S4 LES NUITS ITALIEK NES
■vaut à Piso, pour la première fois, on croit le revoir.
Le Dôme est une de ces merveilleuses églises comme l'Italie seulo peut nous en montrer; les richesses y sont amoncelées; c'est une magnifique galerie de tableaux, enchâssés dans Je marbre, l'or, le bronze, la mosaïque, le porphyre. Quelque prévenu qu'on soit contre ce luxe d'ornements, souvent plus pauvre que la simplicité, on ne peut que lui donner do l'admiration, en ajournant ses critiques d'art et de vrai hon goût.
Le Baptistère fait contraste avec l'église; il y aunopensée dans la nudité de ses majestueuses murailles ; c'est la maison du néophyte; elle ne doit avoir aucune parure, aucun éclat. La chaire est superbe; clic repose sur sept colonnes symboliques, qui ont pour bases des animaux monstrueux, comme le Fline de l'Apocalypse en a imaginé. S«r un pilier, on Ut le nom de l'architecte, Deoli Salvi; c'est lui qui a donné une àme, une couleur, un caractère ù cet édifice étonnant. Vu de l'extérieur, on le prendrait pour le dôme d'une immense cathédrale; la cathédrale vient de s'abîmer sous terre ; le dôme est resté au niveau du gazon.
Puis on entre au Campo-Santo ; il n'y a pas dans l'univers un coin de terre plus touchant. Le Campo-Santo exhale toute la poésie de la mort, du néant, de l'immortalité. C'est le véritable cimetière du chrétien; le cœur n'y est pas serré par cette désolation qui entoure les sépulcres de l'homme; une douce et religieuse mélancolie vous accompagne dans ces quatre galeries funèbres, et vous fait penser à la mort sans horreur. Ce n'est point ià que la terre rejette les ossements, que le ver fait son œuvre ; cetto terre miraculeuse préserve les corps de l'in-
pise. Sa aulto du ver; elle se voile d'un magnifique linceul de gazon et de fleurs ; elle s'encadre dans de pures et gracieuses ogives de marbre blanc ; c'est la terre de Jérusalem sur les galères croisées; elle a sanctifié les cadavres des vieux chevaliers pisans; c'est le lit de repos des hommes forts qui moururent en Dieu, lu glaive à leur droite, la ceinture aux reins. Comme il est doux ce bruit d'herbes qui monte de la sainte pelouse à la charpente nue des galeries! On [dirait une psalmodie chantée par les ombres, un hymne de tomba écrit dans une langue que nous ne savons qu'après notre mort. Puisque nous sommes ignorants des mystères du sépulcre, et que nous nous complaisons daus des illusions consolantes qui nous viennent des objets matériels placés sous nos yeux, il nous semble qu'il est plus aisé de mourir dans le voisinage du Campo-Santo que partout ailleurs dans le mondo. C'est an Campo-Santo que la mort est vivante, mors viva ! comme l'a dit un ancien. C'est là que la terre est véritablement légère à ceux qu'elle couvre. Si quelque pensée de vie, quelque étincelle d'animation flotte encore autour de nos froides dépouilles (secret de Dieu seul), eh bien ! le Campo-Santo a d'ineffables soulagements à donner à cette ombre qui survit au corps.
Ce n'est point pour plaire aux vivants quo le génie de la religion et de l'art a paré ce cloître tumulaire ; les artistes ont écouuï une inspiration venue d'eu haut; les grands artistes ont toujours quelque mission céleste qu'ils accomplissent aveuglément. Ici peut-être ils avaient ordre d'embellir un purgatoire d'expiation de tout ce que les arts ont de plus touchant, afin de donner lo baume de la patience à des âmes qui attendent encore sous la tombe
l'heure tardive de leur migration ; car ce n'est pas pour nous qui vivons, c'est pour elles que cette merveilleuse architecture a été créée. Tour elles, le marbre grec a pris la forme de l'ogive chrétienne ; pour elles, Cimabué a inventé la peinture, cet art divin qui console de la vie et de la mort. Il arriva de Constantinople l'artiste florentin, et traça la première fresque du Campo-Santo, et écrivit le frontispice de ce livre immense, dont chaque page - i un reflet de la Bible. Puis vint un pâtre, en sajou de poil de brebis; un enfant de l'Arno, le Messie de l'art Italien, Giotto, dontlamain était si habile et le visage si beau (!): il jeta la furie de ses premières inspirations sur les pr is gigantesques du cloître saint; il ramassa le pinceau <Î3 Cimabué, son maître, et le légua, comme le sceptre d'unn glorieuse dynastie, aux frères Gaddi,à Orgagna, à Simone 5femmi, à Spincllo d'Àrezzo, à Bcnozzo Gozzoli, à Bulfamalco, qui vinrent tous, l'Évangile à la main, matérialiser sur les murs toutes les divines paraboles, tous les mystères de la foi, toutes les confidences que Dieu a faites à l'homme par la bouche de ceux qui parlaient en son nom. ■ '
Le doux ciel de Pise se chargea do distribuer au cloître la lumière et les ombres ; c'était le digne associé de tous ces grands artistes. Des teintes suaves, dorées, transparentes, coururent sur les ogives, sur la prairie et dans les corridors si calmes, si recueillis, avec leurs mosaïques de tombeaux armoriés. Ainsi devait être le Campo-Santo ; pareille sépulture devait être donnée aux veuves et aux
(1) CUI QUAH RECTA ttHS, TA» FUIT ET FACIES.
(Épifap/ie de Giotto.')
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fils des guerriers qui avaient combattu pour le Saint-Sépulcre de Jérusalem . La religion est la sœur de l'art ; elle est toujours -venue en aide à son frère. Quand l'Église meurt à Byzance, la religion envoie Cimabué au Campo- Santo ; quand le trône de Lusignan s'écroule, elle convoque son puissant congrès d'artistes auprès des sépulcres italiens des chevaliers croisés, et l'art reconnaissant a vengé la religion des victoires de Mahomet II et de Saladin.
Pise est une ville qu'on ne doit jamais revoir; pour moi, je n'y reviendrai plus de ma vie : je craindrais de faire tort à d'incomparables souvenirs, de faner la fleur de mes premières impressions, d'arriver au désenchantement par l'habitude. H faut qu'un artiste traverse rapidement le Campo-Sunta, et puis qu'il aille vivre loin de là, s'il ne lui est pas donné d'y mourir. Cette apparition fugitive reste alors dans la mémoire comme le plus ravissant des songes.
Sur cette lumineuse place où s'associent, dans une commune pensée, quatre édifices religieux, il n'y a point d'études à faire, point de lacunes d'histoire à remplir, dans un frivole intérêt de science mondaine : il faut voir, sentir et passer. Les ruines arrêtent longtemps le voyageur et le rappellent encore: il y. a toujours à lire dans des ruines ; toute pierre monumentale qui se décompose est pleine de pensées inédites, que l'artiste recueille une à une avec ferveur; mais ici, devant le dôme de Pise, point de ruines, poinldc décrépitude : tout est IjIoc et diamant; le ciment ne s'est pas éclairci dans la fente des puissantes assises; le vent de la mer s'est usé sur les angles de marbre, sur les portes de bronze , pleines d'histoires