‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 12 sur 63 · REVUE DE LA VIE · texte numérisé non relu

REVUE DE LA VIE

L'homme ne peut se bien voir que dans l'image que lui réfléchit le passé. Tant qu'il est dans la chaleur de l'action , il ne peut juger sainement ni des autres , ni de lui-même. Les préjugés, les passions qu'excite la présence des objets qu'il a en vue, aveuglent sa raison ; mais lorsqu'il est de sang-froid , et qu'il revient ^ur ce qu'il a fait, alors il est spectateur désintéressé , il souffre la vérité : ceux, qui étaient ses rivaux ont cessé de l'être, et il peut prononcer avec impartialité sur lui-même et sur les autres.

La sagesse est le fruit de l'expérience ; l'expérience s'acquiert non pas à force d'agir, mais à force de réfléchir sur ses actions. Une vie active répand les semences de la sagesse. Mais celui qui ne réfléchit point , n'en recueille point la moisson ; il traîne le fardeau des années , perd sa vie , et ne s'aperçoit qu'il a vieilli que par ses infirmités , par la date de son extrait de baptême , et par le mépris du genre humain. Eh! quel bien reste au vieillard, sM n'a pas acquis l'estime publique ? Aucun.

1 4o REVUE

Mon ami, nous sommes partis ensemble du même terme : séparés par les routes différentes que la fortune , plutôt que notre inclination , nous a fait prendre , nous avons parcouru notre carrière : maintenant nous approchons du but. Fatigués de notre long voyage, ne sentant plus l'aiguillon de l'ambition , à présent que la vitesse de nos esprits animaux s'.est ralentie, nous n'aspirons qu'au repos. Dans cet état d'inaction et de loisir, il est utile, il est naturel de réfléchir sur le passé. Vois cette mer orageuse dont les vagues s'élancent jusqu'aux nues. Vois la surface de ce lac tranquille , où la feuille légère repose immobile. L'une est l'image du midi de notre âge, et l'autre de la soirée paisible de notre vie. La jeunesse est la saison de l'action : la vieillesse est celle de la réflexion. L'homme est un être aussi changeant que ces insectes dont nous admirons les métamorphoses variées. Au matin de sa vie il rampe : bientôt il essaie ses forces , il voltige. Il vole à son midi: le soir, engourdi et glacé , il se traîne dans les coins obscurs , s'y cache et s'y assoupit ; ou , s'il s'éveille par intervalles, voyant le peu d'espace qui reste devant lui , ses regards se tournent d'eux-

DE LA VIE. l4l

mêmes sur celui qu'il a traversé. 11 passe la soirée de ses jours à se conter l'histoire de sa vie. Quelque stérile , quelque frivole que soit le fond de cette histoire, s'il en peut tirer quelque réflexion morale, c'est toujours de quoi lui donner quelque valeur , c'est de quoi s'aider à être plus sage pour l'avenir.

Et la matière ne peut jamais manquer d'être féconde. Que d'amitiés stériles, que de haines injustes , que de présomptions téméraires, que de lâches faiblesses, que de basses flatteries, que d'écarts indécens, que de projets insensés, que d'espérances vaines, que de ressources ignorées , que d'occasions échappées , que de maux et de biens perdus , que de bagatelles admirées , que de misères et d'infirmités peuvent être Tobjet de nos méditations! Que d'ambition nous ayons porté dans toutes nos liaisons, sans faire attention que nous pouvions nous donner nous-mêmes le bonheur que nous allions mendier chez les autres ! Que de fois nous avons craint de nous ruiner par trop de générosité , sans songer que l'argent ne devient richesse que de l'instant où il s'échappe de nos mains pour aller servir à quelque prudent usage , et qu'il ne devient vrai-

Page 1