CHAPITRE YII Marseille. Maison du Calvaire
§ 1 Dans le Midi.
En élargissant leur sphère d'action, les Missionnaires de Provence ne négligeaient pas le théâtre de leurs premiers travaux.
Dans les Bouches-du-Rhône, Arles, l'ancienne Rome gauloise, Eyguières, Rognac, Gémenos, etc ; dans le Var, le Puget-de-Fréjus, Rougiers, Barjols, etc., les virent successivement.
Partout accoururent au tribunal de la pénitence des hommes qui ne s'en étaient pas approchés depuis quarante et cinquante ans. Les Pères, au nombre de quatre, cinq et parfois même six, recevaient les confessions dès trois heures du matin, jusque très tard dans la nuit.
La mission de Barjols, cité commerçante de quatre mille habitants, fut particulièrement remarquable. Avant la seconde semaine, la paroisse entière s'ébranla : le maire et ses adjoints, le juge de paix, les notaires, les avocats, les négociants, les fabricants, tanneurs et autres, les bourgeois, les artisans, tous, en un mot, sauf de très rares exceptions, assiégèrent les confessionnaux.
Une conversion subite, des plus inattendues, étonna chacun.
Fils d'un riche industriel de la ville, André Sumien avait, depuis longtemps, abandonné le chemin de l'église, pour se livrer à la dissipation avec des amis de son âge. Il était assis devant un café, jouant aux cartes, au moment de l'arrivée des Missionnaires.
Mus par un sentiment de politesse, ses compagnons se levèrent pour saluer les religieux.
André ne se dérangea pas.
— Si, comme on l'affirme, dit-il en ricanant, ces oiseaux de mauvais augure visitent les ateliers, et qu'ils aient l'audace de se présenter dans celui de mon père, je les flanquerai à la porte... et rondement !... Mes ouvriers et moi, nous ne sommes pas d'humeur à écouter leurs
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fadaises... Bon pour le moyen âge! mais, depuis, les temps sont changés, et la lumière de la raison a éclairé le monde.
La mère d'André était, cependant, une fervente chrétienne. Pendant la Terreur, elle avait fait de sa maison le refuge des prêtres persécutés, et n'avait pas craint de s'exposer, à cause d'eux, aux dangers les plus grands. Elle gémissait donc, comme une nouvelle Monique, sur les égarements de son fils. Mais, ni ses prières, ni ses larmes n'avaient pu lui persuader de changer de vie.
La mission commença. André continua ses fanfaronnades. Poussé par la curiosité, il alla, un soir, entendre les prédicateurs, uniquement pour en rire à son aise.
La grâce l'attendait, là, pour le terrasser.
Devant l'auditoire, saisi dès l'exorde, l'orateur commentait ces paroles du divin Maître : « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ? » Ces considérations surnaturelles, développées chaleureusement et avec une conviction communicative, produisirent chez le jeune écervelé une impression tellement profonde que tout son être en fut bouleversé.
— Mère, dit-il en rentrant, je veux me confesser.
Celle-ci, croyant à une plaisanterie sacrilège, lui répondit sévèrement :
— André, on ne se moque pas des choses saintes.
— Mais, ma mère, je ne me moque pas ! Je parle sérieusement, je vous assure. Le sermon m'a extrêmement touché. Je veux me convertir... et tout de bon !
L'heureuse mère, s'apei'cevant, à l'accent de son fils, que Dieu l'avait enfin exaucée, éclata en sanglots : larmes de joie et de reconnaissance.
André se confessa, communia, et ne manqua, désormais, aucun des exercices. Sa conversion était si complète que, comme Augustin, il ne voulut pas se contenter d'une existence simplement chrétienne. Une passion nouvelle s'empara de lui. Ayant appris, par son expérience personnelle, combien efficaces sont les missions pour ramener dans le droit sentier ceux qui s'en écartent, il résolut d'être apôtre, lui aussi, pour ne plus travailler, à l'avenir, qu'à sa propre sanctification et à celle de son prochain.
Il déclara donc sa ferme détermination de suivre ceux qui avaient évangélisé son pays natal. Surpris d'une telle ouverture, ses parents opposèrent, d'abord, toutes sortes de difficultés pour éprouver sa constance et l'empêcher de céder à un enthousiasme éphémère. Rien ne put l'ébranler.
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Ce n'est là qu'un détail parmi une foule d'autres. Un an après la clôture, le curé disait :
— Il me faudrait cinq Aicaires de plus pour accomplir la besogne que me donne la paroisse maintenant ! Et encore !... Nous aurions de la peine à suffire au travail !
§ 2 La grande mission de Marseille (janvier-février 1820}.
Demandés de toutes parts, les Missionnaires de Provence, quoique leur chiffre se fût accru, n'auraient pas eu, alors, assez de sujets disponibles pour évangéliser une ville aussi populeuse que Marseille. En cette occasion, ils s'unirent aux Missionnaires de France. Les deux anciens condisciples du séminaire de Saint-Sulpice, le Père de Mazenod et l'abbé de Forbin-Janson, travaillèrent de concert à cette œuvre. Loin de se nuire, leurs deux familles se complétèrent mutuellement.
Les trois paroisses confiées aux Missionnaires de Provence furent celles de Saint-Laurent, des Carmes et de Saint- Victor. LeP.de Mazenod les avait préférées, parce qu'elles étaient les moins riches.
Un désintéressement si édifiant fut magnifiquement récompensé par Dieu. Dans ces trois paroisses, le succès dépassa les espérances les plus optimistes. De là commença l'ébranlement général qui s'accéléra, en augmentant, au point de surprendre les Missionnaires de France.
— C'est, avouaient-ils, la plus belle mission que nous ayons jamais faite.
— Sans nos confrères de Provence, ajoutaient les plus expérimentés, notre dévouement n'aurait eu qu'un résultat partiel, peu considérable.
Ce qui les frappait surtout, c'était le caractère si populaire de ces imposantes manifestations. L'enthousiasme des masses ouvrières, gagnant de proche en proche la bourgeoisie et l'aristocratie, avait mis en mouvement la cité entière (i).
L'archevêque d'Aix, Mgr de Bausset-Roquefort, à la juridiction duquel Marseille appartenait à cette époque, en était dans le ravissement. Tout le clergé partageait sa joie. L'autorité séculière elle-même ne cachait pas son étonnement, en voyant l'une des plus importantes
(i) Cf. Dasprès, Vicaire g-énéral de Marseille, L'éi^Use collégiale et paroissiale des Accoiiles et la chapelle du Calvaire, in-80, Marseille, 1879. — Philpin de Rivière, 17e de Mgr de Forbin-Janson, in-80, Paris, 1892, 1. II, ch. vu, p. 112 : « Sublimes dans leur langage populaire, dit-il, les Missionnaires de Provence eurent bientôt excité Tenthousiasme, et c'est de leurs quartiers que l'ébranlement se répandit dans toute la ville. »