en raccourci.
L'histoire m'en avait été contée le matin : ces deux colonnes supportaient des frises admirables de broderies ; elles ornaient le proscenium du théâtre romain, théâtre immense comme celui de Taorminum en Sicile, celui qui, à défaut de lustre pour ses spectacles de nuit, s'illuminait aux flammes de l'Etna. Une fouille récente a rendu au soleil le squelette du théâtre d'Arles; chaque coup de pioche a fait jaillir un trésor. Les reliques exhumées s'amoncellent au musée de la ville. Ce sont des Btatues do danseuses, descippes, des silènes, des couronnes de chêne sculptées sur marbre avec une pureté qui rappelle les plus beaux jours de la virilité de l'art.
Mais, par-dessus tout, la plus heureuse chance de la fouille vient de donner à ce musée un buste colossal de femme, véritable merveille née du ciseau romain.