CHAPITRE V
Billens (Suisse)
§ 1 Une charmante habitation.
De Fribourg, le P. de Mazenod suivait d'un œil inquiet la marche des événements. Chaque courrier lui apportait des nouvelles plus affligeantes. Son vœu le plus ardent était de rentrer aussitôt en France et de courir au danger. Très contrarié de se trouver si loin, il envoyait lettres sur lettres au P. Tempier, pour obtenir le retrait de l'ordre qui le condamnait momentanément à l'exil.
— Je dois prendre ma bonne part, lui écrivait-il, de la sollicitude et des angoisses qui pèsent sur d'autres.
Ne le jugeant pas suffisamment rétabli, le charitable directeur de conscience resta inflexible. Mais il lui conseilla de chercher, en Suisse, un local pour abriter les scolastiques et les novices, dont la présence à Marseille n'était pas sans inconvénients. N'avait-on pas lieu de craindre que cette révolution, si violente contre les institutions religieuses, n'en vînt à des excès semblables à ceux de 1793? Peut-être ces horreurs seraient-elles dépassées, car l'esprit sectaire, longtemps contenu, méditait une alTreuse revanche. Louis-Philippe aurait-il assez d'énergie pour maîtriser ceux qui lavaient élevé sur un trône usurpé ? Ft, s'il le pouvait, le voudrait-il?
L'avenir était sombre. A la sagesse de prévoir.
Après de nombreuses démarches, des pourparlers et des visites à diverses propriétés en vente, le P. de Mazenod rencontra l'immeuble désiré.
Sur la route de Lausanne à Fribourg, à peu de distance du lac de Genève et de celui de Neuchâtel, dans un site pittoresque, est la ville de Romont (Rotiindiis nions). D'anciens remparts l'entourent encore et dominent la Glane qui coule à ses pieds.
Un kilomètre à loucst, émerge du feuillage le château de Billens, précédé d'un jardin gracieux et adossé à un petit bois. Allées
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ombreuses ; berceaux de verdure ; bancs pour les promeneurs ; frais ruisseau serpentant sur le gazon ; panorama superbe d'une vallée où se découvrent les clochers de huit villages, et qui sincline, au nord, par une série d'ondulations, vers les lacs de Neuchàtel et de Morat ; au sud-est, comme pour donner à ce paysage magnifique un cadre digne de lui, les hautes montagnes du Moléson, de la Part-Dieu et de Gruyères, avec leurs cimes neigeuses à plus de deux mille mètres d'altitude : vraiment tout se réunissait pour faire de cet endroit privilégié un séjour délicieux.
Ce château et ses dépendances, comjirenant ferme, laiterie, grange, remises pour les voitures, etc., furent achetés au mois de septembre i83o.
§ 2 Transfert du scolasHcat.
Pour ne pas attirer l'attention, on expédia les scolastiques en petits groupes et selon diverses voies. Les uns s'acheminèrent par Digne, Seyne et Barcelonnette ; les autres, par Veynes et Gap ; d'autres, par Grenoble et Chambéry ; d'autres encore, par Briançon et Saint-Jean-de- Maurienne. Ceux-ci s'arrêtèrent quelques heures chez l'évêque de cette ville, Mgr Billiet, qui, ayant formé le projet d'ériger une maison de Missionnaires dans son diocèse, entretenait, à ce sujet, une correspondance avec le Supérieur général.
Plusieurs de ces groupes passèrent par le Laus, mais à des dates différentes. Dans la première de ces bandes, les scolastiques avaient gardé la soutane. Le P. Guibert leur procura des vêtements laïques. Cette précaution n'était pas superflue. En arrivant à Grenoble, ils tombèrent sur des ouvriers en révolte, se battant à coups de fusil. Grâce à leur déguisement ils ne furent pas inquiétés.
Profitant de l'expérience de leurs devanciers, les autres changèrent aussi de costume, ce qui les amusait fort. Le futur fondateur de la province d'Angleterre, le P. Casimir Aubert, nous disent les chroniques de l'époque, ressemblait déjà à un vrai g-entlenian ; un autre, à un docteur en médecine ; un troisième avait plutôt l'air d'un frelu({uet, etc., etc. La jeunesse est naturellement joyeuse. Même dans les circonstances les plus graves, elle a toujours le mot pour rire. A voir la mine épanouie de ces voyageurs, on les aurait difficilement pris pour des exilés contraints de quitter leur patrie.
Le 14 octobre, ils arrivèrent à Billens.
Dès l'origine, le P. de Mazenod établit dans la maison une parfaite régularité et communiqua une vigoureuse impulsion aux études.
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Plus que jamais, il voulait que ses scolastiques fussent sérieusement instruits. La nécessité de connaissances étendues et profondes lui paraissait plus impérieuse, maintenant qu'une presse effrénée agitait quotidiennement une foule de questions irritantes, et les exposait tro]) souvent sous un faux jour.
— Préparez-vous à combattre les erreurs du siècle avec les armes de notre époque, leur disait-il. Que de jeunes gens, dans les rangs ennemis, soutiennent avec art et talent des insanités, en les dissimulant sous de spécieux sophismes ! On doit se rompre à ce genre de lutte, afin de faire resplendir la vérité. A la philosophie et à la théologie joignez la culture des lettres. Ce temps ne sera pas perdu. L'Eglise demande ce service de vous. Sachez écrire aussi bien que parler.
Par une lettre du 9 avril i83i au P. Mille, supérieur de Billens, il réitéra ses recommandations :
— Nous vivons dans un siècle où il faut repousser les mauvaises doctrines autant par les écrits que par la parole. Que plusieurs des nôtres se rendent propres à la polémique, pour laquelle les ennemis de la foi ont tant de facilité et montrent tant de passion. ^ eillez à ce que l'on écrive bien. Il serait à souhaiter que le P. Pons formât des disciples réussissant aussi brillamment que lui.
Ces avis du Fondateur sont à retenir. Il avait l'onl ouvert sur la marche des esprits de son temps. Dans son zèle pour l'honneur de rp]glise et le salut des Ames, il ordonnait que sa Congrégation descendît vaillamment dans la lice, et que plusieurs des siens fussent capables, par d'alertes et solides écrits, de réfuter les mensonges des publications contemporaines .
S'il eût vécu de nos jours, il eût certainement encouragé ceux de ses enfants que des connaissances scientifiques plus complètes, ou des aptitudes spéciales, prédisposent à ces luttes par la plume, sur le terrain des idées. Son intention n'était pas de confiner ses religieux dans les limites d'un apostolat restreint, mais de les utiliser dans tous les genres de ministère que réclameraient les nécessités de leur temps, même la polémique, l'apologétique et la controverse. Ces mots reviennent souvent dans sa correspondance d'alors.
— Surnaturalisez vos études, concluait-il. Sanctifiez-les par une grande droiture de vues. Par ce moyen, les auteurs, même profanes, vous aideront à vous élever à Dieu. Les Pères de l'Eglise en ont usé dans ce but. Vous ne sauriez mieux faire.
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Travaux apostoliques en Suisse.
Peu après leur arrivée à Billens, les Oblats commencèrent à exercer le saint ministère au dehors. Le P. INIille. supérieur, prêchait fort bien, et on l'appelait souvent. Ses collaborateurs, les PP. Pons, Bernard, Ricard. Mouchel et Dassy, parurent avantageusement dans les chaires de Romont, Corserey, A'uisternens, la Joux, Rue, Semsales, Yuadens, Sales. Morlens, Minières, Yillaraboud, Fribourg-, Assens, Bottens, etc.
— Presque toutes les paroisses du canton de Fribourg- ont voulu avoir les Quarante Heures et g-agner les indulgences de cet exercice, écrivait le P. Pons. Que de sermons en quelques semaines !.... Il nous fallait, parfois, rester au confessionnal depuis trois heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Les hommes venaient à^nous de très loin. Aussi, comme ils nous sont attachés et reconnaissants !... La paroisse où je prêche en ce moment, dans le canton de Aaud, est moitié protestante, moitié catholique. Sur plus de deux cents localités, quatre seulement sont demeurées fidèles à la vraie foi.
Il y avait là une coutume assez étrange. Tous les ans, on offrait à sainte Madeleine, le jour de sa fête, un long bâton surmonté d'une couronne de cierges nombreux. On la vendait aux enchères, devant le Saint Sacrement exposé. Celui qui l'obtenait avait l'honneur de la porter en cérémonie et de la présenter à l'autel.
— C'est extrêmement curieux, narrait le P. Pons. Tout s'accomplit, cependant, avec une parfaite convenance. Les sentiments religieux dont les assistants sont animés, sanctifient un acte qui semblerait bien choquant, au premier abord.
En septembre i832, le P. Mille terminait l'exposé des travaux de sa communauté par les réflexions suivantes :
— Nous tâchons de répondre aux desseins de la Providence, en nous dévouant. Non seulement les pays voisins, mais ceux qui sont assez éloignés dans la montagne, bénéficient de notre ministère. Les habitants des contrées évangélisées nous conservent beaucoup d'aflection. Les hommes viennent de douze à quinze kilomètres à la ronde pour se confesser à nous.
On était très édifié, en effet, de voir les Pères dépenser tant de zèle à la recherche des âmes, et cela, par toutes les températures. En hiver, les chemins les plus encoml>rés de neige ne les arrêtaient pas. Pleines de gratitude et de vénération, les populations leur témoignaient une confiance absolue.
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Les familles les plus importantes de Romont se pressaient aux offices dans leur chapelle, attirées par la beauté des cérémonies et réioquence des prédicateurs.
A Fribourg, même considération de la part des personnes de la bourgeoisie et de l'aristocratie. Dans cette capitale, depuis la Réforme calviniste, résidait l'évéque de Lausanne. C'était alors Mgr Yenni. Il se félicitait de posséder les Missionnaires, et appréciait hautement les services rendus par eux à ses diocésains.
Dans leur sphère, les autorités civiles multipliaient les preuves de sympathie. Le préfet de Romont ; le maire ou syndic de cette ville ; M. Badon, député à l'Assemblée de la Confédération helvétique ; le marquis de Champagne, etc., etc., étaient avec la communauté dans les meilleurs termes.