CHAPITRE VI
Les erreurs lamennaisiennes et la Congrégation
Sentiments du P. Je Mazenod sur M. de Lamennais.
On a parfois reproché au P. de Mazenod et à ses disciples immédiats une préférence regrettable pour les théories de M. de Lamennais, condamnées ultérieurement par le Pape.
Relever ces accusations et en démontrer l'inanité, ne sera donc pas un hors-d'œuvre dans cette Histoire.
La vie de M. de Lamennais renferme deux périodes bien traneliées, comme celle de Tertullien, auqutd on le compara, et avec lequel, en effet, il a plus d'un trait de ressembhince.
Durant la première, un zèle infatigable pour la revendication des droits du Saint-Siège inspira ses ouvrages, que tous, amis et ennemis, lisaient avec avidité. A l'heure où les rationalistes incrédules s'attribuaient le monopole de la pensée humaine, il ap[)ortait à la défense de l'Eglise un extraordinaire talent d't'crivain. un style entrahiaut, imagé, coloré, vivant. Ce partisan déclaré de la suprématie pontificale la soutenait avec une vigueur de logique irrésistible, une éloquence sans égale et une indomptable énergie.
L'irritation des universitaires, imprégnés de faux liljéralisme. fut extrême. Les gallicans, très nombreux, alors, dans le haut clergé de France, ne pardonnèrent pas davantage à ce rude jouteur sa campagne virulente en faveur de l'ultramontanisme. Ils la regardaient comme une série d'attaques violentes dirigées contre l'épiscopat.
Mais, à Rome, on l'applaudissait.
En 1824, étant venu dans la Mlle éternelle, il y reçut l'accueil le plus flatteur des prélats de tout rang et des religieux les plus distingués. Léon XII lui manifesta sa plus entière satisfaction, et s'avança jusqu'à lui oll'rir des appartements au Vatican.
Ce sentiment général d'admiration persistait encore, lorsque le P. de Mazenod, deux ans plus tard, arriva dans la capitale du monde
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chrétien, pour solliciter rapprobation des Régies. Après l'avoir relaté au P. Tempicr, dans sa lettre du i8 janvier 1826, il terminait par ces mots :
— Je conclus de tout ce que j'entends ici, que les hommes les plus éminents de Rome sont [)our lui.
A cette époque, nul ne prévoyait encore la chute de celui que tant de l)Ouclies autorisées comblaient d'éloges. Reaucoup le prônaient comme un nouveau Père de l'Eglise.
Sans aller aussi loin dans son enthousiasme, le P. de Mazenod ne pouvait refuser son estime et sa reconnaissance à ce vaillant soldat du Pape : altitude diamétralement opposée à celle des gallicans vexés, qui n'avaient pas assez de foudres pour en accabler le brillant et redoutable apologiste.
Le second volume de VEssai sui' l'indifférence en matière de religion, publié en 1820, avait, il est vrai, causé des inquiétudes aux amis de M. de Lamennais. On s'était alarmé, en le voyant, pour mieux combattre le système de Descartes, substituer à la philosophie rationnelle celle du sens commun.
Son but était de prouver que la science et la foi reposent sur la même base, à tel point que, si l'on ne veut tomber dans la plus flagrante des absurdités, on doit se proclamer catholique, ou renoncer à la raison.
Le danger d'une telle doctrine ne se dévoilait pas encore à tous. Rome même ne pensa pas, alors, devoir, pour ce motif, enlever à l'auteur ses bonnes grâces. Pendant les sept ou huit ans qui suivirent, elle ne cessa de lui prodiguer ses encouragements.
Parus en 1822 et 1823, les troisième et quatrième volumes de V Essai accentuèrent davantage les appréhensions. Ils suscitèrent également contre l'ardent polémiste une opposition de plus en plus profonde de la part des évêques gallicans, car il y soutenait avec une force croissante, et, parfois même, avec une véhémence extrême, les droits imprescriptibles du Saint-Siège, en particulier celui de la primauté sur l'Eglise universelle.
Les questions d'ordre purement philosophique laissaient le P. de Mazenod assez froid. Homme d'œuvre et d'apostolat, il n'avait pas le temps de s'y arrêter beaucoup. Dans M. de Lamennais, il considérait peu le philosophe, mais surtout le défenseur intrépide de la chaire de Saint-Pierre. Ce zèle si méritoire suffisait, à ses yeux, pour lui donner droit à son dévouement.
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Bien avant l'encyclique de Grégoire XYJ,
le P. de Mazenod réprouve les erreurs lamennaisiennes, et les fait condamner
par le cinquième Chapitre général de sa Congrégation.
L'année 1829 réserva une douloureuse surprise aux amis de M. de Lamennais : le grand polémiste se rapprochait de ce parti libéral, contre lequel il avait jusque-là fulminé tant d'anathèmes. De plus, il afficha une joie indiscrète de cette révolution de i83o, qu'il avait prophétisée, et qui lui apparaissait comme l'aurore d'une ère nouvelle pour le monde. Ces fureurs de la démocratie à l'assaut du pouvoir étaient, selon lui, les légitimes et consolantes aspirations de la société vers un ordre meilleur.
De là résulterait la plus appréciable et la plus importante des conquêtes : celle de la liberté !
Sous prétexte d'assurer à l'Eglise cette liberté dont elle a besoin pour sauver les âmes, il s'aventura dans une voie qui devait le conduire aux abîmes. La liberté de conscience complète pour le bien ne se concevait pas, d'après lui, sans la séparation totale de l'Eglise et de l'État, l'abrogation du Concordat, et la concession des mêmes droits au mal.
A son avis, le bien n'avait pas besoin d'être protégé : il triompherait de lui-même, par le seul effet de la liberté.
Le fauteur de ces imprudentes et fausses élucubrations oubliait que, dans les conditions actuelles de la nature déchue, le mal, par suite de la triple concupiscence, a tro]) souvent plus d'influence que le bien sur la volonté humaine.
Dès l'origine de cette évolution déplorable, le P. de Mazenod vit le péril. Malgré ses sympathies antérieures pour l'homme, il repoussa cet enseignement et commanda que tous les Oblats fissent de même.
Après l'apparition du prospectus du journal l'Avenir, par lequel on se proposait de répandre ces idées subversives, il écrivait de Fribourg au P. Tempier, le i3 septembre i83o :
— Si les doctrines de M. de Lamennais sont identiques à celles avancées par ses disciples, Je l'abandonne entièrement. J'en suis révolté... Où veulent-ils entraîner les catholiques?... Quelle aberration ! . . .
Le premier numéro de ï Avenir parut le 16 octobre et fut envoyé à tous les abonnés du Mémorial. Le Fondateur, l'ayant lu, le réprouva catégoriquement, et, de Billens, s'empressa d'écrire au P. Tempier :
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— Quant à l'Avenir, lorsque notre abonnement au Mémorial sera fini, je ne veux pas qu'on le renouvelle. Notifiez-le à Notre-Dame du Laus et à Aix. Je ne suis pas d'humeur à payer si cher les extravagances de l'école de M. de Lamennais, et je serais inconsolable que quelqu'un des nôtres donnât dans ces billevesées. C'est grand'pitié de voir un homme de ce génie perdre son temps à faire des articles de journaux i^our établir un système ridicule... Il y aurait trop à dire... Tout autre était sa vocation : il n'y a pas ré^^ondu.
Cette condamnation fut solennellement réitérée, quelques mois après, par le cinquième Chapitre général de la Congrégation, ouvert à Marseille, le 28 septembre i83i.
Le procès-verbal de la séance du 29 au soir contient cette prohibition :
— Ayant entendu contre les doctrines du journal V Avenir les protestations du T. R. P. Sux^érieur général et la proposition par lui faite de proscrire la lecture de ce journal dans notre Société, le Chapitre a décrété ce qui suit : Il est défendu de recevoir dans la Société tout journal qui ne serait pas avoué par le Suj)érieur général, et notamment V Avenir, à cause de ses doctrines.
Outre les erreurs du libéralisme professées par l'Avenir, le P. de Mazenod constatait avec peine que ses rédacteurs, tout en proclamant leur entière soumission au Saint-Siège, ne semblaient disposés à recevoir ses directions que lorsqu'elles leur seraient promulguées par un ordre formel, dans une encyclique ou une constitution pontificale. ¥a\ dehors d'une jirescription de ce genre, ils prétendaient gardei' leur pleine liberté de pensée, de parole et de plume.
Un des plus zélés partisans de M. de Lamennais, l'abbé Combalot, qui avait prêché cette année à Marseille, s'était exprimé sur ce sujet, dans ses conversations avec le P. de Mazenod. en termes trouvés excessifs. Le Supérieur des Oblats ne pouvait admettre qu'on ne tînt pas compte d'un désir du Pape. Entière et absolue devait être la soumission à l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ, de quelque façon qu'elle se manifestât, même à titre de conseil. C'était là, selon lui, un principe fondamental.
Au mois d'octobre i83i, M. de Montalembert vint à Marseille et répéta les assertions de l'abbé Combalot, dans une assemblée de prêtres les plus haut placés du diocèse, réiinis afin de s'occuper du développement de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse.
— Cela ressemble fort aux exigences des jansénistes, dit le P. de
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Mazeuod à son oncle. Il leur ùxul une constitution !... Et en bonne et due tonne !
M. de Montalenibert communiqua aussi au Supérieur gcnéral, très poliment d'ailleurs, la peine qu'il avait éprouvée, en apprenant que la lecture de VAcenir avait été interdite par lui aux Oblats. Il pensait, ajoutait-il, que l'énergie avec laquelle les rédacteurs avaient combattu les ennemis de la religion, les aurait préservés de lamère douleur de constater que leurs adversaires les plus ardents se rencontraient parmi leurs frères dans la toi.
Le P. de Mazenod répondit qu'il n'était l'adversaire d'aucun de ses frères ; mais que son respect et même son attachement pour leurs personnes ne sauraient ébranler ses convictions.
— Mes principes, lui déclarait-il, vont jusqu'à me faire considérer l'autorité du Chef de l'Eglise comme ma règle et celle des miens, indépendamment de toute décision doctrinale et de tout décret solennel ex cathedra. Il est possible que ce soit, là, être trop catholique par le temps qui court, mais je ne m'inquiète pas de ce qu'on en peut dire ou penser.
Pour se justifier. M. de Montalembert répliqua qu'il n'avait pas songé à introduire une distinction entre les diverses formes sous lesquelles se présentent les directions pontificales.
— Par cour de Rome, concluait-il, j'entends ceux qui entourent le Souverain Pontife, et non le Saint-Père lui-même.
Ces explications, cependant, se conciliaient peu avec les paroles prononcées eu public. Le P. de Mazenod en i)rit acte, néanmoins. Il conservait encore de la reconnaissance à M. de Lamennais pour les services rendus autrefois à l'Eglise ; mais il ne se croyait pas obligé d'en avoir autant à l'égard de M. de Montalembert. qui, encore adolescent, n'avait pas fait ses preuves. Il s'exprima même très sévèrement, à son sujet, dans une lettre au P. Courtes :
— Ce jeune arrogant de vingt ans se donne la mission de réformer les intelligences et de régulariser le inonde !... hWvenir est dangereux, pernicieux, révoltant !...
Les pèlerins de la liberté, à Marseille.
Dans les premiers jours de décembre de cette même année i8"3i, M. de Lamennais, accompagné de l'abbé Lacordaire et du comte de Montalembert. passa par Marseille, se rendant à Home. Depuis deux semaines, la publication du joui-nal i Avenir était suspendue.
ERREURS LAMENXAISIENXES
Le 17 novembre, surlendemain de cette interruption, l'abbé Gombalot avait écrit de Paris au P. de ^lazenod :
— Vos propres avis n'ont pas été étrangers à cette grande mesure ([ue le Conseil du journal a prise. Depuis mon retour, je me suis convaincu, plus profondément encore, de la soumission llliale et complète de M. de Lamennais aux intentions du Pontife suprême,
Le P. (le Alazenod, vicaire général de Marseille.
quand elles seront bien connues. Vous approuverez, j'ose le croire, 1 importante démarche de nos trois pèlerins catholiques. Les consciences troublées pourront retrouver le calme que leur avait fait perdre l'opposition momentanée qu'éprouve V Avenir... Certes, il ne faut causer qu'un instant avec M. de Lamennais, pour lire dans le fond de son âme, et je ne doute pas que le successeur de Pie VIII et de
Léon XII ne bénisse le zèle et la foi de ce défenseur puissant de lEglise éternelle.
Dans le dernier numéro de VArenir. le i5 novembre i83i, les rédacteurs avaient protesté de leur soumission entière au Souverain Pontife, et de la disposition où ils étaient de rétracter, avec toute la publicité possible, les erreurs dans lesquelles ils seraient involontairement tombés. Ils n'avaient rien tant à cœur, assuraient-ils, que de se montrer les enfants les plus dociles et les plus dévoués du Père commun des fidèles :
— Si nous nous retirons, un instant, du combat, ce n'est point par lassitude ; encore moins par découragement : c'est pour aller, comme autrefois les soldats d'Israël, consulter le Seigneur en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes, car, en ces temps-ci, que n'attaque-t-on point? Nous quittons, un instant, le champ de bataille, pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton du voyageur en main, nous nous acheminons vers la chaire éternelle, et, là, prosternés aux pieds du Pontife que Jésus-Christ a préposé pour guide et pour maître à ses disciples, nous lui dirons : O Père, daignez abaisser vos regards sur quelques-uns d'entre les derniers de vos enfants, qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible et douce autorité. Lisez dans leur âme : si une de leurs pensées s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent... O Père, prononcez;... et que votre main s'étende pour bénir leur obéissance et leur amour !
Le P. de Mazenod était trop loyal pour supposer qu'il y eût, dans des affirmations aussi nettes, des réticences ou des arrièrepensées.
Peu de temps auparavant. M. de Lamennais avait écrit lui-même au P. Touche, avec lequel il était resté trois semaines au château de Vitro lies :
— Soumis sans aucune réserve et comme de petits enfants à l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ, nous attendrons en paix sa décision infaillible. Après cela, que les hommes nous calomnient, nous déchirent, nous persécutent : le disciple n'est pas au-dessus du Maître. Malheur à nous, si nous ne savions porter la croix à son exemple.
Écrivant au P. de Mazenod, M. de Lamennais réitéra cette déclaration :
— Pour mettre notre conscience pleinement à l'abri, nous avons déposé aux pieds du Pasteur suprême le précis de notre doctrine. Nous attendrons, ai>ec une vénération filiale et une docilité sans réserve, sa décision souveraine.
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Après des assurances si catégoriques et si souvent renouvelées d'une soumission entière au Saint-Siège, le P. de Mazenod se serait cru coupable, en doutant de la bonne foi de leurs auteurs. Aussi, lorsque les trois pèlerins arrivèrent à Marseille, les reçut-il de façon à leur montrer que, s'il ne partageait pas leurs opinions, il avait, cependant, pour eux tous les égards dus à leur talent et à leurs vertus.
Sous l'inspiration de ces sentiments généreux, il donna à M. de Lamennais une lettre d'introduction auprès du cardinal Pacca.
C'est cette lettre, la seule de ce genre emportée de France par les trois voyageurs, que certaines j)ersonnes, mal ou imparfaitement renseignées, lui ont, dej)uis, reprochée si injustement. Elle n'était, pourtant, rien autre chose qu'un témoignage de cette bonne foi à laquelle il croyait lui-même. Loin d'être une recommandation pour les doctrines, elle spécifie, au contraire, qu'il ne leur est pas favorable.
En voici les passages saillants :
— M. de Lamennais part pour Rome. Il va se mettre aux pieds de Notre Saint-Père le Pape, pour entendre de sa bouche sacrée loracle qui doit, désormais, régler sa conduite. Cette démarche est digne d'un prêtre qui n'a pas fait en vain haute profession de catholicisme... Je ne partage pas toutes ses idées, mais je connais ses vertus, sa simplicité, son attachement au Saint-Siège... Daignez l'admettre auprès de vous, et ses paroles, qui sont l'expression de son âme, persuaderont, mieux encore que ma plume, à Votre Eminence, qu'elle peut le présenter à Notre Saint-Père le Pape comme un fils respectueux et soumis, qui ne demande pas mieux que de faire éclater son obéissance aussi loin et aussi haut que sa renommée.
Noblement écrite, cette lettre honore le caractère loyal et bon du P. de Mazenod. Si, plus tard, M. de Lamennais n'a pas justifié cette confiance, on ne saurait légitimement s'en prendre à ceux que ses affirmations multipliées avaient tromj)és sur la droiture de ses intentions, et qui n'avaient rien négligé pour lui persuader, non seulement d'acquiescer aux ordres explicites du Vicaire de Jésus-Christ, mais de se conformer à ses conseils et à ses moindres désirs.
Après la sentence du Souverain Ponlife.
L'encyclique de Grégoire XVI, Mirari vos, du i5 août i832, condamna les erreurs lamennaisiennes. Tous les rédacteurs de l'Avenir se soumirent, excepté Lamennais, que l'orgueil précipita dans l'apostasie, après un semblant d'obéissance.
254 l'extension en FRANCE
Sa défection causa une al'Uictioii proloiule au P. de Mazenod. Il en répandit d'abondantes larmes. Pourtant, le souvenir des services signalés rendus, autrefois, en France, à lultraniontanisme par le révolté, ne s'effaça pas de sa mémoire.
Cette lidélité d'un camr reconnaissant, dans des circonstances aussi douloureuses, n'est pas d'une âme vulgaire. Elle le poussait à gémir plus tristement encore sur cette chute lamentable, et à soupirer avec plus d'ardeur après le retour au bercail de la brebis égarée. 11 demeura convaincu que, si les gallicans avaient moins applaudi à cette chute, regardée par eux comme une victoire, et avaient moins aigri par leurs sarcasmes leur ennemi tombé, probablement on aurait réussi à le ramener dans le sein de l'Eglise.
Un tel débordement d'invectives haineusement triomphantes n'était-il pas en opposition radicale avec les maximes de l'Evangile? N'avait-on pas vu le Sauveur, durant sa vie mortelle, se pencher, avec une tendre miséricorde et une alfectueuse charité, sur les malheureux pécheurs, non pour envenimer les blessures de leur âme ulcérée, mais pour les guérir en y versant le baume salutaire de la douceur et de l'amour ?
Ne nous a-t-il pas recommandé, maintes et maintes fois, de ne pas achever le roseau à demi brisé et de ne pas éteindre la mèche qui fume encore?...
Au plus fort de ces luttes ardentes,
le "Pape accorde de nouveaux éloges à la Congrégation,
et, de son propre mouvement, élève le P. de Mazenod à l'épiscopat.
Jamais, à Rome, le moindre doute ne plana sur la parfaite orthodoxie du P. de Mazenod et sur celle de ses religieux. Au contraire, au moment où les débats étaient le plus passionnés, lui arrivèrent les marques incontestables de l'affection toujours croissante du Souverain Pontife.
Dans les premiers jours de janvier i83'2, il reçut de Grégoire XA 1 un Bref très élogieux pour lui et pour sa Congrégation. Par une faveur spéciale très rare, le Pape avait voulu le signer de sa main.
Précédemment général des Camaldules, Grégoire XVI fut créé cardinal pendant le séjour du P. de Mazenod à Rome, en 1826. Ill'avait grandement ajjprécié. et il l'invita aux /-/cec/men^i qui accompagnent la remise du chapeau cardinalice.
ERREURS LAME.NXAISIEXNES 255
On (lisait du Fondateur des Oblats, dans la Ville éternelle :
— C'est le plus Romain des Français.
Tel était bien aussi l'avis du cardinal Capellari. Monté sur le trône pontifical, il continua au P. de Mazenodla même bienveillance. Sachant les desseins que Léon XII et Pie VIII avaient sur lui, ad majora reseri'atiis, il ne tarda pas à les accomplir. Ce Bref était un premier pas.
— Je veux, avait-il dit au cardinal de Rolian, qu'on renchérisse sur les éloges donnés par mes prédécesseurs à la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée et à leur Fondateur. Je l'ai recommandé au secrétaire chargé de rédiger le Bref, et je le signerai, propria manu.
Le cardinal de Rohan lui-même avait annoncé cette bonne nouvelle au P. (le Mazenod avec le({uel il était très lié.
Bientôt Grégoire X^'I fit davantage encore.
De son propre mouvement, et sans entente préalable avec le gouvernement français, il le promut à lépiscopat. jiour le constituer l'auxiliaire de son oncle dans l'administration du diocèse de Marseille.
Cette mesure était grave, et, vu les circonstances, manifestait d'une façon extraordinaire l'estime toute particulière qu'on avait du P. de Mazenod à Rome. Le Pape n'ignorait ])as, en effet, que cette décision l'exposait à un conflit. Louis-Philippe, n'ayant pas encore complètement consolidé son ])Ouvoir. était ti-ès chatouilleux sur les droits, prérogatives et privilèges de sa couronne, spécialement sur ceux qu'il tenait du Concordat, par rajjport à la nomination des évcques.
Ses premiers choix n'avaient pas été heureux. Les trois sujets présentés par lui aux sièges vacants d'Aix. d'Avignon et de Dijon, ne trouvèrent, en France, aucun évèque qui consentît à les consacrer. Les prélats français, d'alors, étaient trop attachés à la branche aînée des Bourbons, pour ne pas voir dans Louis-Philippe un usurpateur. Cette tacite protestation de lépiscopat tout entier avait profondément blessé le monar(|ue.
Dans ces conditions, et, sans entente préalable avec lui, élever à l'épiscopat le P. de Mazenod, dont la fidélité à la dynastie légitime était si connue, révélait, de la part du Souverain Pontife, une volonté d'autant plus flatteuse pour l'élu, tpi'elle était plus audacieuse à l'égard du gouvernement issu de la révolution de juillet.
Pour que cette décision ne produisît pas un casiis helli entre les deux autorités, Grégoire XVI nomma le P. de Mazenod évêque d'Icosie. m partibiis, avec le titre de visiteur apostolique de Tunis et de
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Tripoli (i). Néanmoins, il ne l'envoya pas en Afrique, mais à Marseille, auprès de son oncle, âgé de quatre-vingt-trois ans. L'intention du Pape n'était pas douteuse. Dans le cas où le siège de Marseille deviendrait vacant, il y placerait le neveu de Tévêque défunt : et si. comme c'était probable, l'accord ne pouvait avoir lieu entre les deux pouvoirs, la vacance se prolongeant, le P. de Mazenod, revêtu de la plénitude du sacerdoce, administrerait le diocèse. Ainsi les intérêts spirituels ne seraient pas compromis.
Afin d'imposer silence aux scrupules de l'élu, Grégoire XVI lui ordonna d'accepter et le manda à Rome. Le Supérieur général des Oblats y arriva, au moment où paraissait la Bulle contre les erreurs lamennaisiennes.
Là, dans léglisc de Saint-Silvestre-au-Quirinal, le dimanche, i4 octobre i8'3a, fête de la Maternité de la Très Sainte Vierge, il reçut la consécration épiscopale, des mains du cardinal Odescalchi, préfet de la S. G. des Evêqueset Réguliers, assisté de Mgr Falconieri, archevêque de Ravenne, et de Mgr Frezza, archevêque de Ghalcédoine, secrétaire de la S. G. des Afl'aires ecclésiastiques (2).
A l'audience de congé, le 24 octobre, Grégoire X^ I fut d'une bienveillance extrême, et lui accorda, de très lîonne grâce, toutes les faveurs demandées.
Ge qui avait été prévu, se réalisa. Le gouvernement français se crut visé par cette mesure de sage précaution. Le conflit éclata, s'envenima et passa bientôt à l'état aigu. Il dura plusieurs années. L'évêque d'Icosie fut menacé d'être privé de ses droits de citoyen et d'être conduit à la frontière par les gendarmes.
Il n'entre pas dans notre plan de raconter les nombreuses vicissitudes de ce long et douloureux débat. Le récit en a été fait ailleurs.
(i) Gomme plusieurs inscriptions lapidaires le dénioutrent, Icosie, l'aucienne Icosiiini de la Mauritanie Césarienne, était située sur l'emplacement même de la Aille d'Alger. On en connaît les évèques jusqu'au vie siècle. Cf. lîenoist. Dictionnaire de géographie sacrée, 3 in-4'^, Paris, 1848-1860, t. I, p. 001, 541, 918. Werner, Orbis terraruni catlwlicns, in-4°, Fribourg-, 1890, p. 201. Andréas, Allgemeiner Handatlaa, in-fol., Leipzig, 1899, carte i.")!. X. L' Episcopat français depuis le Concordat jusqu'à la Séparation, i8i)2-u)o."). in 'J'J, Paris, 190;, vo Alger, p. 3i. Schrader, Atlas de géographie historique, in-fol., l'aris, 1907, carte 9. Bertacclii, Nuoco dizionario geograftco universale, 2 in-4°, Home, 1912, t. I, p. -^^3. Gsel*!, Atlas archéologique de l'Algérie, in-fol., Paris, I9i4. Baudrillart, Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, en cours de publication, 2 in-4'^, Paris, 1909-1914, t. I, col. 848, carte de l'Afrique chrétienne ; t. II, col. 420, vo Alger.
(2) Signalons une erreur singulière de M. Paguelle de FoUenay dans sa Vie du cardinal Guihert. t. I, p. 5.J9. Il dit ([ue le cardinal Odescalchi, au sacre du P. de Mazenod, était « assisté par le cardinal Délia Genga, qui fut, depuis Léon XII ». Or, le cardinal Della Genga devint Pape, sous le nom de Léon XII, une dizaine d'années auparavanl, en 1823. A l'époque du sacre, il était mort depuis trois ans déjà.
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Notre but est seulement de rappeler, par ce court aperçu, en quelle estime exceptionnelle Grégoire XVI tenait le P. de Mazenod, puisque, malgré des conséquences extrêmement graves et faciles à jirévoir, il réleva à la dignité épiscopale, tandis qu'il lançait à travers le monde l'encyclique Mirain vos.
Preuve évidente que ni le P. de Mazenod, ni ses premiers disciples, ne sauraient être accusés d'une préférence quelconque pour les erreurs lamennaisiennes !
Les lettres du vénéré Fondateur mentionnées plus haut et le canon du Chapitre général de i83i, un an avant l'encyclique, le démontraient déjà surabondamment.
Mais, au-dessus de ces témoignages dont la valeur est irrécusable, il en est un plus manifeste encore. Ce n'est pas seulement une pièce extraite des archives secrètes, un document écrit : c'est un fait, un fait historique, un fait public : l'acte solennel de Grégoire Wl élevant le P. de Mazenod à l'épiscopat, au moment même où il condamne Lamennais.
Et cette promotion n'était pas imposée au Saint-Siège par le gouvernement civil, comme le furent, parfois, certaines autres, acceptées par la cour romaine, pour éviter un plus grand mal. Celle-ci, au contraire, émanait du Pape seul, sans entente préalable avec le pouvoir séculier, et malgré la crainte fondée d'un redoutable conflit.
Dans la j)ensée du A icaire de Jésus-Christ, le P. de Mazenod et ses disciples n'étaient donc nullement suspects de ces erreurs lamennaisiennes, qu'il stigmatisait avec tant de vigueur par l'encyclique Mirari pos (i).
(i) Il est curieux de rapprocher de ce qui précède, le récit des inutiles démarches tentées, alors, par Douï Guéranger, pour obtenir du Pape un encouragement, même indirect, à son projet de restaurer en France l'Ordre bénédictin. L'abbé de Solesiues, (pioique déjà l'un des plus ardents propagateurs de la liturgie et des doctrines romaines, resta longtemps soupçonné de mennaisianisme. Cf. Dom Delatte, Vie de Dom Guéranger, 2 in-80, Paris, 1910. ch. ii-iii, t. I, p. 43 sq; 54, 58, 65, 88, 140 sq.