CHAPITRE IX
Nîmes
Le P. Mie, supérieur.
Depuis plusieurs années, Mgr de Ghalloy, évêque de Nîmes, ayant appris quel bien immense les Missionnaires de Provence faisaient aux populations qu'ils évangélisaient, avait formé le dessein de les avoir dans son diocèse.
En 1822, il leur offrit le sanctuaire de Notre-Dame des Grâces, qui, avec le couvent attenant, occupe le sommet d'une montagne isolée, près de Rochefort, dans le canton de Villeneuve-lès-Avignon, arrondissement d'Uzès. Gharlemagne et Guillaume d'Aquitaine, comte de Toulouse, l'érigèrent vers 798, en reconnaissance de leurs victoires sur les Sarrasins. Très vénéré jusqu'à la Révolution, il souffrit beaucoup à cette époque.
Le nombre restreint de sujets disponibles ne permit pas d'accepter ces propositions. Elles furent renouvelées, dans la suite, et, la petite phalange d'ouvriers apostoliques ayant augmenté, il fut possible de réaliser ce projet : mais le P. de Mazenod préféra fixer la résidence dans la ville épiscopale, d'où l'on rayonnerait plus facilement dans toutes les directions.
Au mois de mars 1825, les Missionnaires s'installèrent provisoirement dans une étroite maison, communiquant avec le grand séminaire par un jardin. Elle était située entre la rue des Ghassaintes et le cours appelé maintenant boulevard de la République. L'année d'après, au mois de juin 1826, ils acquirent un immeuble plus vaste, ancienne filature de soie, le n° 6 de la rue de la Faïencerie, comprenant une large habitation et plusieurs dépendances. Une jolie chapelle intérieure y fut disposée dans une partie du premier étage. L'église extérieure, ouverte au public au mois d'avril 1829, le dimanche des Rameaux, fut, dès son inauguration, très fréquentée.
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C'était en plein quartier protestant. On espérait, par le contact quotidien, convertir quelques-uns de ces hérétiques.
Le supérieur, le P. Mie, âgé alors de cinquante-sept ans, possédait à un rare degré l'art d'instruire solidement de la religion les classes ignorantes.
Il exposait les enseignements de l'Église avec tant de logique et de clarté que les moins intelligents comprenaient sans peine. Ses phrases, simples et courtes, comme des aphorismes, constituaient un enchaînement parfait de propositions découlant les unes des autres, dans une gradation continue des plus saisissantes. La lumière en jaillissait et pénétrait les esprits, même les plus rebelles.
Impassible, le geste sobre, sans éclat de voix, il avait un accent de conviction des plus communicatifs.
En l'entendant, on supposait, au début, qu'il ne toucherait personne, tant il paraissait froid. Mais il arrivait presque immanquablement à s'emparer de son auditoire. Dès lors, il le tenait sous la puissance de sa parole, tombant, à chaque instant, comme les coups d'un infatigable marteau. Les assistants, abattus, semblaient demander grâce.
Un jour, dans la cathédrale de Digne, il prêchait sur la mort. Pendant plusieurs minutes, il parla au milieu de l'inattention presque générale. Cependant, on ne tarda pas à être excité par une réflexion présentée avec une extrême justesse. On écouta davantage ; on commença à être remué ; puis, l'émotion augmenta et gagna l'assemblée entière. L'orateur, pourtant, était d'un calme extraordinaire en martelant ses phrases ; mais ce calme contrastait d'autant plus avec les vérités effrayantes qu'il énonçait, et les rendait plus épouvantables encore. On aurait dit l'ange de la mort, traçant tranquillement, du haut de la chaire, le tableau du dernier jour du monde, et montrant du doigt cet avenir inévitable et redouté.
L'auditoire fondait en larmes.
Le curé même, n'étant plus maître de lui, se précipita hors de sa stalle :
— C'est à faire frémir ! s'écria-t-il. Chacun a la chair de poule ! Plusieurs certainement vont s'évanouir avant la fin du sermon.
Malgré l'efTarement de l'archiprêtre et ses signes de détresse, l'inflexible P. Mie continuait sans pitié, toujours avec son calme imperturbable et terrifiant.
Quand il avait à dépeindre les conséquences funestes du vice, son visage prenait un aspect surprenant d'austérité, de tristesse et d'hor-
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reur. Il exprimait une si profonde répulsion pour le mal, qu'on ne pouvait s'empêcher de penser comme lui.
A l'autel, il était d'une dévotion extraordinaire. Un laïque qui ne le connaissait pas, assistant un jour à sa messe, fut impressionné de la componction avec laquelle le célébrant se frappait la poitrine, en prononçant les paroles liturgiques. Domine, non siini digniis !
Après avoir demandé son nom, il fit part de son saisissement à M. Nay, curé de Marignane, lui-même très pieux et très instruit.
— Le P. Mie ! répondit M. Nay, en recevant cette confidence, le P. Mie est un prêtre qui en vaut mille.
Et, à diverses reprises, il répéta, en jouant sur le mot :
— Mie en vaut mille ! Oui, Mie en vaut mille.
Tel était l'homme qui allait présider à la nouvelle fondation de Nîmes.
La Communauté.
Avec lui arrivait à Nîmes le P. Honorât, une de ces âmes religieuses auxquelles rien ne coi'ite.
— Comptez sur son zèle, avait dit le P. de Mazenod ; comptez aussi sur son obéissance et son esprit de détachement. Il embrasse avec allégresse et promptitude les moyens qu'on lui fournit pour progresser dans la vertu. En matière de mortification corporelle, il irait trop loin, si on ne veillait sur lui. Et que de qualités excellentes!... Lorsque l'expérience aura complété ce qui lui manque, il sera un sujet parfait.
L'avenir prouva la justesse de ce pronostic.
Le P. Marcou était digne de lui être associé. Depuis sa prêtrise, il était appliqué au ministère. Il s'y adonnait avec une sainte passion. Son amour pour Dieu et son dévouement pour la conversion des âmes qu'il voyait dans un état si déplorable, le poussaient à entreprendre des tra\ aux au-dessus de ses forces.
Il exultait de compter parmi ses compagnons, à Nîmes, son ami le P. Guibert. Celui-ci, malgré sa jeunesse, portait sur son visage l'empreinte d'une maturité précoce. Son extérieur grave et réservé inspirait un respect mêlé de crainte. Avec sa figure monacale, son teint mat et blanc, son profil très accentué, ses yeux enfoncés dans l'orbite et voilés à demi sous d'épais sourcils, on l'eût pris pour un vieillard.
Une femme du peuple, âgée déjà, l'aborda et lui dit :
— Enfin ! c'est vous que j'attendais. Les autres Pères sont trop
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jeunes ; je n'ai pu me résoudre à me confesser à eux. Mais vous, vous Otes un ancien ; vous aurez toute ma confiance.
Soixante ans plus tard, Mgr Besson, évêque de Nîmes, rappelait ce fait charmant dans sa belle Lettre Pastorale sur la mort du cardinal Guibert (i).
Le P. de Mazenod avait comme l'intuition de ce que serait, un jour, le P. Guibert. Au lendemain de son ordination, il écrivait :
— C'est moi qui lai présenté au pontife. Dieu sait avec quelle indicible consolation j'ai prononcé le scio et testiftcor !... Que Dieu bénisse notre famille. En Lui demandant de nous accorder des hommes comme celui qui vient d'être promu au sacerdoce, nous avons demandé tout ce qu'il nous faut. De saints prêtres !.... Voilà notre richesse !
Un autre Missionnaire plein de talent fut le P. Hermitte.
Fils d'un riche négociant de Marseille, il s'était, d'abord, destiné au barreau. Après avoir achevé brillamment le cours d'humanités dans sa ville natale, il vint à Aix étudier le droit. Pour échapper aux dangers auxquels sa foi et ses mœurs étaient exposées, parmi les élèves de l'Université, dont beaucoup trop ne songeaient qu'à mener joyeuse vie, il pria les Missionnaires de Provence de l'accepter comme pensionnaire. On y consentit.
Les exemples d'éditîcation qu'il eut, dès lors, constamment sous les yeux, l'amenèrent à réfléchir sérieusement sur la vanité des biens de ce monde. Ses pensées se modifièrent profondément, et sa vocation se révéla distinctement à lui. Ce n'est pas dans le prétoire qu'il élèverait la voix pour défendre, avec toutes les arguties de la chicane, des causes d'un intérêt périssable ; c'est du haut de la chaire de vérité, pour apprendre aux hommes la seule chose nécessaire : le chemin du ciel.
Au noviciat et au scolasticat, il fut le modèle de ses frères par sa régularité. Prêtre, il eut son obédience pour Nimes. Bientôt se manifestèrent en lui des aptitudes remarquables pour la parole. Les éloges, pourtant, ne lui firent pas oublier qu'il était l'apôtre des pauvres : les évangéliser était le plus ardent de ses désirs et la plus goûtée de ses joies.
Notons encore ici le P. Touche, taillé en hercule, infatigable à la besogne ; les Pères Jeancard, Martin, Dupuy, etc.
(i) Mgr Besson, Œuvres pastorales et oratoires, t. V, p. 283.
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Missions dans les Cévennes.
Les Missionnaires de Provence reçurent à Nîmes Tacciieil le plus sympathique du peuple et du clergé. Leurs retraites d'hommes à la paroisse Saint-Charles, à la cathédrale, dans d'autres églises de la cité, et même à huit cents détenus, eurent un succès très grand. Leur maison était sans cesse envahie par un nombre considérable de leurs auditeurs qui, n'ayant pas réussi à les atteindre au confessional. vu la foule qui les entourait, accouraient jusque chez eux, leur demander la lumière et le pardon.
Ensuite, ils cherchaient à faire partager à d'autres ce bonheur.
— Chaque homme qui se convertit, disait à ce propos le P. Guibert, se change en missionnaire qui nous envoie ses parents et ses amis !... Chaque jour il s'en présente !
Les résultats étonnants de ces retraites d'hommes établirent, de bonne heure, leur réputation.
On se murmurait à l'oreille :
— Ce sont des Jésuites !...
Dans cette persuasion, un curé leur olTrit un immeuble pour l'aménager en collège.
— Vous nous faites beaucoup d'honneur, répondit le P. Mie, mais vous vous trompez d'adresse. Nous ne sommes pas des professeurs de littérature; nous sommes des missionnaires... les missionnaires du peuple.
L'année 1820 était celle du Jubilé. Leurs travaux ébranlèrent les populations du diocèse, non moins que celle de la ville épiscopale.
On en trouve l'écho dans la Lettre pastorale déjà citée. Mgr Besson nous montre le futur cardinal Guibert avec ses confrères aux missions de Saint-André-de-Majencoules, de la Rouvière, de Valleraugue, de Sumiène, etc.
— Chaque jour, dit l'éloquent évêque, il affermissait sa marche et sa voix, laissant toutes nos montagnes comme embaumées du parfum de cet heureux début. La génération qu'il a prèchée et convertie, est, depuis longtemps, descendue dans la tombe ; mais les lieux qu'il a visités, étaient restés présents à sa mémoire... Au mois de mars dernier, l'illustre archevêque de Paris, malgré l'épuisement et le déclin de ses forces, nous accorda la faveur d'un long entretien. Il nous raconta toutes les circonstances de son noviciat apostolique, car la carrière du cardinal Guibert a commencé à Nîmes, et voilà pourquoi nous lui
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devons aujourd'hui le tribut particulier de nos hommages et de nos prières.
...Nous croyons l'entendre encore : il nous citait avec une merveilleuse mémoire les dates, les noms, les lieux, les personnes... Il était, pour ainsi dire, planté dans nos Gévennes, et y avait laissé quelque chose de son zèle et de sa vertu. C'était son premier poste; sa première chaire. De tels souvenirs sont ineffaçables dans la vie d'un prêtre. Ils réveillaient chez le saint vieillard, jusque sous la glace de ses cheveux blancs, quand la mort l'avait déjà averti, je ne sais quelle vivacité et quelle généreuse ardeur. Il nous demandait si vous étiez toujours simples, fidèles, pleins de foi ; si nos religieuses paroisses des montagnes avaient gardé leurs habitudes ; et, quand nous lui disions que vous y bâtissiez de belles églises, il en bénissait le Seigneur, nous faisant les souhaits les plus touchants pour la conservation de vos bonnes mœurs et de vos pieuses pratiques. O nos chers diocésains, écoutez-le, c'est un saint qui vous parle, et qui vous adjure par ma bouche : Demeurez chrétiens, et aous serez heureux (i).
La mission de Saint-André-de-Majencoules, dans les Gévennes, eut lieu au mois de septembre 1825. Elle dura quatre semaines et fut donnée par les Pères Mie, Honorât, Marcou et Guibert. Tous les habitants, sauf de rares exceptions, s'approchèrent de la Table sainte, car il y eut un millier de communions, et la population ne dépassait pas dixsept cents âmes. Les hommes, bravement, assistèrent aux processions, le chapelet à la main ou suspendu sur la poitrine.
La cérémonie de la communion des infirmes fut particulièrement touchante. La paroisse de Saint-André se compose de cinq ou six hameaux : le Gigal, le Marzel, Yalerogues, etc., assez éloignés de celui qui est au centre, et où l'on faisait les exercices. Après avoir célébré leur messe à cinq heures du matin, le P. Marcou et le P. Guibert portèrent immédiatement le pain céleste aux malades. Pendant quelque temps, ils cheminèrent à côté l'un de l'autre ; puis, à la bifurcation de la route, ils se séparèrent pour suivre deux directions différentes. De nombreuses personnes, et surtout des jeunes gens les précédaient, chantant des cantiques.
A leur arrivée dans les hameaux, toute la population réunie se joignait au cortège. Rien de semblable ne s'était vu, en ces endroits reculés des Gévennes. Les cantiques qui avaient retenti tout le long du chemin, continuaient encore jusque dans les maisons et les chambres
(i) Mgr Besson, Lettre pastorale sur la mort du cardinal Guibert, archevêque Paris. Œuvres pastorales et oratoires, t. V, p. 281 sq.
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des malades. Ceux-ci, dans une sorte d'extase, versaient des larmes d'attendrissement.
— On se serrait autour du Saint Sacrement, racontait le P. Guibert. On se disputait presque à qui approcherait le plus. Je ne crois pas que l'empressement fût plus grand autour du divin Maître, quand il traversait la Judée.
Il disait encore :
— Pendant ces quatre semaines, que de miracles, sous mes yeux ! J'en suis tout émerveillé !
Le dernier soir, lorsque le P. Mie fit les adieux, du haut de la chaire, les sanglots éclatèrent de toutes parts et couvrirent sa A'oix, l'empêchant de continuer.
Malgré les refus réitérés des Missionnaires, la foule les accompagna sur un parcours de quatre à cinq kilomètres.
— Ils pleuraient comme des enfants, et nous devions employer mille moyens pour les calmer.
Dans les premiers jours de novembre, s'ouvrait une autre mission : celle de Notre-Dame de la Rouvière, non loin du Vigan. Pour y parvenir, les Pères devaient repasser par Saint-André. Les habitants, l'ayant su, ne se possédaient pas de joie, à la pensée de les revoir.
— Nous étions encore à une lieue de Saint-André, racontait le P. Guibert, quand nous entendîmes le son des cloches. A mesure que nous avancions, nous rencontrions des groupes de plus en plus compacts. Bientôt nous fûmes entourés par la population entière qui se forma en procession. Que Dieu nous accorde beaucoup d'humilité, et nous évite de telles épreuves, dans lesquelles l'amour-propre trouverait trop facilement son compte.
Le maire de la Rouvière et les marguilliers de la paroisse se montrèrent, d'abord, fort opposés à la mission. Il fallut user de quelques ruses avec eux pour ne pas les indisposer davantage. Mais ils ne tardèrent pas à être gagnés complètement. Loin de mettre obstacle aux saints exercices, ils les favorisèrent de tout leur pouvoir, et en profitèrent. Les populations des villages voisins vinrent y assister, et les fruits de salut furent aussi abondants que dans la mission précédente.
— Nous n'avons pas laissé plus de cinq ou six obstinés, ayant soutenu jusqu'à la fin le combat contre la grâce, écrivait le P. Guibert. On nous avait annoncé d'avance des pécheurs de longue date : ils sont tombés les premiers. Plusieurs protestants se convertirent et reçurent le baptême.
Ces conversions étaient d'autant plus remarquables qu'elles