CHAPITRE VII
Persécutions administratives inspirées par le rigorisme janséniste
î/n foyer de jansénisme.
En toutes circonstances, le Fondateur des Oblats attestait hautement sa foi au dogme de linfaillibilité pontificale, considérée, alors, comme une simple opinion que personne, en France, n'eût osé soutenir publiquement. Quant à lui, non seulement ill' enseignait, mais il voulait que ses religieux en devinssent aussi les défenseurs convaincus, et prissent pour unique règle, soit dans les croyances, soit dans l'exercice du saint ministère, les indications du Vatican, même quand elles ne sont point décisions ex cathedra.
Citons, à ce propos, un exemple qui présente un cachet particulier d'actualité, après les récents décrets de Pie X, sur la communion des enfants.
Quatre-vingts ans avant que le Souverain Pontife n'étendît cette mesure salutaire au monde entier, le P. de Mazenod avait inséré, dans VOrdo de i833 pour le diocèse de Marseille, un Monituin à ce sujet. Il y spécifiait qu'on n'a pas le droit de fixer un âge précis pour l'admission des enfants à la première Communion ; mais, dès que ceux-ci ont acquis une connaissance suffisante pour distinguer le pain des Anges du pain ordinaire, on doit les préparer et les inviter à s'asseoir le plus proinptement possible à la Table eucharistique.
Ce texte est trop impoi^tant pour que nous ne le rapportions pas ici.
Ciini ex decreto Sacrœ Sj'nodi Lateranensis IV, oninis utriiisqiie sexiis fidelis, ciiin ad annos discretionis perçenerit, siiscipere reverenter, ad minus in Pascha, Corpus Domini teneatur; certissime constat nullam nuic sack.î: con^iu:siosï .^tatem prœcise assignari posse. Utquidenim qui œtatis suœ undeciino anno, vel etiani antea discretionis sufficientis capa.x inveniretur, ah implendo prœcepto tani sahitifero, arceretur? Gaveant ergo Parochi et Rectores, necnon ipsi Confessarii, ne certam ^tate:si pritnœ puerornni puellarumçe communioni assignent ; curent
autem ut hanc gregis dominici tain pretrosam partem quam citissime doceant dijudicare Corpus Domini, et rite dispositos ad Agni nuptias imitent (i).
Il fallait un vrai courage, à cette époque, pour professer une telle doctrine et en presser l'application.
Comme leur Supérieur général, les Oblats se constituèrent les champions de ce que Ton appelait, alors, non sans quelque mépris, les idées italiennes.
Les diocèses de Digne et de Gap. où ils évangélisèrent tant de paroisses, étaient, cependant, encore l'un des foyers les plus irréductibles du jansénisme. Là, un siècle auparavant, avait dogmatisé le trop fameux Soanen, évèque de Senez, l'antique Sanitium des Romains, aujourd'hui simple chef-lieu de canton de l'arrondissement de Castellane. De ce fougueux janséniste cette petite ville reçut une trop retentissante et triste célébrité. En 17 17. il fut un des quatre signataires qui, de la bulle Unigenitus. appelèrent au futur concile. Persévérant dans cette voie de la révolte, il publia, en 1726, une instruction pastorale attaquant le formulaire d'Alexandre VIT, et se déclarant nettement pour le livre des Réflexions morales de Quesnel. Malheureusement ses partisans dans le clergé furent nombreux. Le voisinage de l'hérésie n'est jamais inoffensif, surtout quand elle vient de ceux qui, par vocation, devraient être la lumière du monde.
Quand les Oblats commencèrent à prêcher leurs missions dans les Basses et Hautes- Alpes, ce ferment mauvais était loin d'avoir disparu. Ses ravages, au contraire, continuaient à s'exercer au grand détriment des âmes, exposées à se perdre éternellement.
Sauf de très rares exceptions, le clergé s'en tenait au rigorisme outré du jansénisme dans l'application des principes de la théologie morale, et gardait une teinte très accentuée de gallicanisme, pour tout ce qui concerne les relations des fidèles avec le centre de la catholicité.
Si des pécheurs, touchés par la grâce et repentants de leurs fautes, demandaient à se réconcilier avec Dieu, on leur imposait de très dures conditions. x\vant de recevoir l'absolution sacramentelle, ils devaient se soumettre à de très longues épreuves, jugées indispensables pour qu'on put s'assurer de leur ferme propos.
Combien qui, chose incroyable ! ayant commencé leur confession depuis cinq et même huit ans, la renouvelaient, chaque année, ou
(i) Cf. Décréta III. et R. II. D. D. Caroli-Fort. De Mazenod, episcopi massiliensis , in-80, Marseille, iS33, p. 5-6. Ces décrets, promulgués au nom de Mgr Charles- Fortuné de Mazenod, étaient, de l'avis de tous, l'œuvre de son neveu, qui, en réalité, administrait le diocèse, l'oncle ayant plus de quatre-vingt-trois ans.
aGo l'extension en frange
chaque mois, et n'obtenaient pas l'absolution, même au temps pascal ! Et ces faits se produisaient, non seulement dans les paroisses, mais aussi dans les collèges ecclésiastiques et les petits séminaires!...
S'en étonnera-l-on ? La plupart, elTrayés et découragés par tant d'obstacles accumulés devant leur bonne volonté, ne se confessaient plus. La terreur glaçait les âmes ; les cœurs se fermaient à l'amour. Si quelques-uns, par habitude ou convenance, s'approchaient, parfois, des sacrements, c'était pour entasser sacrilèges sur sacrilèges, car, dans la méthode suivie par les directeurs de leurs consciences, rien qui favorisât leurs pénibles aveux.
Ces g-uides aveugles parlaient constamment de la justice inexorable du Seigneur ; jamais de ses miséricordes. La peur ! toujours la peur ! voilà quel était, d'après eux, le grand levier.
Afin de purifier les àines, rien de si efficace, pensaient-ils. que de leur rendre presque impossible le bain salutaire de la pénitence, institué, cependant, pour les laver de leurs souillures. Rien de mieux, surtout, que de les écarter le plus possible de l'Eucharistie, source inépuisable de grâces et de vie surnaturelle. Ne faudrait-il pas, pour communier dignement, une pureté supérieure à celle des anges ? Et, à leur profonde stupéfaction, ils ne trouvaient point parmi les hommes cette perfection éminente que les anges eux-mêmes ne possèdent pas !
La sainte Table était donc désertée, plus encore que le Tribunal de la pénitence.
Si les confesseurs encourageaient peu les pénitents, les évéques encourageaient moins encore les confesseurs. Comme si ce n'était pas assez de tout ce rigorisme pour paralyser l'action des prêtres et annihiler en pratique la puissance immense que leur a donnée Jésus-Christ, les évêques resserraient soigneusement la juridiction par une multitude de cas réservés. Ces restrictions de tous genres constituaient comme un étau, entre les branches duquel il était à peu près impossible de se mouvoir.
Leur nombre toujours croissant, joint à l'inexactitude des termes dont on se servait pour les exprimer, rendait incertains les pouvoirs octroyés }>ar la munificence épiscopale. Il fallait, à chaque instant, s'arrêter, réfléchir, discuter, subtiliser, pour aboutir finalement au doute : vrai dédale à travers lequel les plus habiles se perdaient, tandis que le démon continuait tranquillement à pêcher en eau trouble.
Les principes de Mgr Miollis en théologie morale.
C'était, cependant, un saint, ce Mgr Miollis, dont nous avons déjà parlé.
Sa promotion au siège de Digne, si humaine qu elle parût dans ses causes visibles, avait fait, néanmoins, ressortir davantage son incontestable vertu et le côté surnaturel de son caractère.
Son frère, général de division, avait obtenu, en i8o5, le commandement des troupes françaises dans le nord de l'Italie. Quatre ans plus tard, il devait tristement s'illustrer, en conduisant à Rome le corps d'expédition chargé de détrôner Pie VIL
Depuis longtemps, Napoléon le savait capable de tout pour lui plaire. Aussi lui accorda-t-il de nombreuses faveurs, non seulement pour lui, mais pour les membres de sa famille.
Un jour, il lui dit :
— As-tu quelque parent, qui n'ait rien reçu de moi ?
— Oui, sh^e !
— Qui donc ?
— J'ai encore un frère. Il est curé ; mais si peu intelligent et si peu instruit, que je ne sais vraiment pas ce qu'on pourrait en faire !...
— J'en ferai un évoque, repartit l'empereur.
Napoléon était sans scrupule sur le choix des sujets qu'il présentait pour l'épiscopat. Dans les propositions qu'il adressait au Souverain Pontife, il ne s'inquiétait nullement des intérêts de l'Eglise, Ce qui le préoccupait uniquement, c'était le succès de sa politique.
Dans le courant du mois de septembre i8o5, l'abbé Miollis eut donc communication officielle d'un décret impérial le nommant à l'évêché de Digne, alors très considérable, car il com[)renait les deux départements des Basses et Hautes-Alpes.
Cette élévation inattendue surprit chacun, et l'étonna lui-même plus que personne. Prêtre vertueux, il était trop persuadé de son infériorité intellectuelle, pour ne pas sentir que l'épiscopat serait pour lui un fardeau trop pesant.
Très perplexe, et ne voulant pas perdre son âme en assumant cette lourde responsabilité, si Dieu ne l'y appelait pas, il résolut d'aller consulter M. Kmery, sup)éricur général de Saint-Sulpice.
Après l'avoir écouté quelques instants, le vénérable vieillard, reconnaissant en lui un homme dont l'incapacité lui semblait notoire, répondit avec une vivacité qui n'était pas dans ses habitudes :
— Oh ! non. Monsieur l'abbé ! non, non ! n'acceptez pas !
262 LEXTENSIOX EX FRANCE
— Très bien. Monsieur le Supérieur ; dans ce cas, je refuse. Le visiteur remercia poliment, salua et partit.
Frappé de l'humilité avec laquelle ce bon prêtre venait d'acquiescer si promptement à cette sentence, que d'autres auraient repoussée avec indignation, M. Kmery ne put s'empêcher de l'opposer, dans sa pensée, à l'orgueil et à l'ambition de tant de candidats si peu recomraandables, qui encombraient les antichambres ministérielles, pour arracher à l'empereur, à force de servilisme, une nomination à quelque évêché vacant.
Ce prêtre simple, mais certainement vertueux, n'accomplirait-il pas plus de bien, auprès des populations des montagnes, que ces intrigants, plus érudits, mais moins animés que lui de l'esprit ecclésiastique ?
Se ravisant aussitôt, M. Kmery se leva précipitamment, et courut à la poursuite de l'abbé Miollis.
Celui-ci, descendu jusqu'au rez-Je-chaussée, avait déjà le pied sur le seuil de la porte de sortie.
Du haut de l'escalier. M. Kmery lui cria :
— Acceptez, Monsieur l'abbé ! acceptez !
— Très bien, Monsieur le Supérieur ; dans ce cas, j'accepte. Ainsi fut fait.
Sacré à Paris, dans la chapelle des Missions Etrangères, le i3 avril 1806, par le cardinal Caprara, légat du Pape, il prit possession de son siège, le i' juin de la même année.
Evêque, il ne changea rien à ses habitudes : simple, familier, charitable, original, rustique même dans son langage et ses manières, il eut vite gagné le cœur des gens de la montagne. Sa bonté y resta proverbiale.
Mais, malgré ses vertus patriarcales, il n'était pas homme de doctrine, Or, pour un évêque, c'est une lacune infiniment regrettable. Rien n'y supplée.
L'évêque est pasteur. Il doit guider son troupeau dans le chemin de la vérité, sous la claire lumière de Dieu. Comment oublier les terribles paroles de l'Kvangile : « Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tombent tous deux dans l'abîme ! y>
La piété ne remplace pas la science, sauf de très rares exce])tions ménagées par le Seigneur, afin de manifester extraordinairement par des miracles la puissance de son bi'as. Mais, en dehors de ces prodiges de la grâce, les saints qui ont charge d'âmes, s'ils se trompent, sont d'autant plus redoutables, que leur piété confère plus d'autorité à leurs
erreurs. Il en résulte pour leurs ouailles un plus grand danger de s'égarer.
Mgr Miollis donc manquait de cette qualité maîtresse qui lui eût été nécessaire pour corriger les idées fausses dont son clergé était imbu. Incapable de réformer ses prêtres sur ce point si important, il subit plutôt leur influence et adopta leurs principes. Lui-même, d'ailleurs, n'avait-il pas grandi dans ce milieu.
D'une générosité sans pareille pour les pauvres qui lui demandaient l'aumône, il usait, à l'égard des pécheurs, de toutes les rigueurs inflexibles du jansénisme gallican;... et, cela, avec les intentions les plus droites;... pour les intérêts éternels de ces malheureux;... pour assurer, disait-il, la solidité de leur conversion.
Gomme il était personnellement très vertueux, et qu'il croyait bien agir, rien ne pouvait le détourner de ces pratiques funestes, qui réjouissaient l'infernal ennemi des âmes, et fermaient le ciel à tant de chrétiens. Il apportait à l'application de cette méthode désastreuse la même ténacité et l'invincible persévérance qu'il eût mises à combattre les scandales les plus révoltants.
Ami des Oblats et leur protecteur, il gêna l'exercice de leur ministère, beaucoup plus que ne le firent jamais les impies et les libertins, irrités par leurs prédications.
Il ne leur accordait que des pouvoirs très restreints, même et surtout pour la confession des hommes. Ces pouvoirs, en outre, n'étaient pas pour toute la durée de la mission, mais pour quelques jours seulement. Il fallait que les grâces de conversion vinssent du ciel au moment prescrit par l'évêque. Si elles arrivaient avant, ou après, et que les pécheurs demandassent avec larmes à se confesser, c'était tant pis pour eux : ils ne trouvaient plus de confesseurs ; ou, du moins, les Missionnaires qui étaient là, n'avaient plus la faculté de les entendre. Seul le curé pouvait les absoudre.
Mais, combien qui, pour mille raisons, ne voulaient pas s'adresser au curé de leur paroisse, dont ils connaissaient les défauts ! N'importe, c'est au curé qu'il fallait aller. La plupart ne pouvaient s'y résoudre, et les fruits de la mission étaient perdus en majeure partie.
Tout saint qu'il était, cet évoque n'avait jamais ni compris, ni admis une des vérités les [)lus fondamentales en spiritualité, à savoir que la liberté du pénitent dans le choix du confesseur est de première nécessité pour le salut des âmes. Telle fut toujours la règle, d'après les traditions de l'Kglise romaine. Le prélat ignorait ces traditions ; mais, les eût-il connues, il n'en aurait tenu aucun compte. L'église gallicane n'avait-elle pas le droit de s'en affranchir ?
264 LEXTEXSION EX FRANCE
A ces coutumes si sages il préférait, de beaucoup, l'emploi de uioyens bizarres, ridicules même. Quand, par exemple, il confia aux Oblats le soin de donner la mission dans sa cathédrale, il leur commanda de suivre la procession d'ouverture, les yeux constamment baissés et les bras croisés sur la poitrine.
— Ainsi, leur disait-il, vous inspirerez à toute la ville une haute idée de votre sainteté, et vous assurerez le succès de vos prédications.
Malgré l'étrangeté de l'ordre, ils s'y conformèrent pour ne pas contrarier inutilement un vieillard de soixante-seize ans. Ils lutteraient pour des matières plus essentielles.
§ 3 Le dédale des cas réservés.
L'occasionne tarda pas.
Le prélat leur avait indiqué une paroisse à évangéliser. Après une longue chevauchée à travers les Alpes, ils y arrivent, accablés de fatigue, peu avant le moment fixé pour l'ouverture. Parfaitement accueillis par le curé, ils reçoivent de lui leurs feuilles de pouvoirs, expédiées par l'évéché sous pli cacheté.
Ces feuilles contenaient une multitude de réserves, affectant des cas se rencontrant très souvent au cours des travaux apostoliques. Les Missionnaires devaient renvoyer à d'autres confesseurs les buveurs, danseurs, danseuses, habitudinaires, usuriers, ceux qui prêtaient à intérêt, quel que fût le taux, etc., etc.
Comprenant, par un simple regard, combien ces restrictions étaient humiliantes pour eux et décourageantes pour les pécheurs qu'elles obligeaient à de pénibles démarches, le P. Guibert, s'adressant aucuré, lui dit :
— Nous ne sommes pas venus ici pour confesser les dévotes. Puisqu'on nous refuse les pécheurs, notre ministère est inutile, et la mission est terminée. Faites seller nos chevaux. Nous repartons à l'instant.
Les cloches, cependant, avaient déjà sonné l'exercice du soir. De tous côtés, la population se rendait à l'église. Le curé se désole. Quelle affaire, si les Missionnaires s'en vont si précipitamment, après qu'on les a déjà aperçus ! (^ue de jugements téméraires ! Et que de commentaires malveillants pour lui!... On l'accusera d'être la cause de ce départ intempestif... Et pour quel motif a-t-il honteusement chassé les prédicateurs? .. Jalousie?... Avarice?... Que sais-je?... L'imagination est vive, même dans les Alpes.
Un cheval est sellé ; mais c'est pour le vicaire.
En toute hâte le curé le dépêche à Digne, réclamer une extension de pouvoirs en Ctiveur des Missionnaires. Ceux-ci promettent d'attendre jusqu'à son retour. Mais si la réponse est négative, ils seront inflexibles dans leur résolution. Ils laisseront le pays aussitôt, et la mission n'aura pas lieu.
Le vicaire s'élance avec la rapidité de la flèche, et galope toute la nuit. A l'aurore, il arpente les rues de Digne. ^Igv Miollis était encore au lit. Le prêtre insiste, néanmoins, pour le voir. Ce n'est pas sans peine qu'il obtient que la iiorte s'entre-bàille. Après quelques phrases d'excuses sur le dérangement infligé liien involontairement à Sa (irandeur, à cette heure matinale, il expose sa requête.
Du tond de l'alcôve, une voix irritée, lui crie :
— Qiiod scripsi, scrîpsi ! Non, non ! Il n'y a rien à changer aux mesures si sages que j'ai prises.
— Mais , Monseigneur. . .
— Non, non ! vous dis-je. Je trouve fort mal que vous insistiez ! Un jeune prêtre comme vous doit respecter davantage les prescriptions de son évoque.
Le refus était trop catégorique, pour que de nouvelles supplications eussent chance d être exaucées.
Tristement, le messager déconfit descendait l'escalier de la maison épiscopale, quand il croisa un grand vicaire. 11 lui raconte sa mésaventure et le cruel embarras du curé.
— Quoi ! ce n'est que cela? répond le dignitaire en souriant. Dites aux Missionnaires que je leur accorde les pouvoirs les plus étendus. Qu'ils confessent à leur aise, et fassent tout le bien possible.
Les canonistes se demanderont probablement ce que valait la décision d'un vicaire général conférant des pouvoirs qu'il savait refusés formellement par sonévêque.
C'est un exemple, entre mille, des pieuses tracasseries suscitées par un vieillard, qui croyait faire chose très agréable à Dieu, en multipliant les obstacles devant les pécheurs désireux de s'amender.
Dans une autre circonstance, ce fut liien pire encore.
Les feuilles de pouvoirs portaient, d'abord, la défense absolue de confesser les habitants des paroisses environnantes, qui assistei-aient aux exercices.
— On les renverra, commandait l'évêque, à leurs curés respectifs. C'est le moyen de faire taire les prêtres voisins d'un lieu où se donne une mission, se plaignant sans cesse que les Missionnaires reçoivent tout, et absolvent tout, sans égard aux vrais principes.
Ces « vrais principes » invoqués j)a.v les curés jansénistes, exigeaient qu'il s'écoulât plusieurs mois, au moins, entre le moment ovi un pécheur avouait ses fautes, et celui où on lui conférait l'absolution. Il ne fallait rien moins que cette longue épreuve pour tranquilliser la conscience de ces rigoristes, quand ils se décidaient, après d'interminaljles hésitations, à prononcer, enfin, le Eg'o te absolvo ! Jamais avare ne soupira davantage avant de se dessaisir d'un trésor.
Les missions ne durant que quelques semaines, les prédicateurs, d'après ces « vrais principes», ne devaient évidemment absoudre aucun des pécheurs qu'ils convertissaient, mais laisser ce soin « aux curés respectifs », longtemps après leur départ.
Autant valait installer le diable au confessionnal, pendant et après les missions. On serait bien sûr, alors, que l'absolution ne serait pas prodiguée ! loin de là !
Tels étaient les « vrais principes », dont les Missionnaires avaient l'inconcevable hardiesse de s'écarter. Aussi le saint Mgr Miollis, gardien incorruptible de la saine morale, ne manquait-il pas de les leur rappeler. A la mission dont nous parlons, il leur expédia des feuilles de pouvoirs « très étendus », affirmait-il, mais exceptant les danseurs, danseuses, buveurs, contrebandiers, fraudeurs d'impôts, récidivistes, consuétudinaires, usuriers, ceux surtout qui n'avaient pas fait leurs pàques, et qui, d'après les prescriptions conciliaires interprétées à la façon janséniste, n'avaient le droit de se confesser qu'à leurs propres curés, etc., etc.
Comme l'observait si justement le P. Guibert, il ne restait aux Missionnaires que les dévotes... et encore !... Ce devaient être des oiseaux rares, vu que la fréquentation des sacrements était chose inouïe dans ces contrées.
En outre, ces fameuses feuilles de pouvoirs, après avoir énuméré une multitude de cas réservés, posaient deux et cœtera, qui laissaient dans le vague le plus absolu au sujet des limites de la juridiction, ces deux et cœtera ne désignant pas plus nettement les classes de pécheurs auxquels ils s'appliquaient, dans la pensée de l'évéque.
La conclusion de cet écrit remarquable était digne des prudentes mesures qu'il énonçait :
— Bénissez le Père des miséricordes de ce qu'il m'a inspiré de restreindre ainsi vos pouvoirs, afin de vous alléger le fardeau dune lourde responsabilité.
De la part d'un tout autre personnage, cette phrase aurait paru d'une sanglante ironie ; mais jamais sentiment de ce genre n'entra dans l'esprit du débonnaire vieillard. Ces règlements se distinguaient, selon
lui, par une incontestable sagesse, fruit d'une longue expérience et de mùrcs réflexions.
Arrivées plusieurs jours après l'ouverture des exercices, ces feuilles officielles neutralisaient complètement une lettre précédente renfermant les plus mirifiques promesses. Comptant sur ces assurances, les Missionnaires s'étaient mis au travail, pleins d'ardeur. Déjà un élan extraordinaire se produisait, et tout marchait à merveille.
Les populations des paroisses environnantes accouraient de deux à trois lieues à la ronde, curés en tète. Les confessionnaux étaient assiégés du matin au soir. Après avoir commencé des centaines de confessions, les Missionnaires allaient être contraints de déclarer à ces pécheurs repentants, quand ils reviendraient pour recevoir l'absolution, que leurs pouvoirs leur étaient pratiquement enlevés, et que les confessions devaient être renouvelées devant « les curés respectifs».
Le P. Guibert répondit à l'évêque que les Missionnaires bénissaient certainement le Père des miséricordes de leur avoir ainsi allégé le fardeau d'une si lourde responsabilité, mais qu'ils gémissaient profondément sur le sort de tant de malheureux, qui se seraient confessés, et qui ne se confesseraient pas, vu leur répugnance invincible à faire à leurs curés, qu'ils connaissaient de trop près, une confession remontant à dix, quinze et vingt ans en arrière.
De leur côté, ces prêtres n'étaient pas sans inquiétude... Ils craignaient que le peuple ne se soulevât contre eux, les accusant d'avoir eux-mêmes provoqué ce retrait de pouvoirs.
Un des leurs est envoyé à Digne : il revient, sans avoir rien obtenu. Le curé-doyen se décide, alors, à se mettre en route.
Du plus loin que l'évêque l'aperçoit, devinant le motif qui l'amène, il lui crie :
— Inutile, mon cher curé ! inutile ! Ce qui est écrit, est écrit ! Relatant ces événements à son Supérieur général, le P. Guibert
disait :
— Cette fois, le diable a triomphé !... Que de pécheurs étaient en voie de conversion !... Depuis la mission que vous avez donnée dans les environs, il y a plusieurs années, les danses, même dans cette paroisse, étaient complètement abolies. Cette année seulement, grâce à l'extrême sévérité des prêtres, il y avait eu une débâcle... Mais ces pauvres gens étaient bien repentants. Ils versaient des larmes amères, étaient disposés à ne plus retourner à ces divertissements coupables, et notre mission aurait, sans doute, réparé la brèche que le démon venait de faire... Mais la sagesse de l'évêque s'y est opposée !...
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Dans l'occurrence, cette transcendante sagesse de l'évêque avait quehfue peu été inspirée par les prêtres des environs.
Voici, en elTet, le plan de bataille élaboré par les rusés stratégistes de l'endroit :
— Ne confessons pas ces danseurs et danseuses ; empêchons également les Missionnaires de les confesser : ils seront bien obligés de se convertir !
Moins aveuglés par le rigorisme janséniste, ces faux docteurs eussent raisonné fort dilTéremment :
— La mission avait détruit la danse. Après plusieurs années d'amélioration, l'abus ayant recommencé, recourons au même moyen pour la détruire encore.
L'évêque n'avait que trop écouté ces prêtres. 11 avait spécifié que l'absolution des danseurs et danseuses était un cas réservé à leurs curés respectifs. Ces criminels ne pourraient même pas aller se confesser aux curés voisins. Seul leur propre pasteur avait qualité pour les aljsoudre.
— Avec les meilleures intentions du monde, ce bon évêque fait beaucoup rire le diable, écrivait le P. Guil)ert. Je vous assure que, l'année procliaine, les bals seront l)rillants. Si, au moins, il avait accordé une exception pour ceux qui sont dans l'habitude du sacrilège, et qui voulaient profiter des confesseurs extraordinaires que la Providence leur envoyait !...
L'évêque avait signifié aussi que ces pouvoirs, déjà si restreints, ne s'étendaient, cependant, qu'aux habitants et 6?omic?7?es dans la paroisse.
— Nous avons, concluait le P. Guibert, des personnes étrangères qui passent six mois ici, comme domestiques ; d'autres d'ici vont passer six mois dehors. Ces gens-là sont-ils domiciliés ?... et autres cas semblables !... C'est pitoyable ! Il n'est ])as permis d'ignorer ce principe de théologie que la juridiction affecte le confesseur, et non le pénitent. Ici. les choses vont en sens inverse !... Il me tarde de quitter ce pays d'où le sens commun est exilé !... Cette année, les danses n'ont pas beau jeu. Dans le diocèse de Gap, il s'est rencontré des curés tirant des coups de fusil sur les masques et brisant les violons. Dans celui de Digne, on lance des foudres non moins formidables... Si, l'année prochaine, on danse encore, ce ne sera pas la faute des prêtres, ni des
évêques...
Le plaidoyer du P. Guibert.
A la clôture de cette mission épique, le P. Guibert envoya un rapport à Mgr Miollis. en son nom et en celui de ses confrères. Il lui
exposa le succès qu'avait eu la mission, et celui beaucoup plus grand (|u'elle aurait pu avoir, sans ces entraves mises à leur zèle.
Au cours de sa narration, il lui donnait indirectement une leçon de science ecclésiastique :
— J'ignore quelles sont les conditions requises pour acquérir le domicile suffisant pour être absous, et je n'ai pu découvrir nulle part la solution de cette question, aucun théologien ne l'ayant traitée.
Ensuite, il traçait le tableau de ces pauvres pécheurs, venant inutilement à tous les moments du jour, les larmes aux yeux, implorer le pardon des fautes dont ils avaient fait déjà le pénible aveu.
L'évêque n'avait pas caché que le principal motif de ces restrictions odieuses, était le désir d'imposer silence aux prêtres prétendant ([ue les Missionnaires absolvent tout, contrairement aux vrais principes. Relevant cette allégation, le malicieux P. Guibert enfermait le prélat dans ce respectueux dilemme :
— Ou Votre Grandeur partage l'opinion de ces prêtres, et, alors, on ne comprendrait pas pourquoi Elle aurait attiré dans son diocèse des ouvriers qu'Elle croirait indignes de sa confiance ;... ou Votre Grandeur est dans un sentiment opposé, et, alors, on ne comprend pas, non plus, comment Elle a consenti à sacrifier le bien des âmes à une injuste prévention. .
Après avoir décoché cette flèche de Partlie, il demandait, en finissant, si quelques égards n'étaient pas dus aux Missionnaires qui. appelés par le prélat, n'avaient cherché qu'à lui plaire, en travaillant à la conversion de ses diocésains :
— Je me serais alistenu de cette dernière réflexion. Monseigneur, si j'avais été seul... Je me crois digne des plus grandes humiliations ; mais la charité ne me ])ermet pas de i)orter le même jugement de mes confrères.
Malgré quelques bonnes vérités articulées assez clairement, cette lettre était modérée. Si elle protestait noblement contre une mesure absurde, elle plaidait surtout la cause des pécheurs repentants, et elle s'adressait à un saint homme, dont le premier devoir était de répandre, sur le peuple confié à sa sollicitude pastorale, les bienfaits de la divine miséricorde.
Les erreurs de l'esprit sont difficiles à redresser, chez les vieillards plus encore que chez les autres. On ne change guère à cet âge.
Non seulement, après cette lettre, Mgr Miollis ne fut pas enclin à plus de condescendance envers les pécheurs, lui dont le cœur était pourtant si affable ; mais il la trouva, selon ses expressions mêmes.
2^0 L P:XTEXSI0X ex FRANCE
« inconvenante, passablement insolente, et terminée à peu près avec impertinence ».
Il la renvoya au futur cardinal-arche vcque de Paris, avec ces paroles qui blessent autant la grammaire que le bon sens :
— Je ne l'ai pas montrée à mon conseil pour ne point vous entacher, et vous faire censurer, ce qui n'aurait pas manqué ! C'est aux pieds de Jésus-Christ que j'ai restreint vos pouvoirs... Les résolution* épiscopales, prises dans lew conseil, et appuyées par des raisons d'un très .grand poids, doivent être reçues comme venant de Dieu!... Absoudre la jeunesse qui danse, les derniers jours avant le Carême î Hélas ! la chose eût été désapprouvée par leurs anges tutélaires !...
Quant au domicile nécessaire pour être absous, l'évoque déclarait que trois semaines suffisaient à son acquisition :
— Monsieur le Curé aurait dû écrire, et l'on eût répondu favorablement.
Or, plus de dix lettres lui avaient été expédiées. En outre, deux prêtres s'étaient rendus exprès à Digne pour réclamer des éclaircissements.
Mais le bon Mgr Miollis traçait ces lignes ah irato. Dans sa colère sénile, il avait oublié jusqu'au nom du P. Guibert qu'il connaissait parfaitement, et qui, à ce moment, on ne sait trop pourquoi, devenait le « P. Reynier ».
En post-seriptum. il lui glissait cette charitable observation :
— Je ne comprends pas comment vous puissiez monter à l'autel, après avoir lâché an véritable brûlot contre l'évèque diocésain et le vouloir comme fouler sous les pieds!... Je vous pardonne. Sachez que je n'ai fait que mon devoir. ^
Communiquant les pièces du débat à son Supérieur généraU le P. Guibert disait :
— Cette réponse n'est pas du style épiscopal. Quelque désagréable qu'elle soit, je ne me repens pas d'avoir lancé mon brûlot, comme le nomme l'évèque. Sa Grandeur convient que ses décisions ont eu des conséquences funestes.
A la suite de ces pénibles incidents, Mgr Miollis, scandalisé de voir appliquer les principes de la Théologie morale de saint Alphonse, qu'il jugeait extrêmement relâchée, essaya de détourner ses diocésains de la pensée d'entrer dans la Congrégation,
Un chanoine, très dévoué au Fondateur, lui écrivait à ce propos :
— Si notre cher évèque éloigne, ou voudrait éloigner de votre Société si utile à l'Eglise, des sujets que Dieu y appelle, ne vous
PERSECUTIONS ADMIXISTHATIVES 27I
en inquiétez pas. Vous le savez : il est rastica gens. Vous en aurez, malgré ses oppositions. Le supérieur du grand séminaire de Digne, avec lequel j'ai passé quelques jours, au Laus, ne pense pas comme lui. Vous méritez que Celui qui, des pierres du chemin, peut susciter des enfants d'Abraham, augmente le nombre de vos fils... Le vif intérêt que je prends à l'importante famille religieuse dont vous êtes le Père, me pousse à contribuer, dans la mesure de mes moyens, à son développement et à sa prospérité.
§ 5 Les conversions dans le clergé.
Tout en travaillant au salut des ouailles, les Oblats s'efforçaient d'amener leurs pasteurs à l'emploi de méthodes moins rigides, en ce qui concernait l'administration des sacrements.
Après avoir prêché aux fidèles dans l'église, ils prêchaient aux prêtres, dans le presbytère, en conversations, à table, en toute occasion. Ils justifiaient leur conduite par les exemples, les enseignements et les succès apostoliques de saint Alphonse, de saint Léonard de Port-Maurice, de saint Charles Borromée, etc.
— Pendant les repas, écrivait le P. Guibert. mes confrères poussent toujours la botte sur les matières théologiques, et mettent souvent au sac leurs adversaires.
Incapables d'échapper à la vigueur de leur dialectique, les rigoristes obstinés étaient contraints de dire pour toute défense ou excuse personnelle :
— Vous autres. Missionnaires, vous vous trouvez dans un état de choses exceptionnel, et vous pouvez absoudre plus facilement que nous.
— Eh bien ! alors, laissez-nous absoudre...
Cet aveu de leur part était une demi- victoire de la saine doctrine sur les errements séculaires. On forçait ainsi les grincheux à ne pas jeter les hauts cris pour une prétendue facilité, qui, au fond, était plus exigeante que leur rigorisme.
Mais les Missionnaires ne se contentaient pas de ce premier avantage, et ils insistaient :
— Le bienheureux Alphonse de Liguori est au ciel. C'est certain. L'Eglise la proclamé. Il a passé la moitié de sa vie au confessionnal, où il s'est sanctifié. Or, il nous apprend lui-même que sa Théologie n'est que le résultat de quarante ans d'expérience. Comment donc cette Morale qui a sanctifié le bienheureux Alphonse, pourrait-elle être suspecte ?
A cela, rien à répondre.
— Mais, continuaient les argumentateurs impitoyables, Bailly, Antoine, Jansénius sont-ils au ciel? Qu'en sait-on? Peut-être sontils damnés, et précisément à cause de leur Théologie. Vous ne le croyez pas : ni nous, non plus : mais quelle preuve en apporteriez-vovis ? Pourquoi donc préférer leur Théologie à celle que le Saint-Siège recommande ? 11 affirme qu'on peut la suivre, sans crainte de s'égarer. Avez-vous la môme certitude pour la leur ?
Ici encore, point de réponse.
— Voyez les effets de ce l'igorisme. Il éloigne invinciblement les âmes du confessionnal. Entre les confesseurs relâchés qui profanent le sacrement de pénitence, et les confesseurs trop sévères qui le rendent inutile, il est un juste milieu que la sagesse indique, et que nous enseignent les auteurs accrédités auprès du Saint-Siège. C'est la règle que suivent également les confesseurs les plus éclairés et les plus pieux de la A ille éternelle. Nous sommes donc en bonne compagnie.
Ces raisonnements impressionnaient curés et vicaires. Peu à peu, le nombre des opposants diminuait.
§6 Mgr Arhaud et ses préjugés gallicans.
Avec Mgr Arbaud, évéque de Gap, la lutte contre le jansénisme et le rigorisme revêtit un caractère particulier d'acuité.
On ne pouvait pas dire de lui, comme de INIgr Miollis, que la science lui manquât. Ancien professeur de Théologie dogmatique et d'Ecriture Sainte au grand séminaire de Digne, puis vicaire général de ce diocèse, il était homme d'étude, mais aussi gallican de la plus belle eau.
Sa nomination à Tévèché de Gap n'avait ])as été bien agréée par les prêtres de ce diocèse, précédemment uni à celui de Digne. Le connaissant, ils ne lui étaient ])as sympathiques. On le savait très susceptible sur les droits de son autorité, soupçonneux et ]>eu indulgent.
Quelques professeurs de son séminaire ayant montré des tendances ultramontaines, furent remplacés par d'autres, chargés d'enseigner les quatre articles schismatiques de la déclaration du clergé de France, de 1682.
Froid, inexorable, sous les formes polies des relations administratives, il devait faire souffrir les Missionnaires incomparablement plus que Mgr Miollis.
Malgré son estime pour les Oblats, et le plaisir qu'il avait eu de les voir arriver au Laus, il ne tarda pas à concevoir de la défiance envers
PERSÉCUTIONS ADMINISTRATIVES ajS
eux, à cause de leur fidélité aux doctrines romaines et aux principes théolog-iques de saint Alphonse de Liguori.
Ce fut l'origine d'une lutte obstinée que le prélat engagea avec eux, soutint jusqu'à sa mort, sans trêve ni merci, et dont il laissa la continuation, comme un héritage, à ses successeurs. Mgr Arbaud était un de ces hommes qui ne désarment plus, dès qu'ils ont pris parti contre quelqu'un.
La révolution de i83o ayant suspendu, pour un temps, la prédication des missions, il crut l'occasion bonne pour détruire, autant que cela dépendait de lui, la Congrégation des Oblats. N'ayant pu, en 1826, empêcher le Souverain Pontife de l'approuver, il s'était promis une revanche, et avait, d'abord, semé secrètement les obstacles pour tarir son recrutement.
Non content de cette tactique, trop lente, à son gré, il manifesta publiquement ses intentions hostiles, en iSSa, dans une circulaire à son clergé :
— Inutile d'observer, disait-il, que, dans un moment où l'on ne peut donner des missions, il faudrait des raisons difficiles à supposer, pour s'agréger à des Congrégations de Missionnaires.
Quoique le nom des Oblats ne fut pas prononcé, l'allusion était transparente. Un simple sentiment de reconnaissance élémentaire, pour tout le bien accompli dans son diocèse par eux avant la révolution de i83o, aurait dû lui interdire de mettre dans un écrit officiel une phrase de ce genre. N'était-ce pas exorbitant qu'un évêque profitât de la haine des sectaires contre les Congrégations religieuses, pour essayer de porter le coup de mort à l'une d'elles ?
A cause de la suppression momentanée des missions, les Oblats avaient consacré tous leurs soins au sanctuaire du Laus. Les pèlerins y revenaient, de plus en plus nombreux, et le ministère des chapelains produisait des fruits abondants.
Les choses ne pouvaient pas aller ainsi. C'eût été encore trop beau. L'évèque défendit donc aux chapelains de confesser, non seulement ceux qui n'avaient pas fait leurs pâques, et qui, d'après ses idées fausses, devaient nécessairement être renvoyés à leurs propres curés, mais, en outre, tous ceux qui ne seraient pas connus comme s'approchant de la sainte TaJjle, an moins douze fois par an.
Suivant l'expression du P. Guibert, c'était les réduire à confesser uniquement les dévotes.
Le motif de cette mesure invraisemblable était toujours le même :
— Mes curés se plaignent des absolutions données à leurs paroissiens. Ces plaintes me fatiguent.
Et, pour faire taire ces plaintes injustes, le prélat en est conduit à cette énormité : obliger les fidèles de son diocèse à se confesser, pour les pàques, à leurs curés respectifs.
Et lévèque qui parlait ainsi, n'était, certes, pas un ignorant. 11 n'agissait pas, non plus, sous l'impression d'une colère passagère. C'était un homme froid, maître de lui, ayant à cœur d'étayer chacun de ses actes administratifs par des raisons suffisantes.
Pour corroborer sa prohibition, il invoquait le décret du IV' Concile œcuménique de Latran, en 1-210, ordonnant aux fidèles de l'un et de l'autre sexe de s'adresser, pour la confession pascale, /)/*o/>r/o .sace/f/o//; expression qu'il traduisait par ces mots : à leur propre curé.
C'était renouveler, par une mauvaise interprétation du texte conciliaire, une erreur déjà condamnée, depuis plus de cinq cents ans. parle pape Jean XXII, dans sa Constitution Vas electionis, de i320, comme très préjudiciable au bien des âmes et contraire à la vérité ; in iniiUariim pernicieni aniniariini... periculosam miiltiiin, et veritati contrariain (i). Ce pape avait donc expressément défendu, à n'importe qui, de suivre cette opinion erronée.
A diverses reprises, cette condamnation et cette défense furent réitérées, en termes formels, par Clément YllI. en 1592, et Clément X, dans la Constitution Siiperna, du 21 juin 1670 (2).
Benoît XIV employa la dix-huitième de ses Institutions à montrer avec de nombreuses pièces à l'appui, auxquelles il ajoutait tout le poids de son autorité, que j^ar proprio sacerdoti, il faut entendre simplement tout prêtre approuvé (3).
Ancien professeur de dogme, Mgr Arbaud n'ignorait ni les Institutions de Benoît XIV. ni les décisions de Jean XXII, de Clément VIII et de Clément X. Mais, en vertu des fameuses libertés de léglise gallicane, il prétendait avoir le droit de se soustraire à l'obéissance due au Vicaire de Jésus-Christ.
Ainsi affranchi de cette sujétion gênante, il se retournait avec une puissance sans bornes vers les fidèles soumis à sa juridiction. Plus sévère que Dieu et que l'Eglise universelle, il chargeait tyranniquement leurs épaules d'un fardeau extrêmement lourd, dont le Ciel lui-même les exonérait. Dieu leur laissait le choix du confesseur : l'évêque leur enlevait cette liberté indispensable, et les obligeait à recourir au prêtre de son goût. Quelle épouvantable responsabilité ! Ne s'apercevait-il
(i) Decretales, E.rtrav., com. 1. V, tit. III. De hœreticis, c. 11. Cf. Corpus jnrls canonici, édition Friedberg, 2 in-fol., Leipzig, 1881, t. II, p. 1291.
(2) BiiUariam romaniim, 20 in-4°, Turin, 1867-18-2, t. XVIII, p. 5-.
(3) Benoit XIV, Opéra omnia, 18 in-4°, Prato, 1839-184-, t. X, p. 'j-2--^.
donc pas que son intransigeance multipliait les sacrilèges dans son diocèse et précipitait en enfer les âmes qui lui étaient confiées !
Voilà quelle était l'une des funestes conséquences du gallicanisme orgueilleux et despote : destruction de la primauté du Souverain Pontife ; pouvoir illimité de l'évêque sur ses diocésains, livrés sans recours possible à son absolue discrétion.
Le gallicanisme ne voulait pas du Pape établi par Jésus-Christ ; mais il en constituait lui-même autant qu'il y a d'évêques dans le monde entier. Ces gallicans ne secouaient le joug de Rome cjue pour mieux dominer et asservir les âmes.
Très habile à manier l'argument, Mgr Arbaud enveloppait ses erreurs de toutes les subtilités de la chicane famihères aux sophistes.
Heureusement, il i-encontra dans le jeune supérieur de Notre-Dame du Laus un redoutable adversaire, devant lequel, sans pourtant s'avouer vaincu (cette confession eût trop coûté à sa dignité froissée), il dut finalement battre en retraite.
Le T*. Guibert tient tête à Mgr Arbaud et s'impose à lui par sa supériorité intellectuelle.
Au reçu de la stupéfiante lettre limitant à ceux qui communiaient au moins douze fois par an, ses pouvoirs de juridiction et ceux de ses confrères, le P. Guibert résolut de se rendre à Gap, pour répondre à l'évêque de vive voix.
— J'y porterai tout le calme possible, écrivait-il au P. de Mazenod; mais ma douceur et ma patience seraient prises pour de l'imbécillité, si je paraissais insensible à un procédé qu'il est impossible de qualifier.
La conférence se prolongea pendant deux heures.
Après avoir rappelé le bien considérable accompli par les Oblats dans le diocèse, le P. Guibert se plaignit qu'on les eût récompensés par un interdit aussi odieux, et cela, pour plaire à certains prêtres trop rigoristes, accusant les Missionnaires d'appliquer une morale relâchée.
— Si ces prêtres qui nous calomnient, persistent dans leur désastreuse méthode envers les pécheurs qu'ils traitent d'une manière barbare, ils n'auront bientôt plus un seul homme, dans leur paroisse, qui consente à se confesser. Notre ministère au Laus est un remède à leur ignorante sévérité.
Pour démontrer cette assertion, le P. Guibert ne cacha point que lui et ses confrères se conformaient généralement aux solutions de saint Alphonse. L'évêque accueillit cette déclaration comme une sorte
aj6 l'extkxsion e\ fuance
de triomi)he, qui. dailleiu's. ne dura pas. Le P. Guibert apporta aussitôt, en faveur de cette Théologie, l'autorité des Sulpiciens si chère au prélat, et surtout l'approbation, récente alors, de la S. Pénitencerie, dont il lui remit une copie, en le priant d'y jeter un coup d'œil.
— Oh ! repartit négligemment Mgr Arbaud, il ne me serait pas difficile d'en obtenir une semblable pour la Théologie d'Antoine et de Bailly !
— Je serais très curieux de la lire, répondit le P. Guiliert en branlant la tète.
La discussion recommença plus serrée et plus pressante ; mais visiblement l'évèque perdait du terrain.
— J'avoue, finit-il par dire, qu'il y a, dans mon ordonnance, plusieurs choses imi)raticables.
— N'est-il pas ridicide de supposer, Monseigneur, qu'on arrive à nous, des extrémités du diocèse, uniquement pour décliner l'obligation de la confession pascale au curé ?
— En effet, ce n'est pas croyable.
— Ne serait-ce pas assez de restreindre l'intertlit aux habitants des paroisses environnantes, qui sont plus exposés que d'autres à se présenter au Laus dans ce but ?
En suggérant finement ce mezzo termine, le P. Guibert savait fort bien que l'évèque ne l'accejJterait pas, car c'eût été dévoiler ostensiblement au public ceux dont les plaintes étaient la cause du confiit qui touchait de si près les gens de toute condition.
— J'y penserai. J'ai besoin de réfléchir encore. Je vois que les choses ne peuvent aller comme je les ai réglées. Je vous écrirai de nouveau.
— Que Votre Grandeur ne prenne pas cette peine. Dans quelques jours, je reviendrai.
Si cette première entrevue n'avait pas donné au P. Guibert la victoire complète, elle lui avait [)rocuré, du moins, une sorte d'accalmie et l'assurance d'un niodiis vivendi plus supportable. Il se proposait de retourner au combat. Pour ce motif, il n'avait pas voulu d'une de ces lettres administratives si faciles à rédiger dans le silence du cabinet, et dans lesquelles les mesures les plus draconiennes se glissent sous l'atticisme des phrases. Il lutterait pied à pied, quoique (il le devinait) Mgr .\.rbaud eut préféré n'avoir pas à subir de nouveaux assauts de sa part.
— Je lui soumettrai, disait-il au P. Martin qui l'avait accompagné, une liste de curés dont nous renverrons obstinément les paroissiens, car
ce sont ceux qui se plaignent le plus de nos prétendus empiétements sur leurs droits inaliénables. Vous verrez que, l'année prochaine, la plupart d'entre eux adresseront une supplique à l'évêque. afin qu'il nous ordonne de confesser leurs j^aroissiens. Ce serait un grand miracle, si nous passions l'année sans que l'un de ces hypocrites soit lapidé.
Quelques jours après, le jeune supérieur réapparaissait au palais épiscopal. Il obtint plusieurs atténuations aux rigueurs précédentes. Ces succès de détail lui fournirent l'occasion de remonter jusqu'à la question de principes. En termes respectueux, il rappela ce qu'enseigne Benoît XIV sur ceux qui voudraient obliger les fidèles à se confesser à leur propre curé.
— Oui, oui ! s'écria Mgr Arbaud, en l'interrompant ; je sais que Benoît XIV traite cela d'abus de pouvoir, mais...
La phrase ne fut point achevée : elle était suffisamment claire. Elle signifiait évidemment :
— Benoît XIV, Clément X, Clément VIII, Jean XXII, et tous les Papes ont pensé et décrété ce qu'ils ont voulu. Que m'importe? Les libertés de l'église gallicane me dispensent de me plier à de telles décisions. En somme, qu'est-ce que le Pape? L'évêque de Rome ; mais un évêque comme les autres. Je suis évêque, moi aussi. Donc, mon sentiment vaut bien le sien!... Dans mon diocèse, je suis maître absolu.
Sous forme de conclusion à cette profession de foi aux tendances schismatiques, l'évêque ajouta :
— Je ferai une exception pour vous.
— Pardon, Monseigneur, il m'est impossible de l'accepter. Mes confrères sont aussi dignes que moi de la confiance de Votre Grandeur.
Après cette noble et franche déclaration, le P. Guibert se retira, bien disposé à n'avoir, désormais, avec l'évêché, que les rapports strictement indispensables.
Au cours de la conversation, le prélat avait reproché, plusieurs fois, à la Congrégation, que ses membres eussent parlé en chaire du gouvernement monarchique de l'Eglise. Entretenir les chrétiens de la suprématie du Pape ! Quelle imprudence ! Quelle intempérance de langage!.. Il y avait là, selon lui, une erreur aussi grave que celle qui découlait de l'application des principes relâchés du bienheureux Alphonse. Gardien des croyances et de la morale, il ne supporterait pas que l'on prêchât, dans son diocèse, des propositions aussi répréhensibles.
2^8 l'extension en FRANCE
G'étail donc chose parfaitement constatée. La persécution tlont soulVraient les Oblats, provenait uniquement de leur attachement aux doctrines romaines. Avide d'omnipotence, Tévêque gallican les accusait de n'avoir aucunement l'esprit de son diocèse. Par ce dévouement au Saint-Siège, les Missionnaires compromettaient, dans son domaine, l'unité de rues.
— Ceux qui travaiHent chez moi, avait-il répété, doivent s'engager à suivre mes pinnci[)es. La similitude de vues est indispensable. Quand les principes sont opposés, on ne peut longtemps s'entendre.
Jamais le P. de Mazenod n'aurait consenti à ce que ses fds devinssent galHcans ou jansénistes.
— On ne peut liésiter, leur avait-il dit, entre le particularisme étroit des principes diocésains côtoyant l'hérésie, et les ]>rincipes adoptés par Rome et par les théologiens qu'elle approuve.
Dans ces démêlés si pénibles, le P. Guibert avait montré beaucou}) de tact et de fermeté. Il s'était révélé à Mgr Arbaud comme un redoutable jouteur, dont l'incontestable supériorité lui portait ombrage. L'évèque ne pouvait lui refuser son estime ; mais il le craignait et désirait son éloignement. Il eut même la naïveté de le manifester un peu trop dans une autre rencontre :
— Ces griefs que je formule, sont, au fond, très honorables pour vous. S'il y avait encore des missions à faire ici, je ne demanderais pas mieux que de vous conserver dans mon diocèse. Mais les missions sont maintenant impossibles. Puis, pourquoi vous le dissimuler? Je souhaiterais quelqu'un qui... eût moins d'esprit ; qui fût moins... insinuant... qui eût moins d'influence sur les prêtres... Beaucoup se sont confessés à vous durant la dernière retraite pastorale... Beaucoup viennent au Laus se recueillir, plusieurs jours, sous votre direction... Assurément, je n'y vois pas de mal, mais...
Le P. Guibert n'avait pas besoin qu'on lui répétât deux fois les choses. Dans ces réticences embarrassées, il découvrait nettement la pensée inspiratrice. Il communiqua donc les réflexions de l'évèque au P. de Mazenod, et sollicita son changement.
— Pourtant, disait-il, je me soumettrai encore, si l'obéissance le veut, à l'humiliation de rester ici. Je ne saurais vous donner une juste idée de l'enfantillage de cette administration. Avec des intentions droites, je suppose, elle a une manière si buidesque, si à rebours, que je défie qui que ce soit d'inventer une chose contre le sens commun, qui ne se fasse ici. Il n'est pas un prêtre de mérite quelle n'écarte d'elle, et, de plus, par rapport à nous, il y a un système. On s'attendait à nous voir partir, à la révolution : on est désap-
pointé de notre persévérance, et on cherche à nous fatiguer à force de tracasseries. Je sais cela au clair. On est à l'alTùt d'un prétexte, bon ou mauvais, pour en finir avec nous... Vous voyez ce qu'il en est de nos relations avec l'autorité diocésaine. Nous sommes tout à fait dans le bon g^enre : les compliments se font de vive voix ; les vérités, nous nous les envoyons par la poste... Dans le cours de notre longue conversation, Monseigneur n'a cessé de me dire les paroles les plus aimables. C'est curieux!... Je vous assure qu'il est très heureux pour rÉgliso que des hommes de cette espèce soient relégués dans un coin du monde, où l'on n'est point si difficile. L'évèque désirerait que j'eusse moins d'esprit. Soyez certain que je ne suis pas tenté de faire le même souhait à son égard.
Presque en même temps que cette lettre, le Fondateur en reçut une de Mgr Arbaud, réitérant ses plaintes au sujet du dissentiment de doctrines entre lui et les chapelains du Laus, et se terminant par ces considérations doucereuses :
— Sans doute, vous ne me laisserez pas le P. Guibert : il a trop de qualités pour demeurer dans un poste si insignifiant. Ce ne saurait être une punition pour lui de quitter un désert, pour aller habiter une grande ville. Vous m'obligeriez, en le remplaçant par quelqu'un qui aurait des qualités moins brillantes... assez prudent aussi pour s'occuper moins que lui à faire des recrues pour votre Société...
Nonobstant ces froissements réciproques, le Supérieur général ne jugea point à propos de retirer le P. Guibert. Ce changement eût semblé une capitulation. Le temps, pensait-il, apporterait quelque remède et rendrait la situation moins tendue.
De fait, Mgr Arbaud n'osait plus condamner ouvertement la Théologie du bienheureux Alphonse. Il était réduit à dire simplement qu'on en abusait parfois ; mais il évitait soigneusement toute discussion avec le P. Guibert. Celui-ci lui avait trop bien prouvé, et devant témoins, qu'il ne lui appartenait pas de proscrire une Théologie approuvée et conseillée par l'Eglise.
C'était, là, cependant, une de ces vérités que les gens autoritaires pardonnent difficilement à ceux qui ont le courage de les leur servir. Il en coûte, alors, beaucoup d'avoir raison : c'est une faute irrémissible.
Mgr Arbaud, néanmoins, était trop politique, pour trahir son mécontentement de voir le P. Guibert maintenu à son poste. A sa lettre, le P. de Mazenod avait répondu :
aSo l'extension en fuance
— Vous voudriez que je rappelasse le P. Guibert. Pourquoi donner ce désagrément à un homme si estimable, dont vous n'avez cessé de faire l'éloge, en toutes circonstances ? Si ce Père est coupable, qu'il soit puni : mais vos lettres établissent le contraire. S'il est innocent, pourquoi le punir ? C'est à tort que vous lui faites un crime de ne pas repousser ceux qui se présentent chez nous.
Ainsi pris dans ses propres filets, Mgr Arbaud se montra bon prince. Il n'osait pas avouer les vrais motifs qui l'excitaient à tant désirer le départ du supérieur des chapelains. Ces motifs, tout à la louange du P. Guibert, étaient la condamnation directe de la conduite du prélat envers lui.
N'ayant pu obtenir son éloignement, il en arriva à dire qu'il ne l'avait jamais sérieusement demandé, et, pour tout effacer, combla le P. Guibert de politesses. Dans les réunions à l'évéché, à l'occasion des conférences ecclésiastiques, il lui réservait toujours et partout la première place. Il le consultait pour des affaires délicates, et affichait beaucoup de déférence pour ses avis.
Le P. Guibert était trop diplomate, lui aussi, pour se laisser prendre à ces flatteuses apparences.
— Moins d'honneurs et plus de franchise, disait-il, me plairaient davantage.
Dans ce sens, il écrivait au P, de Mazenod, le 21 mars i833 :
— Hier, j'ai signé mon traité de paix avec l'évêque de Gap... J'ai dîné chez lui... Il a manifesté des sentiments très bienveillants, exprimant l'espoir que nous serions meilleurs amis que jamais.
Trois jours après, le P. de Mazenod lui répondait :
— J'ai admiré les moyens que vous avez employés pour ramener cet esprit difficile à des pensées moins amères... Vous avez sauvé la partie... La raison, les procédés, la justice étaient pour nous; la force et l'arbitraire étaient entre ses mains : il en eût usé par suite de son caractère et de son éducation...
Dès lors, les relations de Mgr Arbaud avec les chapelains furent moins hostiles. 11 ne s'opposa plus au désir de ses diocésains d'entrer dans la Congrégation. Si des prêtres hasardaient quelques plaintes, il leur imposait silence, en les assurant qu'il s'entendait fort bien avec le supérieur du sanctuaire.
Ayant, à ses propres dépens, constaté l'habileté du P. Guibert dans les négociations, il recourut à son talent de diplomate, et le pria de soutenir l'appel en Cour royale d'un ecclésiastique du diocèse, déjà condamné en première instance. Pour s'en occuper activement.
le P. Guibert se rendit à Grenoble et y séjourna plusieurs semaines. Le succès couronna ses efforts, et l'évêque en fut charmé.
— Je ne souhaite pas, disait plaisamment à ce sujet l'intelligent religieux, que le clergé des Hautes-Alpes ait beaucoup de procès : il serait capable de me nommer procureur général...
Les calomniateurs, cause originelle de cette guerre déloyale, se sentaient vaincus. Ils s'empressèrent de rentrer dans l'ombre.
Quant à l'ensemble du clergé, il devenait de plus en plus sympathique aux Oblats. Le nombre de ceux que la pensée de faire les exercices spirituels sous leur direction amenait au Laus, croissait sans cesse. Il y en avait, parfois, jusqu'à vingt et vingt-cinq, en même temj^s. Dans le courant d'une seule année, on en compta plus de cent cinquante.
Dans ce revirement des esprits et dans ce ministère si utile, les chapelains trouvaient un dédommagement aux tracasseries administratives, dont ils avaient si injustement été l'objet.
La paix étant ainsi reconquise, ils dotèrent le Laus d'une école, et s'occupèrent de bâtir un clocher monumental à l'église qui en était dépourvue. Cette dernière entreprise ardue demandait de l'audace et du courage, car, vu la déclivité du terrain, des fondations profondes et coûteuses seraient nécessaires. Grave problème à résoudre, surtout pour un pays de montagnes où les ressources n'abondaient pas, et où le charroi des lourds matériaux entraînait d'énormes dépenses.
Plaçant toute leur confiance en Dieu et en la Sainte Vierge qu'ils voulaient glorifier, ils se mirent à l'œuvre. Malgré des difficultés de tout genre, les travaux marchèrent bon train. La construction s'éleva, au grand contentement des habitants et des pèlerins enthousiasmés.
Notre-Dame du Laus. — Vue du sud-est.
§ 1 Situation religieuse de la Suisse, à cette époque.
Le calme s'étant rétabli en France, les scolastiques, au mois de janvier i833, quittèrent leur charmant asile de Billens, pour regagner Marseille. Plusieurs Pères, néanmoins, restèrent, afin de continuer les prédications commencées avec tant de succès, les années précédentes.
La révolution de i83o avait eu, en Suisse, un contre-coup dont les elTets duraient encore. Les philosophes, rationalistes, libéraux et protestants, en avaient profité pour se liguer contre les catholiques, dont ils tâchaient de diminuer et même de neutraHser entièrement l'influence. Leur but était de les écarter du gouvernement, afin de les asservir avec plus de facilité. Ils méditaient aussi la spoliation des chapitres, des collégiales et surtout des maisons religieuses. Les catholiques, pourtant, comprenaient plus d'un tiers de la population : s'ils ne possédaient pas la majorité, ils constituaient donc une minorité respectable.
D'abord, éclata une guerre de presse. Quotidiennement paraissaient des articles hostiles à lEglise. Les membres du clergé étaient vilipendés, et les couvents dénoncés comme regorgeant de richesses, qu'il importait de recueillir au plus tôt dans les caisses de l'Etat.
Onze députés rédigèrent, à Baden, un formulaire des plus attentatoires aux droits du Saint-Siège et à ceux des catholiques, reconnus par le Pacte régissant la llé[)ublique helvétique depuis i8i5. Ce document ne visait à rien moins qu'à assujettir l'Eglise au pouvoir laïque et à créer une religion nationale. Nonobstant une condamnation sévère de Grégoire X^'I, cette déclaration schismatique fut adoptée par le Grand Conseil de Berne.
Le parti libéral et protestant inondait de ses mauvais journaux tout le territoire, et façonnait, dans ce sens, l'opinion publique.
Au mois de mai i833, le préfet de llomont reçut de l'autorité
suprême l'ordre de surveiller par sa police les voyages des Pères Oblats, ainsi que leurs paroles en chaire, avec menace, le cas échéant, de retirer à ces prêtres étrangers le permis de séjour sur le sol de la Confédération.
Les Pères ne jouissaient donc que d'une sécui^té relative. A l'horizon, les nuages s'amoncelaient.
§2 Courses apostoliques dans le canton de Tribourg.
Sur une population de cent cinq mille âmes, ce canton avait quatre-vingt-dix mille catholiques, et seulement quinze mille protestants.
Comme nous l'avons relaté, les Oblats donnèrent, en 1882, les exercices des Quarante Heures dans presque toutes les paroisses. Le succès de ces prédications leur valut de nombreuses demandes pour des œuvres de plus longue haleine, et, en i833, ils prêchèrent une série de retraites de huit jours dans ces mêmes localités.
— La besogne était rude, écrivait le P. Bernard. On sortait de table à une heure et demie. Aussitôt après, sermon ; puis, immédiatement au confessionnal jusqu'à jusqu'à onze heures et demie du soir. Suivait la collation, rapidement prise. On se couchait vers minuit, et, dès deux heures et demie du matin, ou trois heures, au plus tard, on rentrait au confessionnal, jusqu'à dix heures et demie, moment de l'office et du premier sermon. Je connais tel des nôtres qui, durant j)lus d'un mois. n"a [)as goûté, chaque jour, plus de deux heures de sommeil. Ce travail excessif ne comportait, en elfet, aucune interru])tion pendant une semaine, après laquelle le curé de l'endroit, accalmie de fatigue et hors de combat, allait se mettre au lit. Quant au Missionnaire, il parlait aussitôt pour une autre paroisse, où il recommençait, le jour même, ce train de vie...
A semblable régime, c'est miracle que les Pères n'aient pas comj)romis irrémédiablement leur santé. Ils étaient jeunes et ne calculaient pas avec leurs forces : leur zèle pour le salut des âmes les en empêchait.
L'année suivante, ils retournèrent dans ces paroisses, pour y maintenir et y développer le bien accompli.
§3 Dans le canton de J^aud.
Situé entre le canton de Fribourg à l'est, et la ligne frontière des départements français du Jura et du Doubs à l'ouest le canton de Yaud s'étend, du sud au nord, depuis la rive septentrionale du lac de
284 l'extexsion en frange
Genc've jusqu'à la rive méridionale de celui de Neulcliàtel, avec une superficie de trois mille deux cents kilomètres carrés. Il comptait, alors, une population de deux cent mille protestants et de treize mille catholiques. Sa capitale est Lausanne.
Dans ce canton, le labeur était à i)eu près le même que dans celui de Fribourg ; mais, ordinairement, onavait quelques jours d'intervalle, d'une retraite à l'autre.
Ainsi furent retrempées dans la ferveur des paroisses mixtes, où il y avait dix fois plus de protestants que de catholiques.
A Lausanne, les Pères Martin et Bernard prêchèrent une vraie mission, pendant le mois de mars i833, à la prière de l'évèque. Mgr Yenni.
Depuis la Réforme, c'était la première fois que la parole sainte se produisait d'une manière solennelle dans cette ville, où l'on tolérait à peine le culte catholique, en l'enserrant dans un ensemble de mesures sectaires.
Pour cette mission, il falhit se munir d'une autorisation du Conseil d'État, qui poussa la prudence jusqu'à placer des gardes à la porte de l'église.
De leur côté, les Pères y apposèrent une grande affiche, indiquant à l'avance les sujets traités.
Non seulement les catholiques de Lausanne, mais ceux des environs profitèrent de cette bonne fortune. Des auditeurs vinrent même de fort loin. Tous s'approchèrent des sacrements. Parmi eux. on nota des personnages distingués et une foule de familles étrangères, que la beauté du paysage et la pureté du climat attirent, chaque année, dans la capitale du canton de Vaud.
Beaucoup de protestants de toutes les classes, bourgeois et ouvriers, assistèrent aux réunions. Les ministres y j^arurent aussi, et y conduisirent les élèves de leur séminaire, dans l'espoir que les uns et les autres trouveraient les Pères en défaut, et leur susciteraient quelque j)erfide querelle. Mais ces charitables messieurs en furent pour leurs frais d'imagination. Ils sortirent décontenancés, tandis que leurs adeptes sentaient leurs préjugés s'évanouir devant cette exposition claire, calme et communicative de la doctrine révélée.
— Si je croyais à quelque chose, disait l'un d'eux, j'embrasserais le catholicisme, car il n'y a que les prêtres catholiques qui parlent avec conviction.
Les gens du peuple, établissant un parallèle entre leurs ministres et les Missionnaires, s'écriaient tout haut :
— Que les catholiques sont heureux ! Nous sommes, nous, un
troupeau sans pasteurs ! Nos ministres n'ont pas le zèle des prêtres catholiques !
Des dames protestantes, assidues aux sermons, très touchées de ce qu'elles entendaient, allaient le répéter aux malades.
En somme, cette station eut des résultats très consolants. Les catholiques se raffermirent dans leurs croyances, et les protestants furent ébranlés.
— Que de dissidents auraient fini par se convertir, écrivait le P. Martin, si le temps nous eût permis de compléter leur instruction !
Pour ce motif, le P. Bernard, sur les instances du curé, retourna, au mois d'août, et, pendant quinze jours, jeta la Jjonne semence dans ces âmes avides de surnaturel.
Le P. Martin y revint, lui aussi, avec le P. Bermond, pendant le Carême de 183^.
— A Lausanne, le nombre des catholiques augmente, écrivait-il, le i3 avril. La paroisse chang'e à son grand avantage, et dans l'église le culte se déploie avec pompe... J'ai eu pour aviditeurs le baron de Lucinge et le baron de Gharette, dont les femmes sont les filles du duc de Berry (marié en Angleterre), et aussi le baron et la baronne de la Rocliejaquelein. Les Gharette et les Larocliejaquelein ont communié plusieurs fois. Les deux filles du pauvre duc de Berry sont pieuses comme des anges et éminemment bienfaisantes ! Beaucoup s'étonnent de rencontrer tant de simplicité unie à tant de piété dans des personnes de si haut rang !
D'autres missions renouvelèrent également Echallens, Brétigny, Bottens, Villars, etc. Les Pères restaient sur la brèche, du matin au soir et une partie des nuits, prenant à la hâte leur rej^as. Parfois même, ils quittaient la table, sans achever leur frugale réfection, pour ne pas faire attendre les pénitents assiégeant les confessionnaux. En chacune de ces localités le travail fut énorme ; mais le bien opéré dépassa toutes les prévisions.
§ 4 Dans le canton de Genève.
Les catholiques formaient le quart de la population de cette ville, et presque la moitié de celle du canton. Les protestants, cependant, quoique peu supérieurs en nombre, détenaient le pouvoir et prétendaient le garder par tous les moyens. Depuis la révolution de juillet principalement, ils redoublaient d'activité.
Malgré ces circonstances si défavorables, les Oblats évangélisèrent
286 l'extension en FR-\XCE
avec succès toutes les paroisses de cette circonscription, excepté une ou deux (i).
Ils commencèrent, au mois de décembre i833, par la mission de Chêne, jolie ville de trois mille habitants, à quatre kilomètres à lest de Genève. Sur ce chillVe, il y avait seulement, alors, dix-huit cents catholiques, que le voisinage immédiat des protestants avait sensiblement attiédis. Plus de trois cents hommes négligeaient le devoir pascal. La civilisation philosophique, prônée ]3ar Voltaire et Rousseau, permettait à ses partisans, sous les dehors d'une honnêteté d'apparat, toutes sortes de désordres.
Ce milieu mondain se piquait de belle littérature. Lorsqu'on apprit que les Missionnaires étaient français, on accourut les entendre. L'affluence grandit sans cesse, soir et matin, pendant quatre semaines. Les familles de la bourgeoisie et de l'aristocratie donnèrent l'exemple et entraînèrent les masses.
Dans les cafés, les hôtels, les cercles, il n'était question que de la Mission. Là, où, d'ordinaire. Ion bafouait la religion et ses ministres, on se provoquait, par des enjeux, à se convertir.
— Je parie dix francs que tu te confesseras !
— J'en parie quinze que je ne me confesserai point !
— Bah ! tu es déjà ébranlé !
— Pas du tout !
— Mais oui !
— Mais non !
Le plus souvent, les quinze francs étaient perdus, et les soi-disant « irréductibles » fmissaient par s'agenouiller aux pieds du prêtre.
Des dames, animées d'un zèle infatigable, furetaient partout, et, chaque jour, amenaient au Tribunal de la pénitence les récalcitrants, vaincus par leurs pieuses industries.
Une communion générale eut lieu à la messe de minuit de la fête de Noël. Près de douze cents j)ersonnes y participèrent. Les protestants, venus à cette magnifique cérémonie, en furent émerveillés.
La mission se clôtura par un acte solennel de consécration à la Sainte Vierge, hommage public qui, depuis trois siècles, n'avait pas été rendu, dans ce pays, à l'Immaculée Mère do Dieu. On aurait pu craindre quelques démonstrations hostiles des protestants opposés à ce culte, si légitime, pourtant, et si raisonnable ; mais, tels étaient leurs sentiments, après les prédications auxquelles ils avaient assisté, que tout se passa dans le plus grand calme. Bien des larmes d'atten-
(i) Voir la carte p. 240.
drissement coulèrent, tandis que l'orateur expliquait combien est consolante, pour l'humaniti'' exposée à tant de misères, la pensée qu'elle a au ciel une Mère toute-puissante et si pleine de miséricordieuse bonté. Un des fruits les plus précieux fut l'organisation d'une congrégation de jeunes fdles, qui, dès le premier jour, compta plus de cent membres. C'était un moj^en d'éviter les mariages mixtes, si multipliés dans ces contrées et si préjudiciables à la religion. Trois mois après, le P. Martin, en leur donnant une retraite, constata avec plaisir qu'elles avaient persévéré dans leurs excellentes dispositions et dans l'observation du règlement qu'on leur avait laissé. Elles avaient même, en se cotisant, bâti une chapelle pour leurs réunions. Le P. Bermond, en i835, leur prêcha une autre retraite.
Après la mission de Chêne, les Pères remontèrent la rive sud du lac de Genève, vers Tlionon, ancienne capitale du Chablais, et évangélisèrent successivement, toujours avec la même efficacité, les villes de Meynier, de Collonge-Saint-Maurice, de Corsier et d'Hermance. Ils revinrent, plusieurs fois, dans ces localités, au cours des années suivantes, pour afiermir le bien accompli. Sur ce théâtre, autrefois, saint François de Sales avait déployé son zèle. Ils l'invoquèrent avec ferveur et se mirent spécialement sous sa protection.
A Meynier, d'exécrables scandales avaient éclaté avant l'arrivée des Pères ; mais le bruit de leurs succès à Chêne les précéda aussi, et l'on accourut en foule les entendre. Cet empressement se maintint, soir et matin, malgré une ]3luie battante qui dura tout le temps de la mission.
— Le triomphe de la grâce a été complet, écrivait le P. Martin. Un seul homme, vieux soldat de Napoléon, n'a pas voulu se rendre à Dieu ; mais tous les autres nous ont dédommagés par leur sincère conversion. J'ai vu, là, se renouveler toutes les scènes édifiantes de nos grandes missions de France. Ce qui facilite beaucoup le travail en ce pays, c'est que généralement tout le monde est instruit. On n'a besoin que de toucher les cœurs.
Les vignobles sont fertiles dans les environs de Corsier, et cette ville abondait en cabarets, source intarissable de désordres. Le sujet de plusieurs sermons était tout indiqué. Non seulement on écouta les Pères, mais, pendant la mission, les cabarets furent déserts. Les propriétaires ne s'en fâchèrent pas outre mesure. Ils résolurent d'entendre ces prédicateurs qui leur ravissaient leurs clients.
Au sortir des sermons, plusieurs ivrognes invétérés maudis-
288 l'extexsiox ex fkaxce
saient, à haute voix, ces antres de perdition, jurant qu'ils n'y remettraient plus les pieds. Le proverbe basé sur rex})érience « qui a bu. boira », ne se réalisa point. Après la mission, les cabarets ne demeurèrent ouverts que quelques heures du jour. On les fermait, à la tombée de la nuit, même le dimanche.
— J'en fus témoin, écrit le P. Martin, quand je revins, quelque temps après. Le curé me fît parcourir les rues, vers huit heures du soir. Nul cabaret ouvert. Partout le calme. La grâce de la mission régnait encore sans afTaiblissement.
Les protestants, stupéfaits de semblables résultats, ne s'expliquaient point que la voix d'un prêtre acquît tant d'empire sur les volontés, à l'encontre d'une passion si tyrannique. Plusieurs, à ce signe, reconnaissant l'intervention de Dieu, songèrent à embrasser le catholicisme.
A Hermance, l'élan fut tel, que tous les hommes, à l'exception d'un fou, se présentèrent au Tribunal de la pénitence et à la sainte Table. Une congrégation de jeunes filles s'établit également.
En décembre i835, c'était le tour de Gollex-Bossy, charmante localité située au-dessus de la rive occidentale du lac de Genève, à une dizaine de kilomètres de cette ville.
Là. aussi, deux camps : celui de l'église et celui des cabarets. A l'église, la prière, les prédications, les exercices religieux ; dans les cabarets, l'ivrognerie, les chansons légères, la danse, les blasphèmes. La lutte s'engagea... Après la première semaine, l'église commença à l'emporter ; et, finalement, la grâce triompha de toutes les résistances. Une dizaine d'hommes seulement, n'ayant d'humain que la figure, se montrèrent rebelles jusqu'au bout. Mais que de consolants retours ! Des vieillards octogénaires ne se rappelaient pas avoir rien vu de pareil.
A la Table sainte, en eftet. s'agenouillèrent, le visage resplendissant d'une céleste joie, des hommes qui, depuis vingt, trente, quarante et même soixante ans, avaient oublié leurs devoirs religieux. Plusieurs de ceux-ci, pendant la grande Révolution, avaient transformé la chaire de l'église en tribune de perversion, d'où ils avaient déblatéré contre la foi, la morale et la société. Convertis, et désireux de réparer leurs fautes, ils se changèrent en apôtres, pour gagner à la vérité leurs concitoyens encore hésitants.
Etrange spectacle ! les cabaretiers eux-mêmes conduisaient au confessionnal leur fidèle clientèle !...
Au mois de janvier i836, mission pendant quatre semaines, dans la
paroisse de Confîgnon, à huit kilomètres au sud-ouest de Genève. Cinq hommes seuls résistèrent obstinément : c'étaient des usuriers auxquels il en coûtait trop de restituer le bien mal acquis. Les habitants des [laroisses voisines s'unirent à ceux de Gonfignon, de sorte que la communion générale fut très imposante. Une solennelle plantation de croix termina les exercices.
Succès identiques dans les paroisses de Gompésières ; de Collonges, dilVérente de GoUonge-Saint-Maurice, dont nous avons déjà parlé ; de Bernex, près de Gonfignon ; de Versoix, à huit kilomètres au nord de Genève, sur les bords du lac, etc. Dans cette dernière ville, le curé, découragé, était décidé à placer sur l'autel une statue de la rehgion, voilée d'un crèjie noir ; puis, à fermer son éghse et à s'en aller... Après la mission, il changea d'avis.
L'évêque appréciait les Oblats et leur confia le soin de le précéder dans ses tournées, afin de préparer les habitants au bienfait de la visite épiscopale.
Les missions prêchées furent si nombreuses que le P. Martin pouvait écrire, le i3 avril 1887 :
— Nous avons parcouru, le P. Ricard, le P. Bernard et moi, une douzaine de paroisses, depuis le mois de novem})re dernier. Dans le canton de Genève, il n'y en a pas trois qui n'aient passé par nos mains.
Le bonheur des convertis se traduisait en dehors par une expansion parfois quelque peu tapageuse.
Suisses ou Savoisiens n'économisaient pas la poudre. Le jour de la clôture, on tirait des boîtes, depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Ces engins de gros calibre faisaient un bruit semblable à un coup de canon. Il se répercutait dans le lointain. Tout le canton en retentissait.
Au commencement, les hauts personnages de Genève, ignorant l'origine de ces détonations insolites, se demandaient ce qui arrivait dans la République. L'alTaire fut portée au Gonseil d'P^tat. Tolérerait-on un pareil vacarme ?... Et quels étaient donc ces hommes qui, dans la contrée, soulevaient tant d'enthousiasme ?
Un conseiller d'Etat, ami des Pères, plaida si habilement leur cause, qu'il fut officiellement chargé de leur dire que le gouvernement les voyait de bon oîil et les autorisait à continuer leur œuvre.
Nonobstant ces belles paroles, les Missionnaires s'aperçurent qu'ils étaient suivis de près par des agents de la police secrète.
Les ministres protestants, en effet, s'irritaient fort, en constatant
agO L EXTENSION EN FRANCE
les progrès de ce qu'ils appelaient avec mépris le « papisme ». Après le départ des Missionnaires, ils se précipitaient vers les localités évangélisées, pour reconquérir le terrain perdu. Par leurs prêches, agrémentés de calomnies et d'insultes, ils essayaient de répandre l'erreur, là où la vérité s'était épanouie.
Toujours très mal reçus, non seulement ils n'eurent pas à se féliciter de leur zèle, mais souvent durent déguerpir au plus vite. A Hermance, par exemple, la femme du maire et la sœur d'un conseiller d'État, prévenues de l'arrivée des ministres, enrégimentèrent toutes les filles de la ville et les armèrent de torches de paille. Quand ils se présentèrent, elles dressèrent devant eux une barrière de flammes et les mirent en fuite.
Une seconde fois, les hérétiques tentèrent de s'emparer de la place; mais la vaillante armée féminine les repoussa encore victorieusement par un autre procédé, car elle était riche en expédients. La moitié des femmes prit de la terre, et l'autre des cruches pleines de liquide. A peine arrivés, les ministres furent obligés de tourner bride promptement. emportant, sur leurs habits et sur leurs visages, les marques peu enviables de cette eau lustrale d'un nouveau genre.
Après cette double déconfiture, ils n'osèrent pas reparaître.
Plus ardents encore, les gens de Corsier incendièrent la salle dans laquelle les sectaires s'eflbrçaient, par leurs diatribes, d'annihiler les fruits de la mission. Les coupables n'eurent que le temps de sauter par les fenêtres.
§5 Dans le pays de Gex (Ain). Terney-Yoltaire.
Fragment de l'ancienne Bourgogne, et formant la partie orientale du département de l'Ain, le pays de Gex est presque entièrement séparé du reste de la France par les plus hautes montagnes du Jura. Ses coteaux qui s'inclinent vers le lac Léman, sont couverts de prairies, de pâturages, de jardins et de champs de céréales. Depuis i8i5, six communes en sont détachées et englobées dans le canton de Genève. La population est un mélange des diverses races qui ont successivement possédé cette région : Helvètes, Burgondes, Allobroges, Italiens, Espagnols. Les Bernois s'en rendirent maîtres de i536 à i564, et forcèrent les habitants à embrasser le calvinisme.
A partir de i833, les Oblats évangélisèrent les paroisses du j)ays de Gex et la ville du même nom, sous-préfecture du département de l'Ain.
Ils y prêchèrent non seulement des retraites dune semaine, mais
de véritables missions se prolongeant jusqu'à un mois, avec deux ou trois sermons par jour et une douzaine d'heures de confession quotidiennement. Ce travail sans interruption durait une grande partie de l'année. Le jour même de la clôture dans une paroisse, avait lieu l'ouverture dans une autre.
Cette terre était plus pénible à défricher au point de vue spirituel. Elle contrastait beaucoup, sous ce rapport, avec les rives méridionales du lac de Genève et le Chablais, où l'apostolat de saint François de Sales laissait encore des traces. Le pays de Gex aA ait eu son apôtre aussi ; mais, hélas ! c'était un suppôt de l'enfer ; l'un de ceux dont Satan s'est le plus servi pour multiplier ses dupes et entraîner des légions d'âmes dans l'abîme.
Là, Voltaire passa les vingt dernières années de sa vie, de 1768 à 1778, tout près de la frontière suisse, en son château de Ferney, d'où l'on jouit d'un panorama splendide sur le lac de Genève, les Alpes et le Mont-Blanc. De ce délicieux séjour, son impiété systématique, toujours acharnée, trop souvent furibonde, jeta, sans trêve ni répit, le sarcasme et le blasphème sur ce qu'il y a de plus saint. Combattre la religion, ridiculiser ceux qui la défendaient, les calomnier avec rage, les salir, quand il ne pouvait les réduire au silence, fut la principale de ses occupations.
— Je suis fatigué, disait-il, d'entendre répéter que douze hommes ont suffi pour étal)lir le christianisme ; je veux prouver qu'un seul suffit pour le détruire.
— Vous n'y réussirez pas, lui avait-on objecté,
— C'est ce que nous verrons !... J'écraserai Vinfâme !...
Il n'y réussit pas, quoiqu'il n'eût rien négligé dans ce but : ni pamphlets méprisants, ni mensonges éhontés, ni railleries mordantes, ni pubhcations scandaleuses, ni invectives passionnées de tous les jours et de tous les instants ; mais il fit un mal immense dans tous les rangs de la société, semant le scepticisme, enseignant par la plume et autorisant par ses exemples les plus affreux désordres. Son entourage immédiat s'en ressentit davantage, et pour longtemps.
L'infernale empreinte de ce génie du mal persistait vivace dans le pays de Gex, quand y arrivèrent les Oblats.
— Quel changement pour nous ! écrivait le P. Martin. Dans le Chablais, malgré de nombreux écarts, on aime encore la religion. Ici, elle est abandonnée complètement. Tout est plongé dans les ténèbres de l'indifférence et de l'impiété.
Les Pères commencèrent leur œuvre de régénération par la paroisse de Prévessin, à trois kilomètres à l'ouest de Ferney. Depuis
la révolution de i83o, les hal)itants s'étaient montrés plus hostiles que jamais aux pratiques du culte catholique. Leur premier acte de patriotisme, comme affirmation de leur indé])endance, avait consisté à chasser leur curé, et à jurer publiquement, au milieu d'une revue de lu garde nationale, do ne poser jamais les pieds dans l'église.
Ces pauvres aveugles n'avaient cpie trop tenu leur sacrilège 2)romesse.
Que serait une mission dans de telles conjonctures'?...
Au début, l'auditoire se bornait à quelques femmes.
— A la suite de nos visites à domicile, durant lesquelles nous mîmes tout en jeu pour apprivoiser ces quasi sauvages, quelques hommes, dit le P. Martin, s'enhardirent à venir nous entendre. Nous eûmes bien soin de les ménager. Un seul mot déplacé ou trop dur eût tout gâté irrémédiablement... Ils se persuadèrent, enfin, que nous n'étions pas des ogres, comme on nous avait dépeints, mais des prêtres de dévouement et de charité.
Merveilleuse puissance de la grâce ! Après trois semaines d'un travail incessant, la paroisse était transformée. Non seulement ces « irréductibles » avaient franchi le seuil de l'église, mais ils s'étaient agenouillés au confessionnal.
— Nos chers convertis, continue le P. Martin, nous supplièrent de prolonger encore la mission. Impossible : nous étions réclamés ailleurs. Nous quittâmes donc Prévessin, mais le cœur plein de joie d'avoir ramené au bercail ces brebis égarées.
Le même prodige se renouvela à Meyrin, l'une des communes du pays de Gex annexées au canton suisse de Genève. Le P. Bernard y alla seul, mais fut sur le chantier nuit et jour. A peine avait-il pris quelques heures de sommeil que les hommes venaient l'éveiller, pour se confesser. Les ennemis se réconcihèrent. et beaucoup d'unions illégitimes furent régularisées. Ces heureux résultats étaient d'autant plus i-emarquables. qu'un jubilé prêché quelques mois auparavant n'avait produit aucun elTet.
S'étant ainsi emparés des avant-postes, les soldats du Christ attaquèrent la citadelle de Ferney, réputée imj^renable.
Le P. Martin y prêcha, d'abord, le Carême de 1834.
— Dans cette officine, écrivait -il, le démon de l'incroyance a fabriqué, pendant vingt ans, tous les poisons qui infectent la société dei)uis plus d'un demi-siècle... Sachez que Voltaire a dans ce pays des milliers de successeurs. On ne parle de la religion que pour la méju-iser. L'impiété réfléchie règne dans toute sa force. Depuis dix ans. le curé
actuel, partait de dévouement et de zèle, a décidé sept ou huit hommes à faire leui's Pâques... Pas un de plus !...
Pendant quatre semaines, le P. Martin prêcha chaque jour. Sil n'obtint [>as. dans ce x^i'emier assaut, un succès absolu, il prépara pour un avenir prochain un triomplie plus éclatant. 11 réussit à ouvrir les yeux à plusieurs pécheurs de marque. Ils se confessèrent et s'approchèrent de la sainte Table. D'autres, s'ils n'eurent pas le courage d'aller jusque-là. cessèrent de dénigrer la religion et louèrent le zèle du prédicateur.
C'était déjà une amélioration. Auparavant, le respect humain était tel à Ferney que l'on n'osait pas entrer, de jour, chez le curé. On n'avait toléré celui-ci que dans l'église et dans son presbytère. Le recevoir chez soi eût été gravement se compromettre.
Deux ans [)his tard, les Oblats revinrent pour une mission. Elle fut prêchée par les Pères Moreau et Bernard, commença le troisième dimanche de Carême, et dura jusqu'après l'octave de Pâques.
— Quel terrain ingrat ! écrivait le P. Moreau, quelques jours après son arrivée. C'est une petite ville que le plus exécrable des hommes a souillée de sa présence pendant vingt ans. On serait tenté de croire que ce véritable infâme a fait ici tout le mal que le démon, son maître, attendait de lui. Chez la plupart des habitants, c'est l'indifférence la plus profonde en matière religieuse, quand ce n'est pas la haine de Dieu et du catholicisme. Insignifiant est le nombre des chrétiens qui ont conservé encore un peu de foi !
Le jour de l'ouverture, 6 mars, il y eut sept hommes et cent cinquante femmes ; mais, le lendemain matin, vingt femmes seulement, et pas un homme.
— L'opinion commune des prêtres de la contrée, continue le P. Moreau, est que, si Notre-Seigneur lui-même passait ici, en laissant aux habitants leur libre arbitre, il secouerait la poussière de ses pieds et s'en irait porter ailleurs les bienfaits de sa parole... Pour moi, il me semble que je suis au milieu de démons ; on dirait que l'âme de Voltaire plane sur toutes les têtes et répand ses funestes inlluences.
Pendant quinze jours, en effet, l'auditoire fut des j)lus restreints. Il comprenait, d'ordinaire, cent quarante à cent cinquante femmes ; mais jamais d'hommes, excepté le dimanche, où quelques-uns assistaient à l'instruction de la messe.
— C'est une des plus tristes missions que nous ayons données depuis la fondation de notre Institut, écrivait encore le P. Moreau .. Les rares hommes qui ont daigné, à de longs intervalles, nous honorer de leur présence, reconnaissent que nous avons la vérité pour nous.
Ils ont môme applaudi au sermon sur lincrédulité et à celui sur la foi ; mais c'est tout...
Jusqu'à ce moment, le résultat paraissait donc médiocre aux Missionnaires. Le curé, lui, en était très satisfait. Il comptait sur soixante communions d'hommes, et n'en demandait pas davantage, dans la crainte des sacrilèges. On se rappelait avec horreur que Voltaire avait osé mettre le comble à ses infamies, en profanant ostensiblement l'auguste Sacrement de nos autels, par des communions manifestement indignes, dans cette même église de Ferney.
Les Missionnaires devaient user d'une extrême prudence, entourés, comme ils l'étaient, d'une nuée de philosophes libres penseurs, d'ennemis avérés et d'hérétiques méchants. Quelques-uns n'imiteraient-ils pas Voltaire dans son abominable défi lancé à la face du Ciel ? N "auraient-ils pas, comme lui, l'affreux courage de recevoir l'Hostie sainte avec l'intention de la polluer à leur impur contact ?
— C'est, néanmoins, un avantage que nous soyons venus, disait le P. Moreau. Depuis plusieurs siècles, rien de pareil à ce que nous faisons n'avait eu lieu ici.
La mission finit le lo avril. Voici les impressions du P. Moreau après la clôture :
— Depuis ma dernière lettre, il y a du mieux à Ferney. Notre ministère y aura opéré plus de bien que nous ne l'espérions. Nous avons eu, le jour de Pâques, la moitié de la population à la sainte Table, chose qui a étonné tous ceux qui connaissent les innombrables et redoutables obstacles qui s'opposaient à ce résultat. Les prêtres du canton de Genève nous disaient que nous devrions être très contents, si nous pouvions amener une vingtaine d'hommes au Tribunal de la pénitence ; et voilà que nous on avons communié une centaine et plus de deux cent cinquante femmes, sur une population de huit cent cinquante âmes. Le succès eut certainement été plus brillant, si nous n'avions pas été obligés de sacrifier tout notre coutumier de missions.
Par prudence, en effet, le a énérable évoque de Belley, Mgr Dévie, de qui Ferney dépendait, leur avait recommandé de ne pas même prononcer en chaire le mot de mission, qui eût horripilé tous les prétendus philosophes de Ferney. Pour le même motif, les Pères durent renoncer à l'une de leurs plus chères et plus édifiantes cérémonies : la consécration de la ville à la Sainte Vierge. Cette scène, si touchante et si aimée ailleui*s, eût déchaîné une véritable tempête dans le camp des libres penseurs, qui admettent bien la liberté, mais à la condition expresse qu'ils seront seuls à en jouir. Quel bonheur pour les Oblats de procurer ce triomphe à leur Immaculée Mère, et de la venger ainsi
EN SUISSE ET DANS LE PAYS DE GEX QqS
de tant d'outrages et de blasphèmes proférés en ces contrées ! Du moins, ils chantèrent ses grandeurs et proclamèrent hautement ses infinies miséricordes.
Ils voulurent aussi visiter le château de Voltaire, dans la pensée d'y faire amende honorable à Notre-Seigneur, qui, si souvent, y fut bafoué, comme dans un nouveau prétoire. En parcourant les diverses salles, il leur semblait marcher à la suite du Sauveur, portant sa croix. A chaque pas, ils répétaient l'invocation en usage dans la Congrégation : Laiidetiir Jesiis Chrisfiis ! hn ferveur de leur prière réparatrice redoubla devant le bureau sur lequel l'infâme philosophe avait composé tant d'ignobles et sacrilèges libelles contre le divin Rédempteur du monde.
La propriétaire du château de Voltaire, M"'" de Budet, fut une des plus assidues aux exercices de la mission, et rivalisa avec les plus édifiantes.
Pendant le Carême de i835, le P. Bernard évangélisa la ville de Gex. Il y prêcha quotidiennement des instructions assez bien suivies, surtout le dimanche. On voyait, alors, au pied de la chaire, des gens qui, de temps immémorial, n'avaient j^lus mis les pieds à l'église.
Un jour, il annonça des conférences pour les hommes seuls, et y convia tous ceux de la cité. A cette nouvelle, grand émoi dans la population masculine, qui se réunit dans un cabaret pour tenir conseil.
— Irons-nous? n'irons-nous pas?... Que nous veut-il, ce Missionnaire ?... xVprès tout, nous sommes des hommes ! Qu'avons-nous à craindre ? II ne faut pas qu'on nous suppose des poltrons, et qu'on dise que nous avons peur d'un prêtre ! Allons-y.
Animés de sentiments si surnaturels, les hommes vinrent, par bandes, àl'église, à l'heure fixée. Devant cet auditoire, moins que clérical, le P. Bernard ne crut pas opportun de prendre son surplis, pour ne pas augmenter leurs appréhensions. En soutane noire et le crucifix sur la poitrine, il parla, debout sur les degrés du sanctuaire. Pendant une heure, il se fît écouter, et termina par cette péroraison audacieuse :
— Maintenant, s'il y a parmi vous des hommes au cœur noble et généreux, ayant encore dans les veines quelques gouttes de sang chrétien, je les attends au confessionnal !
A ces mots, on ouvrit les portes de l'éghse, qui se vida, en un instant. Les hommes reprirent, tous, le chemin du cabaret. Là, nouvelle délibération.
— Le confessionnal ! hum ! irons-nous ? n'irons-nous pas ?
Les avis furent, d'abord, partagés. On convenait, cependant, que le
296 l'extexsiox ex fraxce
Missionnaire avait su intéresser tout son monde ; qu'il avait dit des choses fort sensées : qu'au fond, il avait raison ; mais...
— Eh bien ! cria quek[u'un, en dominant le tumulte, s'il a raison, c'est que nous avons tort !...
L'argument parut péremptoire. Rien à répliquer.
— Nous nous confesserons donc! Mais quand? La semaine prochaine ?
— Pourquoi différer si longtemps ?
— A demain, donc ?
— Pourquoi demain ?
— Ce soir ?
— Tout de suite !
Ces paroles se croisaient en tous sens, entre les murs d'un cabaret. Jamais rien de semblable ne s'était vu ni entendu dans cette salle.
Les portes s'ouvrirent, et le cabaret se vida. Les hommes, par bandes, vinrent entourer le confessionnal.
Même succès à Yersonnex, entre Gex et Ferney. On y avait accueilli très mal les Missionnaires. Après la première semaine, la glace était rompue. On accourut aux exercices, et l'on s'approcha des sacrements. Les ecclésiastiques de l'endroit ne pouvaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles.
— Que de vieux pécheurs revenus à Dieu ! écrivait le P. Martin. Que de mai*iages réhabilités ! Que de familles ayant retrouvé l'honneur et la paix du foyer ! C'est presque la totalité des habitants qui a répondu à la grâce. Les quelques forcenés qui ont résisté jusqu'au bout, étaient contraints de se cacher, pour éviter les quolibets qu'on ne leur ménageait point.
Promenant un regard d'ensemble sur tous ces travaux, le P. Ricard concluait :
— Nos missions ont eu, en général, un caractère de ferveur que l'on n'aurait pas cru possible, après les désordres et les sacrilèges qui avaient désolé ce pays. Lassé de l'esprit d'impiété qu'on lui a inoculé, le peuple s'oriente vers la vérité, quand il entend une parole autorisée et charitable.
A la voix du Missionnaire, Dieu, quelquefois, joignait la sienne, pour donner quelque grande et sévère leçon.
L'n jour, au sortir d'un exercice, un récalcitrant s'écria :
— Que le dialjle m'emporte, si je retourne, une fois encore, écouter ces diseurs de fadaises !
Peu après, le blasphémateur était soudainement frappé d'une
maladie mortelle. Tous virent, là, une punition du Ciel, et le moribond le comprit lui-même. Il appela un des Pères, se confessa, se rétracta publiquement et mourut dans les sentiments du plus évident repentir. Quant aux autres retardataires, ils ne furent pas moins bouleversés et se liàtèrent de purifier leur conscience. A la clôture, la communion fut générale dans toute l'acception du mot.
Très satisfait du bien immense accompli x^ar les Oblats dans cette j)artie si difficile de son diocèse, Mgr Dévie, évêque de Belley, leur avait accordé les pouvoirs les j)lus étendus, pour le présent et l'avenir, car, en constatant le succès de leur ministère, il se proposait de leur confier encore d'importants travaux.
Telles étaient aussi les pensées de Mgr Yenni, évèque de Lausanne et Genève, de résidence à Fribourg-. En reconnaissance, non seulement il autorisa les Oblats à bâtir une chapelle extérieure, attenante à leur couvent de Billens, mais il s'inscrivit en tète de la liste de souscription, pour une somme considérable. Il n'avait qu'une crainte : celle que de si vaillants ouvriers ne quittassent la Suisse. Aussi leur prodiguait-il, en toute circonstance, les marques non équivoques de son estime et de son affection. Quand les Pères se rendaient à Fribourg, il exigeait que son palais fut leur demeure.
— Chez moi. leur disait-il, vous êtes chez vous !
Les Missionnaires caressaient le projet de s'avancer, dans leur prochaine campagne apostolique, jusqu'à Porrentruy, à l'extrémité nord-ouest du vaste canton de Berne, près de la frontière française, j)resque en face de Belfort. C'était, depuis la Réforme, le siège des évèques de Bàle.