SUR LES RIVES DU PUGET SOUND
Longtemps, à Tulalip, comme dans toutes leurs autres Missions, la résidence des Pères fut des plus modestes. Ils eurent à y pratiquer la pauvreté religieuse de la façon la plus stricte, manquant de tout, exposés à la pluie, au vent, aux intempéries des saisons, au point d'y contracter de très douloureux rhumatismes.
Ils ne manquèrent jamais, cependant, de donner, chaque jour, une instruction sur les dogmes de la religion, ou sur les devoirs qu'elle impose.
Cette distribution quotidienne du pain de la parole divine était nécessaire pour soutenir la persévérance des sauvages, très enclins à revenir à leurs anciennes superstitions. Elle produisit les effets les plus consolants. De plus en plus, les sauvages s'attachèrent aux Pères et aux vérités surnaturelles qu'ils leur prêchaient avec tant d'affection.
Tous les dimanches et fêtes, ces néophytes chantaient, à pleine voix, la messe royale de Dumont qu'ils aimaient beaucoup, et s'en tiraient à merveille. Une douzaine de leurs enfants, revêtus de soutanes rouges et de blancs surplis, servaient à l'autel avec grâce et piété.
Le samedi et le vendredi, les confessions étaient nombreuses, et plusieurs communiaient non seulement une fois par semaine, mais plus fréquemment.
Dans les premières années, le contact des païens habitant dans les environs de Tulalip fut dangereux pour quelques convertis, qui, par versatilité de caractère et sous l'effet de mauvais exemples, retournèrent à leurs erreurs et à leurs égarements précédents.
Ce désordre ne dura pas, et, en f865, le P. Chirouse pouvait écrire :
— Depuis deux ans, il n'y a presque plus de désertions parmi nos chrétiens, et les retours des renégats se multiplient. Nous sommes portés à croire que, maintenant, la foi est solidement plantée non seulement ici, autour de notre chapelle, mais parmi les tribus éloignées, et que nous visitons aussi souvent que cela nous est possible. Beaucoup sont des modèles de bonne conduite, et s'approchent de la sainte Eucharistie, aussi souvent qu'on veut bien le leur permettre. J'en connais qui, loin de nous, en contact journalier avec les loups blancs et noirs, c'est-àdire avec des blancs perdus de mœurs et des sauvages encore païens, au milieu donc d'une corruption inexprimable, se conservent néanmoins sans souillure, et font souvent, au cours de l'année, jusqu'à cent kilomètres et même davantage, pour venir recevoir le divin Sauveur qu'ils savent bien appeler, dans leur langue, le pain de la vie éternelle.
Dans chaque tribu, les catholiques se distinguaient des infidèles en bien des manières, s'en tenant séparés autant que possible. Ils abandonnaient leur vie errante, se bâtissant des maisons, et, secouant leur
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paresse naturelle, ils travaillaient la terre, élevaient des animaux domestiques et, de chasseurs autrefois vagabonds, devenaient d'honnêtes fermiers.
Chez eux, plus de jongleurs ni de sorciers. Plus d'ivrognes, non plus. Ils obligeaient ceux qui buvaient des liqueurs enivrantes, à payer une certaine somme destinée à soulager les malades et les vieillards, ou bien à décorer leur chapelle. Que n'agit-on ainsi, au sein des sociétés si fières de leur civilisation toute matérielle!... Que ne prélève-t-on un impôt sur le crime pour favoriser la vertu, au lieu de le prélever sur la vertu pour favoriser le crime ?...
Alors que, dans les nations modernes qui s'éloignent de la religion, les haines de partis s'enveniment, et que se multiplient, d'une façon effrayante, les vols et les assassinats, les sauvages de Tulalip et des environs, chrétiens depuis peu, savaient pardonner à leurs ennemis, prier même pour eux, et remplacer les amertumes de la rancune, ou les fureurs de la vengeance, par les délicatesses et les douceurs de la charité.
- Nous constatons avec bonheur, écrivait encore le P. Chirouse, la persévérance de nos catholiques dans leur promesse de la tempérance. Ils ont horreur du whisky que les Américains leur présentent. Ces colporteurs de boissons frelatées, véritables destructeurs de la santé physique et morale, ne font plus fortune auprès de nos sauvages devenus chrétiens.
Quand les paroles ne suffisaient pas, ces fervents néophytes recouraient aux actes, pour éloigner d'eux et des leurs ce danger de l'ivrognerie aux conséquences si funestes.
Ln navire chargé de cette marchandise malfaisante ayant abordé près d'un de leurs villages situé sur le rivage de la mer, y resta plusieurs jours à l'ancre. Pendant tout ce temps, le capitaine et un de ses hommes firent tous leurs efforts pour vendre leur cargaison. Quelques infidèles achetèrent de Y eau-de-feu et s'enivrèrent...
Craignant la contagion du mauvais exemple, les catholiques signifièrent à ces étrangers d'avoir à s'éloigner au plus tôt.
Ceux-ci s'obstinèrent...
Alors les chefs de la tribu, se prévalant des droits que le Gouvernement leur reconnaissait en ces circonstances, allèrent avec un nombreux cortège sur le bateau, s'emparèrent du capitaine et de son compagnon qu'ils lièrent fortement, brisèrent les barils contenant le liquide réprouvé, mirent le feu au navire, et conduisirent les deux captifs aux officiers de police, qui leur infligèrent trois mois de prison et une amende de plusieurs milliers de francs.