PISE
On bal cbei madame Smîth. — On concert chei le prince de Hontfort.
Il me semble que Pise était autrefois un faubourg de LiYoume; faubourg élégant, oisif et artiste, qui se lassa des bruits du chantier et du môle, de tout le prosaïque fracas de l'industrie et de l'agiotago, et se réfugia dans la solitude, en emportant son Dùiue, son Campanile, son Baptistère, son Cimetière sacré. Pise est comme une ville dégoûtée du monde, et qui s'est retirée à la campagne. Pise est la cité anachorète; elle a fait beaucoup de bruit dans l'histoire; elle a entretenu commerce avec les nations; elle a soudé la chaîne d'un port à la base de ses palais; elle a donné des jeux, d'hippodrome, comme Olympia; elle s'est battue, la croix au front, pour le Christ et son tombeau. Les villes qui ont ainsi vécu montrent de
partout leurs larges cicatrices. Piso est encore verte, jeune et forte; elle a inhumé ses enfants morts et ses ruines; tout ce qui brille d'elle au soleil est mélancolique, sans doute, mais robuste et puissamment assis. On dirait que ses monuments sont de bronze, comme les portes do ses temples ; nulle part la caducité ne s'y révèle; les dates seules ont vieilli ; oubliez les dates, et vous vous croirez dans nue ville bâtie de la veille, et qui attend, une population.
Les habitants gâtent les villes de poésio et d'art; j'aime Pise déserte, versez à Fisc le peuple de Livourne, Pise perdra toute sa beauté. Cette ville est curieuse à voir à midi, lorsque nul être vivant ne se montre sur les rives, les quais, les ponts de l'Arno ; c'est le plus singulier des spectacles; onpeutsecroirele locataire uniqued'une grande cité. Tous ces palais qui bordent le fleuve et qui s'étendent devant vous, à droite et a gauche, lorsqu'on passe sur le pont de marbre ; toute cette magnifique bordure monumentale ne jette pas à î'aïr le moindre bruit, le moindre signe d'animation. Après avoir traversé le pont, on entre dans une rue, où l'on trouve un peu de fraîcheur, un peu de mouvement; quelques boutiques ouvertes y attendent les acheteurs; on y lit quelques enseignes, à lettres menues, où sont indiquées des denrées de consommation. Ens'enfonçant dans la ville, c'est encore le silence et la solitude; plusieurs quartiers y rappellent la morne et féodale physionomie d'Àk en Provence; surtout la Piaxza dei Cavalier!, avec sa statue, son palais d'architecture concave, ses hautes herhes dans les pavés. D'autres rues, calmes et solitaires, vous préparent commeà une mystérieuse révélation, à une surprise de saisissement; c'est dans le coin
pise. 33 le plus retiré de son enceinte que Pise a déposé ses qua-. tre trésors : le célèbre Campanile, le Dôme, le Baptistère, le Campo-Sjnto. Ces monuments incomparables n'ont point de fracas autour d'eux; ils s'élèvent sur une belle et verte pelouse, semée de marguerites et de fleurs agrestes. Bien de touchant comme cette association d'édiQces catholiques; toute la vie du chrétien est là: le Campanile semble se pencher sur la cité pour appeler le néophyte; le Baptistère le reçoit pour le faire chrétien; l'Église s'ouvre pour le sanctifier; le Campo-Santo pour l'ensevelir. Que de pensées dans toutes ces pierres!
J'avoue qu'il ne me vint point à l'esprit ni de mesurer la hauteur de la Torre Torta, ni de me créer un système pour me prouver que la tour avait été bâtie ainsi penchée, ou qu'elle avait pris cette pose à la suite de quelque révolution de terrain. En général, je m'inquiète fort peu de la hauteur et de l'histoire des monuments ; lorsque je les connais, je n'en retire aucun avantage pour mes émotions; lorsque je les ignore, je ne prendrais pas la peine de m'en instruire, sur place, avec un cicérone ou indicateur. Convaincu, comme je suis, que rien n'est exactement vrai dans l'histoire, j'aime mieux le vague mystère qui entoure tant de ruines, que l'érudition de controverse qui voua lient en suspens etne vous précise rien. Les plus précieux monuments du monde sont pour moi ceux de l'île de Pâques; au moins, avec ceux-là, l'imagination a beau jeu ; le voyageur vous avoue franchement qu'on ne sait ni d'où ils viennent, ni quelle main les a bâtis.
La tour de Pise est, je crois, le monument le plus connu qu'il y ait eu Europe; on l'a tant de fois copié en gravures ou en relief, et toujours si bien, qu'en le trou-