A VOLTAIRE
c'est toi, Voltaire, qu'implore ma muse. Prenant son vol au-dessus des mers, elle quitte les contrées glacées qui Font vue naître, et te cherche dans les climats plus doux que ton génie éclaire. Elle sent sa faiblesse, elle veut s'étayer de ta grandeur, et cacher ses fautes dans l'éclat de ta gloire. Ne lui refuse pas une faveur qu'elle ne peut trouver dans sa patrie.
C'est à toi de porter le flambeau de l'histoire dans la nuit des siècles , d'étonner le nôtre par le récit des actions des héros, et d'agrandir les rois. Qui pourra comme toi étaler sUr la scène leurs tragiques aventures ? C'est encore à toi qu'appartient la gloire d'emboucher la trompette épique, et d'en tirer des sons immortels : mais laisse-iftoi l'honneur de répéter sur ma harpe maritime les chants d'Arion. Sois le protecteur de mes vers, et ma muse, enchaînée à ta gloire , sera préservée du tombeau.
ÉPÎTRE A VOLTAIRE. l'd']
Quelle est , diras-tu , cette muse étrangère qui s'écarte de son île et vient briguer mon sourire? Voltaire, cette muse, quoique née dans d'autres climats , ne t'est point étrangère. Souviens-toi de celle dont les vers adoucirent l'arrêt trop sévère que tu prononças contre Milton, lorsque, mollement assis sur le duvet de Dorset, tu repoussais avec colère les fantômes de la mort et du péché , ces enfans de son génie , qui offensèrent ton goût délicat.
Souviens -toi de celui qui dessilla les yeux du censeur de Milton , te montra qu'une raison sage régla toujours la fougue de son imagination , et te fit presque avouer que son génie n'était pas aveugle comme ses yeux. ^
Mais qu'ils sont déjà loin de nous ces jours de nos disputes innocentes ! Ils ont disparu pour ne jamais renaître , ces soleils qui éclairaient nos amusemens légers ; hélas , nos cheveux alors n'étaient point blanchis par les années ! Qu'il est près de nous le jour où nous oublierons tout deux , moi , la reconnaissance que je dois à mon protecteur, toi, la clef d'or dont la Prusse honora tes savantes mains !
Bientôt le présent dormira dans le silence, dans Foubli profond ou dort le passé. Bientôt
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s'évanouiront pour nous toutes les différences que nous mettions entre les menaces , et les faveurs des grands ; entre la gloire des succès , et la honte des revers; entre la gaîté française et l'humeur mélancolique de l'Anglais.
Arrêtez -vous, momens rapides, arrêtezvous. O mon ami, ils sont insensibles à nos cris. Le drame si court de notre vie tire à sa fin, et la toile s'ébranle déjà pour tomber : n'entends-tu pas le cri des années , et la voix de l'Éternel qui nous appelle?
Cette voix nous inspire bien d'autres pensées et bien d'autres désirs que ceux qui nous ont agités. Nous voici tous deux arrivés à un point de vue bien plus élevé. Que les objets que nous découvrons sont nouveaux ! Un autre but se présente à nos regards. Une ardeur nouvelle s'empare de notre âme : nous sentons naître une autre ambition ; et de vains lauriers que le temps peut flétrir ne sont plus capables de nous satisfaire.
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