‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 32 sur 125 · CHAPITRE VIII Épreuves · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Épreuves

Oppositions du dehors.

Parce que vous étiez agréable à Dieu, disait l'archange à Tobie, il était nécessaire que l'épreuve vous visitât. Cette parole s'est réalisée dans la vie de tous les saints, surtout dans celle des fondateurs d'Ordres. Une société religieuse est appelée à produire trop de fruits de salut, pour que le démon ne s'efforce pas de la détruire. Mais aussi, l'épreuve est le cachet des œuvres divines : c'est une garantie d'avenir, et un prélude des plus abondantes bénédictions.

A peine la communauté des Missionnaires de Provence fut-elle formée, que des oppositions se dessinèi^ent contre elle.

On lui reprocha de dresser autel contre autel.

Le bien accompli, dès le principe, dans la ville d'Aix, lui attira l'antipathie de ceux-là mêmes qui auraient dû s'en réjouir et le favoriser. Cette jolie chapelle, toujours comble aux exercices quotidiens du matin et du soir, parut à plusieurs prêtres séculiers compromettre, par une concurrence déloyale, les intérêts des paroisses.

L'hostilité ne se montra pas sous cet angle trop étroit. Elle se para de considérations plus élevées. Les Missionnaires invitaient à la communion fréquente, et, par leur pratique, condamnaient ce rigorisme janséniste qui n'avait encore que trop de partisans dans le clergé. On les accusa de laxisme.

Se conformant aux doctrines romaines, ils affirmaient, en outre, que la présence à la messe paroissiale n'était pas obligatoire, le dimanche. On combattit cet enseignement, et l'on insista sur le prétendu devoir pour les fidèles de communier, à cette messe, de la main de leur curé.

Les vicaires capitulaires constatant l'influence sanctifiante de la communauté, l'avaient soutenue. Regardant les choses de plus haut, ils

voyaient plus juste. Sans entrer dans ces rivalités mesquines, ils accordèrent au Fondateur les autorisations les plus étendues.

Avec leur plein consentement, Mgr de Bausset-Roquefort, alors évêque de Vannes, conféra la confirmation à quelques enfants de l'Œuvre de la Jeunesse, dans la chapelle où avaient lieu leurs réunions ordinaires, et non à la paroisse. Cause nouvelle de mécontentement.

Les nuages s'accumulaient. Bientôt le tonnerre éclata.

Ce fut à l'occasion de la confirmation générale donnée par Mgr MioUis, évêque de Digne, dans la métropole de Saint-Sauveur, à Aix, le 18 mai 1817.

Pour des motifs graves, le P. de Mazenod avait obtenu que ses congréganistes ne seraient pas mêlés aux enfants de la paroisse de Saint-Jean-de-Malte, dont le maintien était des moins convenables. Il voulait que les jeunes âmes, préparées par lui avec tant de sollicitude, ne fussent pas exposées à la dissipation par leur entourage.

Ayant eu connaissance de cette décision, le curé de Saint-Jean en fut vivement froissé. Quand il aperçut le P. de Mazenod, sa colère ne garda plus de bornes. Il s'oublia jusqu'à l'apostropher de la façon la plus grossière, devant les nombreuses personnes qui remplissaient la cathédrale.

— Je vous apprendrai vos devoirs, Monsieur ! lui cria-t-il du ton le plus insolent. Et, puisque vous méconnaissez les droits des curés, je vous citerai devant le Promoteur du diocèse. On mettra fin ainsi à votre omnipotence et à vos empiétements sur le terrain d'autrui.

A ces paroles blessantes le P. de Mazenod ne répondit pas une syllabe. Celui qui l'avait autorisé étant là, n'avait qu'un mot à dire pour établir combien correcte était sa conduite. Soit timidité, soit prudence administrative, ce mot ne fut pas prononcé.

Sans la moindre allusion à ce que ce mutisme, semblant un désaveu, avait de pénible pour lui, le P. de Mazenod demanda humblement au vicaire capitulaire quelle j)lace ses congréganistes devaient occuper. La réponse fut presque une réparation, car on lui désigna un poste d'honneur, près de l'autel.

Leur piété fut très remarquée, tl'autant plus que leur recueillement tranchait sur la turbulence des autres. Ceux-ci, non seulement ne pilaient pas, mais parlaient entre eux, riaient, criaient, se faisaient des niches, se disputaient, se battaient même.

Le tumulte en vint à un tel point, pendant la messe, que l'un des vicaires généraux de l'évêque de Digne, ne pouvant contenir davantage son indignation, se tourna vers les curés présents, et leur dit avec sévérité :

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— Messieurs, c'est scandaleux ! Imposez donc silence à ces enfants. Qu'ils respectent un peu plus le saint lieu et le sacrement qu'ils vont recevoir. Leur attitude est révoltante !

Cette algarade, si humiliante pour les prêtres, n'eut pas d'ellet sur ces jeunes espiègles. Presque aucun d'eux ne s'approcha de la Table eucharistique. Les congréganistes turent à peu près les seuls.

Le témoignage rendu à leur conduite si édifiante dédommagea amj)lement le P. de Mazenod ; et la scène de la métropole, loin de lui causer du tort dans l'estime publique, lui valut un surcroît de sympathie et de vénération.

"La luHe sur le terrain de la légalité.

Les ennemis, cependant, ne désarmèrent pas. L'un d'eux ne craignit point de s'adresser directement au ministre des Cultes, et d'appeler sur la Société naissante les foudres du pouvoir civil.

— A Aix, il y a, disait son libelle, un si'ezir de Mazenod, s'intitulant missionnaire. C'est un homme dangereux, à cause de ses idées sur la hiérarchie pontificale. N'ose-t-il pas proclamer que le Pape est infaillible? Aucun des curés de la ville ne peut le souffrir, et il est en guerre ouverte avec tous.

Pour détourner les fidèles de se rendre à la chapelle de la Mission, on affirmait que la Société serait bientôt dissoute. On l'annonçait du haut de la chaire.

Le préfet de Marseille circonvenu se montrait hostile.

La Restauration, à cette époque, n'était pas précisément ennemie des Ordres religieux ; mais elle voyait avec une certaine anxiété leur résurrection. Sans vouloir les anéantir par la violence, elle tâchait d'en comprimer le développement. Les libéraux y découvraient une menace pour la sûreté de l'Etat. Le moyen d'y obvier était, d'abord, d'empêcher les nouvelles communautés de se constituer.

Une loi du 2 janvier 1817 déclarait illégale toute Congrégation religieuse non autorisée par une loi votée par les deux Chambres et ratifiée par le Roi. On décorait cela du nom de libéralisme : liberté entière pour le mal, mais restrictions multipliées pour le bien.

Il était temps d'aller se défendre à l'endroit môme où l'attaque avait été portée. Muni des lettres de recommandation des vicaires capitulaires et du sous-préfet d'Aix, le marquis de Foresta, son ami, le P. de Mazenod partit pour Paris, le 9 juillet 181 7. Le ministre des Cultes, M. Laine, le reçut fort aimablement. D'après les explications

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fournies par le Fondateur, il comprit l'utilité d'une Société de Missionnaires voués spécialement à l'évangélisation de la Provence, dans la langue employée par la grande généralité des habitants, surtout ceux des classes populaires. Les dénonciations envoyées au gouvernement furent donc jetées au panier.

— Continuez votre genre de vie, sans vous inquiéter, conclut le ministre. Mais, à la rentrée des Chambres, adressez une demande officielle d'autorisation.

— Est-ce donc indispensable? répondit le P. de Mazenod, qui goûtait peu ce projet. Comment occuper les deux Chambres d'une association aussi petite que la nôtre ?

— Il le faut, c'est la loi. De moins importantes devront en passer par là.

Une demande d'approbation fut donc préparée. Le conseil municipal d'Aix, invité à formuler son avis, se prononça pour l'affirmative, à la presque unanimité. L'assentiment du sous-préfet était déjà connu. Le préfet des Bouches-du-Rhone, revenu de ses préventions, l'apostilla à son tour.

Grâce à l'habileté du Fondateur, la cause des Missionnaires de Provence triomphait des attaques publiques, comme des manoeuvres sournoises.

Le Concordat conclu avec Rome, le ii juin 1817, amena peu à peu une détente. La question de l'autorisation légale tomba aux oubliettes. Le P. de Mazenod se garda bien de l'en retirer.

Il considérait cette autorisation comme une tutelle gênante, pleine de périls pour les Congrégations religieuses, pouvant même les conduire à leur ruine et causer leur destruction complète. Les spoliations légales qui ont eu lieu en France, en ces dernières années, et ont constitué la plus vaste escroquerie du siècle, montrent combien il avait vu juste.

— L'humilité, avait-il coutume de dire, l'abnégation, la charité et le zèle pour la gloire de Dieu, établiront notre Congrégation dune manière bien plus solide que toutes les Ordonnances possibles ou autorisations de la puissance séculière.

§3 Consolation entre deux combats.

Son voyage à Paris eut un autre résultat heureux et nullement prévu.

Trente-cinq sièges épiscopaux, parmi lesquels celui de Marseille, venaient d'être rétablis par le Concordat de 1817.

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Depuis longtemps, les vertus et le m^Tite du chanoine Fortuné de Mazenod le désignaient pour l'épiscopat.

Quand, jeune encore, il l'ut nommé vicaire général d'Aix, son père, le président Charles-Alexandre, alla remercier l'archevêque.

— Que Monsieur votre fds s"api>uie sur moi. répondit le prélat ; bientôt il s'appuiera sur la crosse.

La Révolution empêcha la réalisation de cette prophétie.

Napoléon I"' lui oITrit l'archevêché d'Avignon. Le chanoine refusa, et préféra demeurer en exil, à cause de sa fidélité chevaleresqiie à la dynastie légitime. Depuis, on n'en avait presque plus entendu parler, à Paris. On le croyait mort.

Le grand aumônier de France était, alors, le cardinal de Talleyrand-Périgord. Entre autres prérogatives, il avait celle de tenir ce que l'on appelait, suivant la terminologie de Tancienne cour, «la feuille des bénéfices ». Ayant appris que le neveu de son condisciple de Sorbonne était dans la capitale, il désira le voir. Par lui, il sut que son ami vivait encore, et, quelques jours après, le proposa pour l'évêché de Marseille. Le Roi sanctionna ce choix. L'élu fut aussitôt averti par l'administration des Cultes de quitter la Sicile et de rentrer en France.

Cette décision, communiquée par les journaux, se justifiait par tant de motifs, qu'elle eut l'approbation générale.

Très désintéressé lui-même, et i'ermement résolu à rester le Missionnaire des pauvres, le Fondateur déclina toutes les offres séduisantes du cardinal grand aumônier. Mais l'élévation de son oncle sur le siège de Marseille, si important et si rapproché du berceau de sa famille religieuse, lui paraissait une attention du Ciel et une garantie contre les attaques auxquelles très probablement elle serait exposée encore.

§ 4 J\ouvelles épreuves et déceptions.

Le siège métropolitain d'Aix, vacant depuis 1810, aurait aussi son titulaire : Mgr de Bausset-Roquefort, précédemment évêque de Vannes.

C'était un ami pour le P. de Mazenod qui lui fit visite à Paris, dès son arrivée. L'archevêque lui ouvrit ses bras, entra avec lui dans une foule de détails concernant la direction de son futur diocèse, lui témoigna une extrême confiance, et termina en lui déclarant l'intention de le nommer son vicaire général.

Bien des fois déjà, le P. de Mazenod avait rei)oussé des avances de ce genre, entre autres, peu de jours auparavant, celle de Mgr de Latil,

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évèque de Chartres, et tout-puissant à la cour. Mais celle de larchevêque d'Aix présentait tant d'avantages pour sa communauté, qu'il n'opposa aucune objection. N'y avait-il pas, là, le moyen le plus efficace pour détruire radicalement les hostilités dont elle avait souffert, et qui avaient déterminé son voyage ?

Etait-ce, enfin, le calme après la tempête?

Non ! car la Providence voulait être la seule à protéger une institution dont elle fut la seule inspiratrice.

Le Fondateur agissait sagement en cherchant des appuis à sa Congrégation, trop petite encore pour résister par ses propres forces aux orages qui la menaçaient de toutes parts. Mais Dieu, afin de montrer plus clairement qu'elle était bien son œuvre, se disposait à lui retirer tous les appuis humains. Il serait évident, alors, que si elle se maintenait, ce serait uniquement par Lui.

Le P. de Mazenod s'étant donc présenté chez l'archevêque, quelques jours après, le trouva non seulement moins expansif, mais extrêmement froid et réservé. La conversation ne sortit pas des limites de la stricte politesse, sans la moindre allusion aux fonctions de vicaire général, ni le moindre mot sur les affaires du diocèse.

L'accueil, loin d'être gracieux, était presque glacial.

Pendant une semaine, le P. de Mazenod demeura sous une impression pénible, se demandant la raison d'une volte-face si brusque et si inattendue.

Pour en avoir le cœur net, il revint chez l'archevêque, dans le but de provoquer une explication.

Après quelques phrases embarrassées, le prélat lui avoua qu'il avait reçu, contre luiel ses collaborateurs, des plaintes multipliées de plusieurs prêtres de la ville. Devant cette levée de boucliers, il croyait plus sage de reprendre sa parole et de renoncer à son premier projet.

Dans ce revirement il y avait plus que le refus d'un honneur aucunement sollicité, mais une sorte d'approbation des critiques formulées contre les Missionnaires. Ceux-ci n'auraient pas la confiance du premier pasteur du diocèse. Dans ces conditions, quel bien, désormais, pourraient-ils y opérer? Leur existence y serait-elle même possible? Ne seraient-ils pas contraints de porter ailleurs leur tente ?

Se voir délaissé par celui en qui il avait cru trouver un secours, fut certainement très désagréable à l'âme si sensible du Fondateur.

Ce n'était pas assez, pourtant : il devait passer par une épreuve plus douloureuse, afin qu'il fût seul, bien seul, au milieu de mille difficultés.

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Le Concordat conclu entre le Pape et le Roi avait rencontré à la Chambre des députes une très forte opposition (i). On s'insurgeait surtout contre le trop grand nombre de sièges épiscopaux rétablis, et l'on demandait la suppression de plusieurs, principalement de celui de Marseille, attendu que le département des Bouches-du-Rhone avait déjà son évêque, à Aix. Les discussions continuèrent longtemps. Enfin, le projet du rétablissement du siège de Marseille sembla définitivement abandonné, malgré les vives protestations, souvent réitérées, en 1818 et en 1819, de la municipalité de cette ville, qui vota même la somme de cent cinquante mille francs pour la construction du palais épiscopal(î2).

Toute espérance s'évanouissait donc, de ce côté encore.

"Les chanoines de la métropole.

Trois années s'écoulèrent ainsi. L'épreuve attire la grâce de Dieu. Nous avons dit combien furent fécondes en fruits de salut les missions nombreuses prècliées pendant cette période de contradictions.

En constatant le bien incalculable accompli dans son diocèse par ces religieux si décriés, Mgr de Bausset-Roquefort revenait peu à peu de ses préventions. Durant la mission d'Aix, il consentit, malgré les réclamations du Chapitre, à la disparition de la grille monumentale qui séparait le chœur du reste de la nef. L'immense auditoire d'hommes, rassemblé par la parole éloquente du P. de Mazenod, pourrait ainsi sans obstacle voir et entendre le prédicateur.

Mais l'envahissement du chœur parle peuple déplut extrêmement aux chanoines.

Avant la mission, quel calme dans la vaste cathédrale!... Elle était presque toujours déserte. Quel silence imposant sous les voûtes majestueuses ! 11 n'était interrompu que par leurs voix psalmodiant l'office. C'était on ne peut plus édifiant !

Et maintenant, quelle agitation perpétuelle ! Quel bruit !... bruit de ces milliers d'assistants cherchant leurs places et remuant leurs chaises... bruit assourdissant des cantiques chantés par la foule entière... bruit des prédications... bruit des cérémonies tapageuses.

Quel contraste avec la tranquillité précédente, et avec ce pieux isolement dans lequel on avait jusque-là vécu !

Personne, il est vrai, ne forçait les chanoines à honorer de leur

(i) Cf. Moniteur du 24 novembre 1817.

(2) Cf. Archives de Marseille. Xouvelle série. Délibérations du Conseil niunieipal. Registre XVI, p. 5ii. llegistre XIX, p. 554.

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présence les exercices de la mission. Leur incontestable vertu les dispensait de cette corvée si pénible.

Sans doute ! Mais cette église, c'était la leur. Comment n'être pas froissé que d'autres vinssent s'y établir en maîtres, et y tenir, tout le long du jour, des réunions si peu conformes aux usages capitulaires ?

La coutume immémoriale des chanoines était de n'entrevoir le peuple que de loin, et à travers les barreaux protecteurs d'une solide grille. C'est qu'ils ne l'aimaient guère ce peuple, dont les excès les avaient fait si cruellement souffrir durant la Révolution. Instinctivement ils s'en défiaient.

Le zèle du P. de Mazenod, qui ébranlait toute une ville, n'était pas de leur goût . Leur état d'esprit les empêchait de découvrir ce qu'il y avait de sublime et de généreux dans cet apostolat. Jamais leur sagesse n'approuverait de telles exagérations. Bien plus : ils se sentaient humiliés dans leur fierté d'aristocrates de l'ancien régime, en voyant un des leurs, un homme appartenant à cette classe comme eux, le fils du président de Mazenod, descendre jusqu'à cette plèbe grossière.

En formulant ce blâme, ils oubliaient que le Fils de Dieu était descendu de bien plus haut encore !... N'insistons pas.

Et puis, pourquoi ces méthodes nouvelles d'évangélisation ? Est-ce qu'on les leur avait enseignées, pendant leur jeunesse cléricale?... Avait-on fait cela avant 1789?... Fallait-il donc porter aussi la révolution jusque dans la discipline ecclésiastique?... De leur temps, on était bien plus digne ! on se tenait mieux ! on savait garder les distances ! Et maintenant, tout était confondu. Il n'y avait plus d'ordre ; plus de hiérarchie. Des laïques, et quels la'iques ! osaient s'asseoir dans leurs stalles !... Juste ciel !...

Selon eux, ces missions avaient un caractère populacier. Elles leur rappelaient les plus sombres jours de la Terreur. Trop de monde ! et quel monde !... trop de bruit surtout !

La réputation que le P. de Mazenod s'était acquise par son zèle apostolique, leur paraissait de mauvais aloi. Son ascendant sur les foules les effrayait. Ils l'appelaient « le tribun de la chaire ».

Oui, tribun !

Dans leur pensée, ils le rapprochaient de ce trop fameux Mirabeau, qu'ils avaient tous connu, à Aix. C'était, lui aussi, un transfuge de l'aristocratie. L'un et l'autre étaient sortis des rangs de la noblesse pour aller au tiers état, l'exciter (dans un but dilférent, on en convenait), mais, en somme, pour créer un mouvement populaire. Or, ces agitations des masses sont toujours dangereuses. On ne le savait que trop.

En face de cette plèbe envahissant le chœur de la cathédrale,

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comment ne pas se remettre sous les veux, ces événements présents encore à toutes les mémoires : la populace réunie dans ce même chœur, il y avait si peu d'années, pour y élire les chefs de l'église schismatique issue de la Constitution civile du clerg-é ? Non ! vraiment non, ce n'était pas tolérable !

Après plus de quatre-vingt-dix ans, il ne semble pas possible que six ou sept pieux vieillards aient pu divaguer à ce point. Cependant, comment en douter après les nombreux témoignages de cette époque, et surtout après les événements dont il nous faut faire un récit, au moins, succinct !

Les jeunes gens ne sont pas seuls à posséder une vive imagination. Sous les glaces de l'âge, elle retrouve, parfois, toute sa première activité et sa merveilleuse puissance d'engendrer des fantômes.

Pendant la mission, le mécontentement des chanoines ne se traduisit que par quelques paroles. On n'en tint aucun compte, et elles n'entravèrent en rien la marche des exercices, ni les opérations de la grâce. Mais ils voulurent, le dernier jour, affirmer leur autorité et obtenir une réparation, qui, à leur avis, était bien due.

Idée fâcheuse, aux conséquences déplorables !

L'entrain était tel et les confessions si nombreuses, qu'il fallut continuer la mission, une semaine encore, après la plantation de la croix. L'archevêque, très heureux d'un succès qui dépassait toutes ses espérances, décida qu'une seconde clôture se ferait, le dimanche, par une procession du Saint Sacrement, et il délégua Mgr Miollis, évêque de Digne, pour la présider, en son absence.

L'occasion était bonne pour les chanoines de déclarer, en face de toute la population, qu'ils étaient les maîtres dans l'église métropolitaine. Ils changèrent l'heure de leurs vêpres, et les mirent à cinq heures, précisément au moment où la procession devait rentrer à l'église, afin qu'il n'y eût pas de sermon de clôture, remplacé très avantageusement, selon eux. par la monotone psamoldie de leur office.

Pour obvier à cet inconvénient, le P. de Mazenod. sur l'aAÛs du vicaire général, se résigna à dire à la foule que la procession commencerait à midi, afin qu'elle se terminât assez à temps, pour ne pas déranger les chanoines, les règlements émanés du Chapitre étant chose intangible.

Malgré l'heure si incommode, qui avait dû être fixée pour plaire à ces messieurs, la procession fut magnifique. La ville entière y assista. Mais comme les chanoines, toujours afin qu'il constat de leur omnipotence, avaient donné ordre aux sacristains de ne rien fournir, pas

même les chandeliers pour les acolytes, on avait été obligé de tout envoyer chercher successivement à l'église de la Mission : dais, chapes, chasubles, dalmatiques, flamberges, cierges, encensoirs, etc.. etc. Cela causa du retard, et la procession ne put sortir qu'à deux heures. Le parcours était long, et le nombre des fidèles très considérable.

Malheur! trois fois malheur! Quand on rentra, les chanoines étaient sur le point de commencer leur office ! Le P. de Mazenod s'apercevant qu'il n'avait pas le temps de prononcer le discours de clôture, invita les fidèles à se retirer pour se reposer, leur annonçant que le sermon n'aurait lieu que plus tard, quand l'olïïce serait terminé.

Il s'éloigna lui-même, et revint dans sa demeure. Mais, la métropole étant comble, personne ne bougea. Les assistants craignaient trop, en partant, de pei'dre leur place. Pour rien au monde, ils n'y eussent consenti.

Ils attendirent donc patiemment.

Quel lut leur étonnement, après la psalmodie, de voir monter en chaire, non pas le P. de Mazenod, mais un chanoine. D'un ton aigre, celui-ci leur notifia que la mission était terminée ; cela avait assez duré ainsi ; il était temps que cela prît fin : il n'y aurait plus de sermon ; on n'avait donc qu'à partir, et à laisser chacun en paix chez soi.

Le peuple ne remua pas.

L'ordre de quitter l'église fut réitéré. Quelques murmures éclatèrent dans l'assistance.

Ignorant quon ne se heurte pas impunément à une foule surexcitée, le chanoine se permit de la gourmander, et lui imposa la récitation d'un Pater et d'un Ave, pour expier ce qu'il appelait un scandale dans le temple de Dieu.

Ces invectives étaient une maladresse de plus. A ces mots, l'assistance devint houleuse. Les murmures redoublèrent allant jusqu'à la violence. Ce fut bientôt une agitation indescriptible. L'exaspération des hommes, non moins que celle des femmes, se manifestait bruyamment.

Sur ces entrefaites, parut le P. Deblieu. ne sachant rien de ce qui se passait. A sa vue, un cri formidable, plusieurs fois répété, s'échappa de toutes les poitrines :

— Vivent les Missionnaires ! Vivent les Missionnaires !

Après cette ovation, subite comme un coup de tonnerre, quelqu'un entonna un des cantiques les plus entraînants de la mission, aussitôt continué par des milliers de voix.

Impuissant à se faire entendre davantage, le chanoine, après quelques gestes désespérés, descendit de chaire, pâle d'émotion.

A ce moment, le P. de Mazenod, qu'on n'avait pas même averti

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de la singulière et si imprudente décision du Chapitre, entrait à la sacristie.

On lui signifia sèchement, au nom des vicaires généraux, la défense absolue de prêcher.

Stupéfait, mais homme d'obéissance, il s'inclina, tout en frémissant sur les conséquences qui très vraisemblablement découleraient d'un ordre aussi intempestif, propre uniquement à compromettre les fruits de la mission.

Ce qu'il avait prévu, se produisit. La foule, ayant appris la chose, entra en fureur. On n'en sera pas étonné, si l'on songe combien sont vives les imaginations dans le Midi, et à quelles extrémités peuvent se porter des gens au caractère ardent, sous l'impression d'une forte colère.

Le P. de Mazenod tâcha de sortir sans bruit, pour regagner son habitation. On l'aperçut ; on se le dit ; tout le monde se précipita vers lui.

Pour réparer l'affront immérité, dont il venait d'être victime par cette injuste interdiction de la parole, chacun voulut l'embrasser, ou, du moins, lui baiser les mains. Des hommes vigoureux se saisirent de lui, et, avant qu'il eût pu se dégager de leur étreinte, relevèrent sur leurs épaules en criant :

— Vive le P. de Mazenod ! Vivent les Missionnaires ! La foule qai grossissait sans cesse, fit écho à cette ovation chaleureuse, jaillie spontanément des cœurs reconnaissants.

A ces cris d'affection s'en mêlaient d'autres moins élogieux pour les auteurs de ce désordre, contre lesquels l'indignation était générale.

Epouvantés de leur œuvre, et tremblants pour leurs personnes, les chanoines, regrettant plus que jamais la disparition de la grille, après s'être réfugiés en toute hâte à la sacristie, atteignirent l'archevêché par un couloir intérieur. Leur crainte n'était pas chimérique. Un grand malheur serait certainement arrivé, sans l'irrésistible ascendant du P. de Mazenod sur cette foule, bonne et généreuse, mais très inflammable, et au comble de l'irritation.

C'était une véritable émeute populaire.

Peu s'en fallut qu'une grêle de pierres ne s'abattît contre les fenêtres de l'archevêché. On ne parlait de rien moins que d'enfoncer les portes, pour demander compte de leur coupable conduite à ceux qui, à demi morts de peur, s'y étaient enfermés.

Malgré le tumulte, la voix du P. de Mazenod parvint à se faire entendre aux groupes qui l'entouraient de plus près. Les autres, s'apercevant qu'il parlait, se turent.

Il commença par les inviter à le suivre. Par cette manœuvre, il dégageait le palais archiépiscopal, en déplaçant le rassemblement : habile tactique dont les chanoines, dans le fond de leur cœur, durent lui savoir gré.

Les manifestants pensèrent quil les conduisait dans son église, pour leur adresser ce discours dont on les avait frustrés. De fait, il les dirigea vers l'ancien Garmel. Devant la chapelle, il monta sur le perron et harangua la foule, en l'exhortant au calme, à la soumission, à la paix. Il obtint que chacun se retirât tranquillement.

Mais, aussitôt, il écrivit à l'archevêque, alors à Toulon, pour l'informer de tout. En recevant ces tristes détails, Mgr de Bausset- Roquefort fut frappé de la gravité de la situation. Sans tarder, il partit pour Aix, et y arriva le lendemain. Dans la crainte que les fruits de la mission ne fussent totalement perdus, il décida qu'une troisième procession aurait lieu, le dimanche suivant, et que, au retour, serait prêché le sermon, attendu en vain, huit jours auparavant.

Cette bonne nouvelle, divulguée en ville, y suscita une joie universelle.

Les personnes sensées blâmaient unanimement les chanoines. Le vénérable M. Dalga, sulpicien et supérieur du grand séminaire, réunit sa communauté à la salle des exercices, pour lui annoncer qu'elle aurait à assister à cette procession que l'archevêque voulait aussi solennelle que possible.

Afin de prémunir les élèves du sanctuaire contre ces rivahtés lamentables auxquelles ils seraient, peut-être eux-mêmes, exposés à se laisser aller plus tard, il n'hésita pas à condamner sévèrement ceux qui, au lieu de faciliter et d'encourager le bien, avaient multiplié les obstacles pour paralyser le zèle des ouvriers apostoliques, qui se sacrifiaient au salut des âmes avec tant de désintéressement.

La procession fut magnifique.

Quand, au retour, le P. de Mazenod parut en chaire, il y eut dans le vaste auditoire un mouvement général de satisfaction.

L'orateur ne se dissimulait pas la difficulté de sa tâche : le terrain était brûlant. Parlerait-il des chanoines, ou n'en parlerait-il pas? S'il en parlait, ne rallumerait-il pas le feu couvant sous la cendre ? Et s'il n'en parlait pas, ce silence affecté ne serait-il pas interprété comme une sorte de vengeance, au miheu de la réparation éclatante qui lui était accordée par la volonté formelle de l'archevêque ?

D'autre pai't, il serait bien obligé de dire au peuple que ses violences furent répréhensibles. Quel tact il desrait mettre dans ses

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paternels reproches ! Pouvait-il l'aire entendre à la foule un autre langage que celui de la bienveillance et du dévouement ! En réalité, elle n'avait pas tous les torts. Loin de là. Que de motifs de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes !

De l'avis des assistants sans exception, son discours fut d'une éloquence achevée. Le supérieur des Missionnaires remplit à merveille son rôle de pacificateur. Il dit tout, sans blesser personne. Bien plus, chacun fut satisfait, même les chanoines.

Pour être plus sûr de lui-même et se mettre en garde contre ces inexactitudes d'expressions, qui, parfois, dans la chaleur de l'improvisation, échappent aux plus expérimentés, il avait, pour la première fois de sa vie, écrit son discours et tàclié de l'apprendre. Gela n'entrait pas dans ses habitudes. Dès qu'il fut en chaire, un vide total se produisit dans sa mémoire. Il ne se rappelait rien de ce qu'il avait appris avec tant de peine. Un autre se serait troublé, et aurait complètement perdu la possession de soi. Mais il se ressaisit vite. Après une courte et fervente invocation de TEsprit-Saint, il se lança dans une improvisation absolument dillérente de ce qu'il avait préparé.

Il fut superbe. L'auditoire était suspendu à ses lèvres. Là, cependant, se pressait non seulement le peuple, mais tout ce que la ville d'Aix comptait de plus lettré et de plus cultivé, dans le barreau, la magistrature, l'armée, les employés du gouvernement, etc. Ceux mêmes que la piété n'aurait pas attirés à l'église, étaient venus pour voir comment cette affaire se terminerait, car, depuis une semaine, on ne parlait pas d'autre chose, dans la ville et les environs.

Tous admirèrent avec quelle aisance l'orateur s'avançait à travers les écueils. Plus le passage était périlleux, plus on constatait qu'il le franchissait avec bonheur. La péroraison surtout fut un chef-d'œuvre. Il sut faire l'éloge des hommes qui avaient suivi si fidèlement les exercices de cette longue mission, et leur représenter, en même temps, le tort qu'ils avaient eu en prononçant des paroles injurieuses contre les membres du Chapitre. Comme ces chanoines, malgré leur humeur chagrine trop manifestée, étaient cependant des prêtres ayant souffert l'exil et la persécution pour la foi, il esquissa délicatement l'histoire abrégée et touchante de chacun d'eux.

— C'est un des plus beaux triomphes de l'éloquence que j'ai connus, rapporte un témoin oculaire. Difficilement on eût réconcilié avec plus de finesse le peuple et le Chapitre.

L'archevêque était radieux, en voyant revivre, sous ses yeux, les fruits de la mission qu'il avait cru perdus. A diverses reprises, pendant le discours, il manifesta, par des signes d'approbation, combien

le langage de l'orateur lui plaisait. Quand celui-ci, à la fin, se tourna vers lui, pour le prier de I)énir l'assistance, le prélat se leva, remercia vivement pour le bien accompli, et dit au prédicateur que ce peuple, rendu meilleur par son ministère, était devenu sien. 11 lui demandait donc d'achever l'œuvre, en le bénissant lui-même,

Surpris par cette apostrophe inattendue, le P. de Mazenod hésitait à accepter cet honneur ; mais l'archevêque ayant insisté et semblant exiger l'obéissance, le religieux détacha lentement de sa poitrine sa croix de Missionnaire, la baisa, et, avec elle, bénit l'auditoire, au lieu de le faire avec la main.

Cette manière d'obtempérer au désir du premier pasteur fut trouvée d'un à- propos parfait. Elle témoignait, à la fois, d'une humilité profonde et d'une remarquable présence d'esprit.

Dans la ville, on parla beaucoup de ce discours. Tous y applaudissaient. Grâce à l'éloquence et à l'ascendant du P. de Mazenod, la paix était conclue et le calme rétabli.

A partir de ce jour, le clergé paroissial lui fut moins hostile, et Mgr de Bausset-Roquefort lui devint ouvertement très sympathique. Ceux mêmes qui avaient, jusque-là, si mal apprécié sa personne et ses travaux, lui accordèrent sans restriction leur estime et leur confiance. C'était, selon eux, un prêtre d'un tact exquis et d'une grande foi : en un mot, un vrai serviteur de Dieu.

§6 Crise intérieure.

Les obstacles de toute sorte opposés du dehors contre la Société des Missionnaires de Provence s'aplanissaient. Le chemin étant libre, rien, .ce semble, ne l'empêcherait, désormais, de courir à de nouvelles et plus éclatantes conquêtes.

Mais le démon veillait. Furieux de la voir triompher des difficultés qu'il avait accumulées sous ses pas, il résolut de lui en susciter de bien plus redoutables. Sachant que tout royaume divisé contre lui-même est condamné à périr, il chercha une occasion de semer la désunion parmi ses membres, afin de les amener à se séparer et à détruire ainsi, de leurs propres mains, l'édifice que le Fondateur avait eu tant de peine à construire. Cette occasion souhaitée si ardemment, l'esprit de ténèbres la trouva, un peu plus tard, dans un événement qui, de prime abord, paraissait des plus heureux pour la petite Société.

La nomination du chanoine Fortuné de Mazenod au siège épiscopal de Marseille était restée sans effet pendant six ans. Après une

Ija LA FONDATION

telle attente, toute possibilité d'une solution semblait à jamais écartée. Le chanoine s'y était facilement résigné, malgré ce qu'il y avait d humiliant dans cette situation équivoque qui lui était laite. Il n'était retourné en France que sur l'invitation formelle du gouvernement ; les journaux avaient annoncé publiquement son élévation à l'épiscopat ; et, sans égard pour son âge, ses mérites et ses cheveux blancs, ni pour ses droits acquis par cette désignation connue de tous, on le laissait sans position officielle, dans un provisoire qui menaçait de se prolonger indéfiniment. L'administration des Cultes l'aurait nommé à un autre évêché, si, par cet acte, elle n'avait paru renoncer au rétablissement de celui de Marseille, auquel elle tenait beaucoup. L'impasse était donc sans issue.

Retiré dans la maison des Missionnaires, l'évêque nommé de Marseille y vécut six ans, comme l'un d'entre eux, les édifiant par sa régularité monacale, son rare détachement des grandeurs terrestres, sa piété, son zèle pour le salut du prochain, en même temps qu'il les charmait par l'aménité de son caractère. Le temps qu'il ne passait pas en oraison était consacré entièrement au service spirituel des pauvres. Aux soins qu'il prodiguait à leurs âmes, il ajoutait, pour leurs infirmités corporelles, d'abondantes aumônes, leur distribuant généreusement tout ce qu'il possédait.

Dans l'alTaire de l'évêché de Marseille, l'oncle et le neveu n'avaient eu aucune vue humaine. Ils s'en remettaient donc pleinement à Dieu, le priant de diriger les événements d'après son infinie sagesse.

Ni l'un ni l'autre n'y pensaient donc plus, quand, le dimanche, K) janvier iS-23, le chanoine Fortuné de Mazenod, déjà revêtu de la chape pour le chant de vêpres dans la chapelle de la Mission, reçut une large enveloppe portant le sceau de la Grande Aumônerie.

Sans la décacheter, il la mit dans sa poche, et, avec son calme ordinaire, entonna le Deiis in adjiitoriiim. Les vêpres furent suivies d'un sermon prêché par le P. Courtes, le seul des Missionnaires en ce moment à Aix, tous les autres étant dispersés au loin pour des travaux évangéliques. Après cette longue cérémonie seulement, le pli fut ouvert. Il renfermait la nomination, désormais officielle, de Mgr Fortuné de Mazenod au siège épiscopal de Marseille, récemment rétabli.

L'élu alla aussitôt se prosterner devant le Saint Sacrement, et y resta longtemps agenouillé.

La nouvelle, s'étant répandue en ville, y causa une véritable satisfaction, car Mgr Fortuné y était vénéré comme un saint. Le 9 février, il partit pour Paris avec le P. de Mazenod, qu'il avait prié de l'accompagner à la capitale.

En le voyant si plein de vigueur, malgré ses soixante-quatorze ans, le grand aumônier, alors prince de Croy, plus tard cardinal-archevêque de Rouen, lui dit, après l'avoir félicité d'une santé aussi florissante :

— Ah ! Monseigneur, si nous ne vous avions pas cru fatigué par le poids de l'âge, nous ne vous aurions pas laissé Monsieur votre neveu. Nous l'aurions également appelé à occuper un siège épiscopal. Mais il est temps de réparer cette erreur.

— Impossible ! répliqua Mgr Fortuné de Mazenod. Mon neveu doit demeurer à mes côtés ; il m'est indispensable.

Ces paroles du grand aumônier confirmaient les bruits qui avaient déjà couru à diverses reprises, dans le diocèse d'Aix, de la prochaine élévation du P. de Mazenod à l'épiscopat. Elles sont une preuve déplus aussi de la persistance avec laquelle il fuyait personnellement les honneurs.

Mais le prince de Croy, à mesure qu'il le connaissait davantage, tenait de plus en plus à son idée. Quelques jours après, dans le Conseil des Aflaires ecclésiastiques, il le proposa pour l'évéché de Chàlons. Tl en parla ensuite à Mgr Fortuné comme d'un projet dont la réalisation immédiate était décidée.

Les refus de l'oncle et du neveu furent si énergiques que le grand aumônier y renonça temporairement. Il conclut le débat par ces mots significatifs :

— Eh bien ! Monseigneur, puisque vous voulez absolument le garder près de vous, je vous le laisse ; mais sachez que je ne fais que vous le prêter : ce n'est pas un don !

L'évêque de Marseille prit, pour ses deux vicaires généraux, son neveu et le P. Tempier, dont il avait apprécié les aptitudes administratives. La nomination de celui-ci surprit un peu. Les trente-huit ans passés dans l'exercice de cette charge, durant deux épiscopats, ont justifié amplement le choix dont il fut l'objet. Pendant cette longue période, il contribua puissamment à la création des œuvres sinombreuses qui firent du diocèse de Marseille l'un des plus prospères de France, à tous les points de vue.

L'avenir de sa famille religieuse paraissait plus assuré au Fondateur. Placée sous la protection d'un évêque assis sur un siège aussi impoi'tant, ne serait-elle pas, désormais, à l'abri des dangers de tout genre qui l'avaient assailhe depuis son berceau ?

Et, cependant, ce qui semblait devoir lui procurer cette garantie de tranquillité, devint pour elle, d'abord, une cause de troubles qui la conduisirent à deux doigts de sa perte.

Une crise intérieure allait la bouleverser, et mettre en question son existence.

L'éloignement imposé aux deux premiers membres de la Société par leurs fonctions de vicaires généraux, fut le prétexte de cette agitation. On les blâma d'avoir accepté une situation exceptionnelle, à laquelle, pourtant, ils n'avaient consenti que dans l'intérêt môme de l'Association. Mais le démon, esprit de mensonge, soufflait la désunion et la mésintelligence. On les accusa d'avoir sacrifié la Société au diocèse. On dénatura même leurs intentions si pures, si droites et si généreuses : on y vit plutôt des calculs d'ambition.

Les chefs de la famille, disait-on, avaient abandonné leurs frères. Ceux-ci seraient-ils obligés de persévérer, après un tel exemple ?

Quelques-uns demandèrent donc dispense des vœux à leurs évêques respectifs, qui s'empressèrent de les délier, ajoutant que ces vœux étaient nuls, ipso facto, comme lésant les droits d'un tiers : ceux des évêques sur leurs propres sujets ; et comme opposés à la promesse d'obéissance faite par tout prêtre, le jour de son ordination.

En donnant cette décision stupéfiante, l'archevêque d'Aix et l'évêque de Fréjus annonçaient leur intention de rappeler tous leurs diocésains pour les employer au ministère paroissial.

A cette époque, les Missionnaires de Provence appartenant pour la plupart à ces diocèses, cette menace, mise à exécution, eût entraîné la destruction immédiate de leur Société (i).

Le Fondateur heureusement était un de ces hommes qu'une tempête ne saurait abattre, mais qui, au contraire, dans la tourmente, puisent un redoublement d'énergie.

Il voulut, d'abord, traiter l'afl'aire, de vive voix, avec l'archevêque. L'entrevue serait pénible avec un prélat versatile et très irrité depuis le rétablissement du siège de Marseille, qui lui enlevait la meilleure partie de son diocèse. Il attribuait à l'influence du P. de Mazenod la solution définitive de cette question depuis si longtemps en suspens. De là ses mesures draconiennes.

Dans ces graves conjonctures, le Fondateur recourut à ses armes ordinaires : la prière et la pénitence. Il vint à Aix, et prescrivit à la communauté un jeûne rigoureux au pain et à l'eau. Quant à lui, il ne borna pas à cette mortification ses pratiques expiatoires. A la fin de la

(i) Ces défections de la première heure ne doivent pas nous étonner. On les veneontre i)resque toujours, plus ou moins, à l'origine des familles religieuses. Voir DomDelatte,T7e de dom Gnéranger, 2 in-S^, Paris, 1910, t. I. cli. iv, p. i36 sq, 144. La communauté de dom Gnéranger travailla très activement à le chasser du monastère qu'il avait bâti, p. 157-167. Ce douloureux épisode est d'une lecture très instructive. Les mêmes tentatives se renouvelèrent plus tard ; ch. xi, p. 404 sq.

EPREUVES Ija

journée, il réunit les membres de sa famille religieuse dans la salle des exercices, leur décrivit, dans les termes les plus touchants, les dangers menaçant cette Société sortie de son cci'ur, et s'olTrit comme victime pour apaiser le courroux du Ciel. Après ces paroles, il fit éteindre les lampes, et s'infligea une flagellation sanglante, au milieu des pleurs et des sanglots de tous.

Ce n'était pas assez encore pour sa soif d'immolation. Au moment où l'on se rendait au réfectoire, il s'étendit sur le seuil de la porte, commandant à tous, au nom de l'obéissance, de le fouler aux pieds. Cette scène, qui rappelait les plus émouvantes que l'on rencontre dans la vie des saints fondateurs d'Ordres, rallermit dans leur vocation ceux que la défection de quelques anciens avait troublés. Tous redoublèrent envers lui de tendresse, et, pour le consoler de la trahison des faux frères, s'engagèrent à ne mettre aucune l)orne à leur dévouement. La ferveur suppléerait au nombre.

Le lendemain, le P. de Mazenod se présenta à l'archevêché. Merveilleux changement ! Dès qu'il le vit, l'archevêque s'avança vers lui, le suppliant de tout oublier. Il lui exprima combien il appréciait les Missionnaires, et combien il tenait à ce que leur Société continuât à faire dans son diocèse le bien cju'elle avait si généreusement commencé.

Le Fondateur écrivit ensuite à Mgr de Richery, évêque de Fréjus, une lettre, vrai chef-d'œuvre, où se mêlent, sans se nuire, la plus grande déférence pour le prélat et la plus inflexible rigueur théologique. Elle obtint un plein succès. Si l'évêque ne fît pas rentrer les transfuges, ce qui n'était pas en son pouvoir, il assura, du moins, qu'il n'arracherait pas à la Société des Missionnaires ceux de ses diocésains qui s'y trouvaient encore, et désiraient y persévérer.

La paix était ainsi rétablie à l'extérieur, et le calme régnait au dedans. L'épreuve, quoique terrible, resserra les liens de ceux qui avaient eu le courage de la supporter sans faiblir. La Congrégation, épurée comme l'or dans la fournaise, sortait plus forte de la tribulation. Après avoir reçu ce baptême du feu, elle pouvait, avec plus de sérénité, envisager l'avenir.

l^es bénédictions de Dieu. Troisième Chapitre général.

A la place des sujets dont elle venait d'être privée, Dieu lui en envoya d'autres, excellents sous tous les rapports. Nommons ici spécialement celui dont le procès de béatification s'instruit à cette heure, et qui fut si largement favorisé du don des miracles avant et après sa mort : le P. Albini.

i;j6 LA FONDATION

Professeur distingué de théologie morale au grand séminaire de Nice, il connut les Missionnaires de Provence pendant une retraite que le P. de Mazenod et le P. Suzanne prêchèrent dans cette ville à plusieurs centaines dhommes, la [)lupart pécheurs scandaleux.

Très édifié par les vertus apostoliques des deux prédicateurs, il fut frappé par l'extraordinaire efficacité de leur ministère. Il résolut donc de les suivre pour partager leur genre de vie qui répondait parfaitement à ses aspirations.

Mgr Golonna distria, évèque de Nice, consentit avec peine au départ d'un sujet de si haute valeur.

— Si j'avais quatre prêtres comme lui, disait-il, mon diocèse serait vite renouvelé !

Il céda, enfin, dans l'espoir que le P. Albini retournerait à Nice, avec plusieurs de ses confrères, pour y fonder un établissement de Missionnaires.

La permission obtenue, le postulant partit aussitôt, sans même prendre le temps daller saluer sa famille qui habitait tout près, à Menton, sa ville natale. C'était, à la lettre le relicto retibus et patine seciiti siint eiim.

Dès son arrivée à Aix, il produisit une profonde impression par son attitude réservée et sa figure austère. Malgré le voile d'humilité sous lequel, avec un soin continuel, il cachait son éminente sainteté, elle se manifestait à tous les yeux.

Après son noviciat, il fut chargé de donner des leçons de théologie morale aux scolastiques. Nourri des plus pures doctrines romaines et professeur émérite, il exposa, l'un des premiers en France, avec l'ampleur désirable, les principes de saint Alphonse de Liguori. Il en pénétra ses disciples et les fit bénéficier de cette longue expérience qu'il avait acquise, soit par l'enseignement, soit par la direction des âmes.

Le moment approchait où. suivant les Constitutions, devait être réuni le Chapitre général. Le Fondateur le convoqua donc à Aix, pour le 29 septembre 1824.

Afin d'achever la pacification intérieure et d'écarter tout péril d'une crise aussi dangereuse que celle qu'on avait traversée, il demanda que le Chapitre se prononçât librement, et par scrutin secret, sur la charge de vicaire général acceptée par lui et par le P. Tempier.

L'un et l'autre ne s'étaient prêtés à cette combinaison que par nécessité, en retour de la protection si appréciable accordée par l'évêque de Marseille à la Société naissante. Mais ces fonctions étaient contraires à leurs inclinations. Ils y renonceraient volontiers, leur goût les portant

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