INTRODUCTION XI
celui de George Eliot. Ils sont d'ailleurs tantôt plus simples et tantôt plus complexes; il y en a de plus particuliers et de plus généraux ; il y en a de moins douloureux, il y en a de plus angoissants. Mais, quand ils surgissent à la fois dans plusieurs consciences; quand, là même ou la nature avait voulu que régnât la paix et Punion des cœurs, comme entre parents ou concitoyens, Papparition de ces cas de conscience déchaîne brusquement la guerre ; et quand les volontés, transformées par eux, se tendent ou s'exaltent jusqu'à la méconnaissance du droit de la famille, ou de la patrie, ou de la société, c'est alors que le poète, en s'en emparant, dérive l'émotion de ses sources les plus hautes; — et c'est ce qui vous est arrivé, monsieur, en écrivant les Oberlé.
Les Oberlé, c'est d'abord, dans ce petit village d'Alsheim, et dans cette province d'Alsace oli vous avez placé la scène de votre récit, la famille divisée contre elle-même, le mari contre la femme, le fils contre le père, la fille contre la mère, le frère contre la sœur, s'opposant les uns aux autres par toutes leurs manières de sentir, toutes leurs ambitions et tous leurs rêves d'avenir; se portant les uns aux autres, comme sans le vouloir, et rien que par l'effort qu'ils font pour persévérer dans leur être ou s'affirmer dans leur autonomie, des blessures mortelles ; n'ayant bientôt plus entre eux de commun que le nom, la façade ou la face; et, finalement, ne trouvant plus de moyen d'échapper à la fatalité sous laquelle ils se débattent, que dans la rupture des liens qui les unissaient et le
xn INTRODUCTION
reniement de leur propre sang. Séparée du lieutenant von Farnow, qu'elle aime, par la désertion de Jean Oberlé, Lucienne a cessé pour toujours d'être la sœur de son frère, et son père n'a plus de fils, mais leur mère n'a plus de fille. — Les Oberlé, c'est l'amour du sol natal, de la terre maternelle et nourricière, celle qu'on ne saurait abandonner sans un déchirement de toutes ses fibres, l'amour local, presque physique, entrant brusquement en conflit avec l'amour de la plus grande patrie, celle qui nous dépasse, et nous déborde, en quelque sorte, par toutes ses traditions; ou encore, c'est le sentiment du devoir héréditaire, engageant la lutte quotidienne avec les sourdes insinuations de l'intérêt matériel, avec les prévenances du vainqueur, avec je ne sais quelle inquiétante admiration de sa force qu'il inspire aux vaincus. « Redoutable, dit à demi-voix M. Ulrich Biehler, redoutable adversaire, qui s'exerce jour et nuit ; » comme s'il voulait encore, après tant d'années écoulées, mériter sa victoire! ou plutôt, comme s'il savait bien que l'on n'en a jamais remporté, contre le vœu des populations, que de passagères et de toujours inachevées! — Les Oberlé, c'est encore, monsieur, sur cette frontière arrosée de tant de sang, la rencontre ou le heurt de deux grandes civilisations, qui n'étaient point faites, que ni Dieu ni la nature n'avaient faites pour être ennemies, mais au contraire pour se pénétrer pacifiquement, se compléter, se perfectionner l'une l'autre, et qui depuis trente ans, sur cette héroïque terre d'Alsace, n'avancent, ni sans doute n'avanceront jamais à rien
INTRODUCTION xm
l'une contre l'autre, parce que ni Ton exile ni Ton ne transplante les mœurs, et on peut bien défaire, mais on ne refait pas l'œuvre séculaire de l'histoire!
C'est tout cela, monsieur, que nous avons admiré dans les Oberlé; et c'est ce qui en fait la force dramatique. Le roman n'est pas le théâtre, et le théâtre n'est pas le roman: je me suis moi-même efforcé plus d'une fois d'en dire et d'en préciser les raisons. Ce qui pourtant n'est pas douteux, c'est qu'il n'y a ni drame ni roman sans intrigue, et sans nœud. Moins heureux en ceci que le peintre et le poète, le dramaturge et le romancier ne peuvent pas se passer de « sujet ». Il y a un « sujet » dans les Obériez et ce sujet est une tragédie. Les raisons qui séparent à jamais Lucienne Oberlé du lieutenant von Farnow, et Odile Bastian de Jean Oberlé sont des raisons du même ordre que celles qui séparaient Chimène de Rodrigue, ou Titus de Bérénice. Invitus invitant ! Ils ne l'ont voulue ni les uns ni les autres, cette séparation douloureuse, et, ni les uns ni les autres ils n'ont rien fait pour la mériter. Disons quelque chose de plus ! ils n'en éprouvent précisément l'amertume. — et nous-mêmes avec eux, — que pour avoir mis quelque chose de plus noble au-dessus de l'union qu'ils avaient rêvée. C'est ce qui rend leur aventure tragique ; — cela, et ce que nous sentons bien qu'elle a d'irréparable dans l'avenir, parce que, de cette crise, ils .sortiront transformés en d'autres êtres qu'eux-mêmes. Ils ne seront plus eux, mais vraiment d'autres créatures. La résolution du seul Jean Oberlé aura fait ce miracle; et n'est-ce pas le