U8 LES NUITS ITALIENNES
pieuses, d'animaux symboliques, de feuillages et d'oiseaux. Tout cet ensemble grandiose est saisi d'un coup d'œi!; les quatre monuments se révèlent à la fois dans leur majestueuse et inaltérable solidité.
Je leur fis mes adieux, les mains jointes, les larmes aux yeux, avec l'idée de ne jamais plus les revoir, et depuis je les vois toujours avec la virginale émotion de ma première visite. Quand le ciel est triste, glacial et pluvieux, dans la grande cité, humide tombeau des [vivants, je rentre par la pensée dansceCampo-Santo, où les morts sont si bien, où l'herbe est si dorée, la brise du midi si fraîche, l'ogive si pure, l'art si beau. Je vois l'immense coupole du Baptistère, qui reflète le soleil comme une planète tombée; je vois la cathédrale fadieuse et le Campanile, dont la colonnade se déroule en spirale jusqu'au sommet. Autour, point de bruit, point de murmures d'hommes : silence et solitude, comme au désert. Le peuple s'est retiré à l'écart, par respect; le peuple italien est trop léger au pied de ces monuments si graves. Les créneaux noirs des vieilles murailles do Pise s'abaissent derrière eux. Les colosses catholiques montent aux nues, en humiliant les hommes et les demeures des hommes. Je les reverrai toujours ainsi, tels que je les vis, quand ils allaient s'évanouir pour moi. Une atmosphère transparente les enveloppait comme une châsse d'azur et d'or ; les pelouses ondoyantes venaient mourir sur leurs bases, comme les douces vagues d'un golfe italien. Sur le seuil du Campo- Sanlo était assise une petite fille blonde, qui donnait de l'herbe à deux chèvres ; elle chantait un air toscan, d'une voix mélancolique, et un vieillard l'écoutait, appuyé sur un bâton.
pise. S9 En Italie, la vie est pleine; le temps n'y languit point ; on peut y échanger chaque heure dn jour contre quelque chose qui vaut une heure de vie. C'est ce qui donne i ce beau pays un attrait que l'artiste chercherait vainement ailleurs. Là les émotions du voyage ont des caractères si divers, qu'on n'y redoute jamais la monotonie du plaisir : le matin, an Campo-Santo ; le soir, au liai.
Je courais en calessino à Florence, que j'avais quitté le matin; je revoyais, dans mon esprit, le musée du Campo- Santo; je pensais à cette Vie de saint Reynier, patron de Pise, si helle dans les fresques de Simone Memmi; aux sainte Êphèse etPolyle, animés par Spinello, delà ville d'Arezzo ; aux Malheurs de Job, chefs-d'œuvre du grand Giotto; à la Création du monde, de Buffamalco; aux Portraits des Sfédicis, que Benozzo Gozzoli a capricieusement suspendus aux étages de la tour de Baliel ; au Triomphe de la Mort, admirable création d'Andréa Orgagna; au Sacrifice d'Abraham, ouvrage de ce peintre qui fait oublier par son génie l'outrage de son infâme surnom. J'étais ébloui de tant'de sublimes et naïves images, peintes au livre biblique du Campo-Santo, lorsque j'entrai chez madame Smith, Anglaise opulente qui donnait un bal à tout le beau monde florentin.
Le piano jouait des contredanses de Paris; l'Europe avait fourni le personnel des quadrilles; la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, dansaient aux mélodies du Pré aux Clercs, dans le même salon. Les Anglaises étaient en majorité à ce bal. C'est toujours ainsi en Italie. Nos insulaires voisins ont la réputation d'aimer le chez soi, d'affectionner le toit domestique; ils ont même inventé un mot pour consacrer cette passion du foyer; mais