‹ Les Nuits, Suivies Des Tombeaux Et Des MeditatChapitre 33 sur 58 · PROMENADE DU SOIR · texte numérisé non relu

PROMENADE DU SOIR

La chaleur du jour était dissipée : mon âme , délivrée du tumulte des affaires , se livrait à des idées paisibles ; une soirée agréable et fraîche m'invitait à la promenade. Je sortis des murs où j'étais renfermé , et je quittai la ville j»our aller dans les champs respirer un air plus pur, et insensiblement je m'enfonçai dans la solitude la plus séduisante.

Les tilleuls et les ormes unissant leurs rameaux , formaient au-dessus de ma tête une voûte d'ombrage et de fraîcheur. Sous mes pieds était un tapis de gazon , de mousse et de fleurs , étendu par la nature , et plus doux que le velours. Le jasmin et le chèvre-feuille , agréablement enlacés , s'élevaient en rampant

autour des arbres , déployaient aux yeux leur beauté naturelle , et exhalaient les plus doux parfums. De l'autre coté , les branches arrondies en voûte de feuillage s'ouvraient pour m'offrir au loin la plus charmante perspective; et ma vue, après s'être heureusement égarée sur les plus rians paysages , allait enfin se reposer et se perdre dans l'immensité des cieux. Les oiseaux, joyeux et reconnaissans des plaisirs du jour, payaient au Créateur un tribut d'harmonie , et se préparaient un sommeil tranquille par des concerts mélodieux, tandis qu'au loin dans la campagne voisine un hautbois envoyait dans les airs des sons qui parvenaient à mon oreille affaiblis et pleins de douceur.

Coucher du soleil.

Le soleil est près de finir sa course, il touche au but. Comme il descend plus rapidement!

Les roues de son char semblent pencher sur les bords du firmament. Sur le point de s'évanouir, son disque s'agrandit et prend à nos yeux plus de surface et d'étendue. Les ombres que jettent les objets s'alongent de plus en plus; dans un instant, les ténèbres vont enve-

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lopper et les corps et leurs ombred. C'est l'image des plaisirs de la vie; on en fait peu de cas dans le moment qu'on les goûte ; c'est lorsqu'ils s'envolent, que l'on commence $ sentir leur prix; c'est lorsqu'ils nous quittent et que nous ne pouvons plus les rappeler, que nous les regrettons avec douleur.

Le globe lumineux paraît maintenant à demi enfoncé dans la terre obscure ; il se plonge dans les mers d'occident , et va quitter notre hémisphère ; il ne dore plus les plaines que d'une pâle clarté. Tantôt les eaux de la mer, horizontalement frappées de ses rayons > semblent un verre flottant ; tantôt les rayons reflétés dans différentes directions, forment et mélangent une multiplicité de couleurs agréables et magnifiques. L'homme sensible qui va méditer sur le rivage sablonneux , et entretenir sa rêverie au murmure des vagues sonores ; est agréablement éinji des décorations superbes et variées de cette vaste surface. Il voit, avec un étonnement mêlé de plaisir, les oncles mutines s'entrechoquer, paraître tantôt d'une blancheur éblouissante, et tantôt s'embraser de pourpre et de feu. Ici la mer montre une belle couleur d'azur ; là elle jette

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des ondulations «Fun vert agréable; parfont die offre des scènes fluides et mouvantes que ne peut saisir le pinceau de l'homme, que ne peuvent rendre les couleurs les plus brillantes qu'ont broyées ses mains.

Le crépuscule.

Tandis que mon imagination se promenait sur les bords de la mer , le flambeau du jour s'est précipité sous l'horizon, et a disparu; la terre est couverte d'ombres , ou, pour me servir de l'expression d'un des meilleurs peintres de la nature, elle s'est revêtue d'une brune obscurité. Restent encore quelques montagnes dont la cime est blanchie par quelques rayons argentés qui s'enfuient; la tête touffue des forêts et le sommet des tours élevées , reçoivent le dernier sourire du jour , et brillent encore d'une clarté qui expire.

Que le passage de la lumière aux ténèbres est rapide ! Comme le plaisir des hommes , elle a disparu avant qu'on ait pu en jouir. Voyez cette dernière clarté languissamment s'agiter sur la feuille des arbres, et jeter une lueur mourante sur le front des montagnes; elle

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s'affaiblit et diminue à chaque instant ! je peux à peine la distinguer encore. Tandis que je parle, elle expire, et prépare le monde et no* yeux aux ténèbres.

Le crépuscule augmente, il revêt tous les objets de sa sombres livrée; ils brillaient, il n'y a qu'un instant , d'une lumière douce et variée , et maintenant ils sont voilés d'un, brun uniforme et presque sans couleur. Les oiseaux qui par leur plus tendre mélodie paraissaient animer la nature insensible, se sont tus , et partagent ce silence morne et général. Dans nos champs tout était vif et léger; main* tenant les membres sont appesantis par la fatigue et les plaisirs du jour ; le berger tranquille a imposé silence à sa musette ; déjà la tendre verdure s'efface sous les ténèbres naissantes; l'air ne résonne plus des sons touchans du hautbois ; Echo ne répète que les gémissemens de la plaintive Philomèle qui erre dans les bois de rameaux en rameaux. Pourrais-je maintenant être gai et folâtre ? la terre et le ciel me reprocheraient ma légèreté hors de saison. Il faut que mes pensées soient aussi tranquilles que la fin du jour , aussi augustes que l'aspect de la nature dans ces momens

de son repos; mes heures pendant le jour sont animées par les innocens plaisirs ; la soirée , enveloppée de son crêpe noir, vient sonner l'heure des méditations profondes.

Je ne vois plus; le soleil a disparu, et cependant je ne suis point enveloppé d'épaisses ténèbres! D'où part ce reste de lueur, qui, pouvant à peine être aperçu, ne laisse pas d'adoucir le front sauvage de la nuit ? Je ne vois plus le grand dispensateur de la .lumière , et je me sens encore pénétré et réjoui par une douce influence de sa splendeur; il nous rappelle ses progrès dans l'autre hémisphère , en nous renvoyant quelques éclats de lumière pour rendre nos pas moins incertains. Auraitil emprunté quelques rayons plus faibles pour varier nos plaisirs et nos situations, jusqu'à ce que le sommeil verse dans nos sens son heureuse langueur , et que l'assoupissement le plus doux vienne peu à peu saisir nos membres , suspendre les fonctions de la vie , et rendre la lumière inutile ?

Avantages de la solitude.

Une longue et brûlante journée a fait place à la douce fraîcheur du soir; une verdure

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nouvelle semble couvrir la terre; les plantes desséchées se raniment; les fleurs décolorées et flétries ont repris leur Coloris et leur éclat ; elles exhalent un parfum plus suave. L'air reçoit aussi une force nouvelle , son ressort a plus d'activité. Il pénètre nos membres, rend l'élasticité à nos poumons , et fait circuler plus rapidement le sang dans nos veines. Une chaleur trop constante détruirait ces perles de rosée qui brillent sur le front du printemps ; elle les ferait monter en exhalaisons insensibles; l'haleine,. les vents et les mouvemens plus légers de l'éventail de l'aurore dissiperaient ces vapeurs avant qu'elles pussent se réunir; mais favorisées par le calme de l'air, et condensées par la fraîcheur de la nuit, elles distillent cette humeur fine et dé* licate qui répare les plantes , comme le sojnmeil répare nos membres épuisés.

r Douce solitude , que tu donnes de plaisirs à l'homme sensible! Le monde est un océan fen courroux; et qui peut établir ses desseins sur l'instabilité de ses vagues flottantes ? Le monde est une école de tromperies ; et qui peut échapper à ses dangereuses séductions?

Dans ce séjour de tumulte et de corrup-

tion , les vérités saerées que Dieu grava dan» nos âmes par la main de la nature sont obscurcies , si elles ne sont pas effacées. On étouffe jusqu'aux cris de la conscience, et ses avis sont interprétés par l'erreur.

C'est ici que résident la paix et 1» sûreté; le silence ferme la porte à la noire médisance et aux cris empoisonnés d'une conversation dangereuse; la foule nombreuse des images fantastiques qui nous importunaient au milieu du tumulte des plaisirs , se dissipe et s'évanouit dans l'épaisseur de ces ombres.

Ici je puis sans trouble converser avec mon cœur, et apprendre à me connaître moimême. Ici l'âme peut réunir ses forces dispersées , et recouvrer sa première énergie. Ici j'efface l'impression dangereuse des mauvais exemples. Ici je puis m'appliquer à vaincre mes passions; je deviens le maître et le possesseur , non d'un sceptre ni d'une couronne , mais de moi-même. Hommes que l'ambition dévore, agitez-vous, tourmentez-vous pour des honneurs frivoles ; accumulez les bassesses et les crimes pour vous agrandir et monter au faîte du pouvoir. Vos vains plaisirs ne me touchent point , et je promets-

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d'être fidèle à ma solitude. Que de charmes rassemblé» ici pour un esprit appliqué, et qui aime la vertu et la vérité !

Mais est-il bien vrai que je suis stful ici ? Je n'y suis pas entouré de mes amis ; mais peutêtre que ces ministres ailés qui veillent sut les pas du juste suivent l'heureux sôlitairfe dans ses douces promenades , et sont chargés de faire couler ses heures précieuses dans la paix et la tranquillité.

Mais comment ai-je pu me croire seul ici ?

Quel témoin m'environne ? Dieu h'est-il pas avec moi ? Je suis aussi présent à ses regarda qu'il est invisible aux miens.

Rapidité du temp».

Le jour est fini ; les heures se sont envolées j elles sont maintenant devant le juge suprême , et lui rendent un compte fidèle des actions des hommes. Une main céleste trace leurs écrits en caractère de feu dans le livre de vie qui s'ouvrir* pour les publier au dernier jour de l'univers.' Heureux ceux dont la vertu s'est accrue des pertes de sa durée, et dont le temps a mesuré la- marche et les progrès vers la sagesse !

aga méditations

Profond silence dans la nature.

Quel vaste silence environne le monde ! II est si profond , que mon oreille entend mon cœur, palpiter ; mes moindres mouvemens font retentir la plaine ; la nuit a ramené la paix et la tranquillité dans les villes ; le laboureur se repose dans sa cabane ; le tendre ramage des oiseaux ne rend plus les buissons harmonieux ; l'air est tranquille ; les branches des arbres ne sont point agitées; Echo n'est plus inquiétée; elle se livre au repos; l'oreille épanouie ne laisse rien perdre à l'attention ; elle se saisit des moindres sons ; elle est frappée du murmure insensible de ce faible ruisseau qui coule au loin dans la prairie.

Cette heure sombre et taciturne a tout suspendu. L'intérêt, les affaires et les soucis rongeurs agitaient toutes les têtes ; la vie et l'activité se reproduisaient sous mille formes ; cette ville Immense fourmillait d'une multitude toujours mouvante; la campagne était couverte d'un monde de laboureurs ; l'air était perpétuellement agité par le vol des oiseaux et le bourdonnement des abeilles ; l'art avec

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des yeux perçans enlevait à la nature ses beautés , et l'industrie était accablée sous le faix du travail. Cette ardeur et tout ce fracas se sont dissipés au soleil couchant ; les animaux sont tranquilles dans leurs asiles, et les tendres oiseaux dorment sur le duvet de leur nid ; le marteau repose, et l'enclume ne gémit plus sous ses coups; les boutiques sont fermées; le seuil de la porte de ce marchand accrédité n'est plus usé sous les pas des nombreux acheteurs; le laboureur goûte un sommeil" tranquille, et son chien fidèle, après avoir fait long-temps une garde vigilante , s'étend et rêve aux pieds de son maître ; la fatigue et le travail ont engourdi tous les membres ; les affaires ont cessé avec les vapeurs errantes qui se jouaient dans les cieux au coucher dii soleil ; la nature entière est assoupie ; cependant le sentiment de la vie palpite encore dans tous les corps qu'elle anime.

Les ténèbres.

Le noir manteau de la nuit s'obscurcit de plus en plus. J'admire la marche lente et sombre des ténèbres. Elles ne viennent point

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brusquement couvrir en un moment te face de la nature; ce n'est d'abord qu'un voile léger , qui se rembrunit ensuite et s'épaissit par degrés. Un passage trop rapide du jour à la nuit serait effrayant et terrible; il troublerait le voyageur au milieu de sa course ; il frappe* rait tous les êtres d'un effroi mortel ; il blés* serait peut-être les organes sensibles de la vue. La Providence a réglé la marche des ténèbres, et les fait passer par des gradations insensibles , lentes sur la terre ; le crépuscule les devance pour nous avertir de leur approche, et nous prévient contre la frayeur et le trouble qu'une nuit soudaine porterait dans nos sens.

Maintenant les fiers habitans des forêts abandonnent leurs cavernes; mille monstres dévorans peuplent les déserts; la mort est dans leur gueule affamée ; altérés de sang , ils font leur ronde nocturne. Voyageur infortuné, que je te plains , si la nuit te surprend dans ces affreux déserts! Soutiendras-tu sans pâlir les horribles rugissemens de ce lion furieux qui cherche sa proie? Ciel propice, prête -lui ton secours. Il est attendu d'une épouse vertueuse et tendre, qu'environne un groupe de jeunes enfans qui ont besoin de ses se-

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cours. Ecarte de leurs pas les dangers et la mort. Le loup vorace suit maintenant la trace des bergers; il assiège bientôt les timides brebis dans le sein de la bergerie; et le renard plus adroit se glisse dans la chaumière , enlève au laboureur son espoir, et une mère à une famille infortunée qui venait d'éclore sous ses ailes.

O homme, faut-il que je te rencontre aussi dans l'ombre de la nuit , plus féroce et plus terrible pour ton semblable que les bétes affamées et sauvages ! Grand Dieu , fais sentir ta présence à l'assassin qui , dans les ténèbres , médite la mort de son frère! Qu'un éclair soudain de ta lumière frappe son âme, et le renverse à tes pieds innocent ou mort !

Les ténèbres ont voilé tous les objets agréables et brillans du printemps. Où sont maintenant ces nuances délicates qui charmaient mes yeux? La rose est sans couleur, et le lis a perdu sa blancheur. En vain je jette mes regards sur cette campagne , tous les êtres semblent mêlés et confondus. O soleil, sans toi l'univers ne serait encore qu'un chaos ; tu es son second créateur.

2QÔ m imitations

Le sommeil.

L'homme poursuit son travail jusqu'à la fin de la soiré/e ; niais ses forces diminuent , ses esprits s'épuisent et languissent ; le repos ne lui suffirait pas ; il a besoin d'un baume qui le rafraîchisse et le répare. Que le sommeil Vient à propos remplir ces deux objets! Le sommeil amène les heures tranquilles pour renouveler l'âme et le corps. Dès que l'esprit et les travaux des mains sont interrompus, nos membres lassés s'engourdissent, l'esprit dépose le fardeau des soins et des affaires; l'attention se refroidit et s'émousse, et le sommeil enchaîne toutes nos facultés. Pendant cet intervalle "d'une douce et paisible inaction, la machine se remonte , ses ressorts reprennent leur élasticité; la faculté pensante se rajeunit, et son ardeur se ranime pour les travaux du matin. Sans ce restaurant salutaire, les constitutions les plus fortes seraient bientôt énei> yées. Je vis , il y a quelques jours , le malheur reux Florio; son air était sauvage, son corps maigre et exténué, ses pensées errantes et ses discours égarés. Frappé d'une altération si su-

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