CHAPITRE IX Notre-Dame de l'Osier
Terreur causée à certains prélats par l'ultramontanisme.
Le 8 juin 1828, M. l'abbé Testou, vicaire général de Grenoble, avait écrit au P. de Mazenod,pour l'inviter, au nom de l'évêque, à fonder un établissement de ^Missionnaires dans ce diocèse, et, de préférence, dans la ville épiscopale. Il le priait, en même temps, de venir s'entendre avec Sa Grandeur sur les moyens de réaliser ce dessein, auquel Elle attachait le plus grand prix pour le bien de ses ouailles.
Heureux de ces ouvertures, le P. de Mazenod se rendit à Grenoble et y fut cordialement accueilli. On décida que la fondation s'effectuerait dans le courant de l'année suivante ; et, dès ce moment, comme nous l'avons relaté, les Oblats furent appelés à prêcher des missions dans le département de l'Isère.
Cependant, malgré les succès de leurs travaux apostoliques, l'année entière s'écoula, sans qu'il y eût un commencement d'exécution. Après les premiers pourparlers, deux fois le Supérieur général était revenu à la charge, sans obtenir rien de positif. Bien plus, l'évêque, au cours d'un voyage dans le Midi, s'était entretenu avec lui, à Marseille, sans la moindre allusion à ce sujet.
Un changement si profond et si rapide dans la conduite de celui qui, peu de mois auj^aravant, comblait d'éloges les Oblats, était inexplicable. On cherchait, sans les découvrir, les secrètes raisons de cette attitude étrange, quand le P. Guibert eut fortuitement le mot de l'énigme.
Dans une de ses visites, Mgr Arbaud lui dit :
— Où en est donc le projet de votre établissement à Grenoble ?
— Je l'ignore absolument ; c'est affaire entre l'évêque de cette ville et notre Supérieur général.
— Vraiment, continua le prélat, je crains de vous avoir peut-être nui, par une plaisanterie. L'évêque de Grenoble m'ayant demandé de lui envoyer un exemplaire de ma Circulaire sur M. de Lamennais, je lui
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répondis : Oui, Monseigneur, d'autant plus volontiers qu'elle pourra servir à convertir l'abbé de Mazenod qui est un grand lamennaisien... Je le vis, alors, se lever brusquement et se promener devant moi avec agitation. Il paraissait vivement contrarié.
— Oh ! répondit le P. Guibert, étonné de cette confidence, comment su2)poser que l'évéque de Grenoble juge des gens d'après leurs opinions en logique ? On peut avoir quelques symj)athies pour Aristote, Descartes, Suarez, ou autres, tout en étant des prêtres pieux, bons et dévoués. Vous savez, d'ailleurs, que le P. de Mazenod, consacré entièrement aux œuvres d'apostolat, s'arrête fort peu aux questions oiseuses, et il exige que les membres de sa Congrégation se tiennent complètement étrangers à ces querelles d'écoles !
— Sans doute, sans doute, mais...
Selon son habitude, quand il était embarrassé, Mgr Arbaud n'acheva pas sa phrase, laissant à son interlocuteur le soin de deviner ce qu'il ne croyait pas devoir exprimer plus clairement.
Or, ce que l'évéque de Gap, comme celui de Grenoble et beaucoup d'autres, en France, reprochaient le plus, alors, à M. de Lamennais, c'était précisément ce qui faisait le plus sa gloire et sa réputation, en ce moment : son zèle à défendre la primauté du Pape et son ardeur à combattre le gallicanisme. Quant à ses idées philosophiques sur le critérium de la certitude, elles n'arrivaient, dans leurs préoccupations, qu'en second ou troisième plan.
Ce qui inquiétait donc le plus l'évéque de Grenoble, ce n'était pas ce que pensait le P. de Mazenod sur la théorie du « sens commun » ; mais, si, oui ou non, il était ultramontain convaincu ; s'il admettait, « comme les Italiens », la suprématie du Pape et son autorité sur toute l'Eglise, même sur les évêques... voilà qui donnait à réfléchir !...
L'année suivante, au mois de juillet i83o, le P. de Mazenod, parti pour la Suisse, passa par Grenoble. L'évéque le reçut poliment, mais froidement. Avec une affectation très évidente, il évita tout ce qui 2:>ouvait rappeler, même indirectement, le projet de fondation suggéré par lui.
Manifestement, dans sa pensée intime, lultramontanisme du Supérieur général constituait un obstacle insurmontable.
De même, pour un établissement projiosé à Ghambéry. L'archevêque de cette ville, après des ouvertures très engageantes, retira subitement sa parole, alléguant vingt prétextes, tous aussi peu sérieux l'un que l'autre.
Le Fondateur souffrait persécution pour la justice.
Dieu, cependant, se réservait de le dédommager.
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§2 Le miracle de l'Osier sanglant.
Aux deux tiers environ de la route de Valence à Grenoble, le voyageur trouve la petite ville de Vinay. chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Marcellin. Si. de là, il se dirige vers la g-auclie, il verra bientôt se dresser, sur un assez vaste plateau couvert de jardins fertiles, de bois et de prairies, une magnifique église gothique, entourée de quelques habitations.
C'est un sanctuaire vénéré depuis longtemps.
Notre-Dame de l'Osier. — Vue d'ensemble.
A g-auclic, l'éj^lise et le couvent. A droile, la chapelle de Bon-Rencontre.
Au-dessous, la route qui conduit à "^'inay. (Voir la carte, p. i86.)
Dévasté par la tourmente révolutionnaire, il devait, selon les desseins cachés de la Providence, être confié aux Oblats, qui entreprirent la construction de ce superbe édifice, et eurent le bonheur de la mener à bonne fin.
Là, en effet, la Reine du Ciel avait montré sa puissance, pour confondre les blasphémateurs calvinistes, nombreux dans leDauphiné, au xvii*^ siècle.
L'un d'eux surtout, Pierre Port-Combet, se distinguait par sa
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haine et ])?lv son insistance à travailler ostensiblement les jours de fête de précepte dédiés à la Sainte Vierge.
En 1649, le aS mars, jour de l'Annonciation, fête chômée à cette époque, il alla dans son champ tailler ses osiers. Au premier coup de la serpette, le sang jaillit en abondance, de la tige, jusque sur ses vêtements.
Effrayé, et ne sachant ce que signifiait ce prodige, il essaya, néanmoins, par trois fois, d'attaquer d'autres branches. Chaque fois, le sang jaillit de nouveau.
Epouvanté, il s'enfuit et rentra précipitamment dans sa maison.
En le voyant maculé de sang et le visage livide, sa femme, qui était catholique, s'écria :
— Ah ! malheureux, je t'avais bien dit que la Sainte Vierge te punirait !
— Mais, non ! je n'ai pas de blessure.
— Et d'où vient, alors, ce sang?
— De l'osier que j'ai taillé.
— Pas possible!...
Très émue, la femme se fit conduire près de l'osier merveilleux. A l'invitation de son mari, elle gravit l'échelle, et coupa quelques branches.
Au grand étonnement de Combet, le sang ne coula pas.
— Eh bien! que me racontais-tu?...
Sans répondre, l'homme remonta et se mit à tailler l'arbre, qui, sous chacun de ses coups, projeta du sang avec plus d'abondance qu'auparavant.
De plus en plus apeuré, l'hérétique appelle plusieurs de ses voisins. Sous leurs coups, l'osier ne donne pas la moindre goutte de sang ; mais, dès que le protestant veut recommencer l'opération, le sang coule avec une force grandissante, comme si le végétal s'irritait à proportion de l'obstination de cet ennemi de la Mère de Dieu.
Le bruit du prodige se répandit promptement. N'était-ce pas un avertissement du Ciel à l'impiété des sectaires ? Ceux-ci le comprirent plus tard, et en profitèrent ; mais il fallut, pour cela, un autre miracle. Le premier n'avait pas suffi à convertir Combet lui-même. On l'apercevait bien, parfois, en prières, le soir, devant l'osier miraculeux ; mais il n'osait pas renoncer publiquement à ses erreurs, dans la crainte de ses coreligionnaires qui le menaçaient des plus mauvais traitements, s'il les trahissait pour adhérer au papisme.
Sept ans après, en i656, un jour qu'il conduisait sa charrue, à deux ou trois cents mètres de là, il fut arrêté soudain par une
brillante lumière. Cette l'ois, la Sainte Vierge elle-même daignait lui apparaître. En termes sévères, elle lui reprocha son opiniâtreté coupable, et lui annonça sa fin prochaine. A cette vue, le huguenot tomba à g-enoux, versant des larmes. La grâce touchait son cœur endurci. Il retourna, en se frappant la poitrine, et abjura l'hérésie. Peu de temps après, il mourait dans de profonds sentiments de repentir et d'espérance (i).
Sur cette terre de l'osier miraculexix. achetée par une confrérie de Grenoble, un oratoire fut construit, et bientôt transformé en égKse plus vaste, par le seigneur du lieu, le marquis de l'Estang, et sa pieuse femme, Marguerite de Montagny. Une chapelle s'éleva aussi à l'endroit où la Sainte Vierge s'était manifestée. On la nomma la chapelle de Bon-Rencontre. Elle est dominée, depuis i856, par une haute tour servant de piédestal monumental à une statue de Marie.
Des médailles furent frappées, en souvenir du prodige. Une a été retrouvée récemment, à l'intérieur du tombeau de la famille de Salmar, dans la chapelle du couvent des Carmes, au Pinet, tout près de Vienne. Elle représente, d'un côté, entre les branches de l'arbuste, la Sainte Vierge portant lEnfant Jésus ; en exergue, ces simples mots : L'Osier. De l'autre côté, un calice surmonté d'une hostie rayonnante, avec deux anges adorateurs. Au sommet, dans inie banderole, la dédicace : Sanctissimo Sacramento ; au bas, le mot Roiiia. L'ensemble est donc une éloquente affirmation des dogmes niés par les protestants : la Maternité divine, l'Eucharistie, la Papauté.
Le culte de Notre-Dame de l'Osier se généralisa non seulement parmi le peuple, mais aussi dans les classes aristocratiques. Il en subsiste encore une preuve incontestable dans un remarquable ex-voto. C'est un riche étendard en soie, sur les deux faces duquel est peint le miracle. Il fut offert au sanctuaire, en 1702, par le seigneur Claude de Moreton de Chabrillan, chevalier de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, amiral des galères du pape Alexandre VIII et de l'armée navale de Malte, en reconnaissance de ses victoires contre les musulmans, aux sièges laborieux de Malvoisie, la Naples de Morée, et à ceux de Valonne et de la Cannina en Dalmatie.
La réalité du prodige repose, en outre, sur des témoignages irrécusables. Les juges ecclésiastiques et l'autorité civile procédèrent
(i) Cf. Pierre de Boissac, de l'Académie française, Relation des miracles opérés à Notre-Dame de VOsier, et écrite en deux langues en faveur des Jiations étrangères, in-8 , Lyon, iGôg. — X., religieux augustin. Histoire abrégée de la dévotion à Notre-Dame de l'Osier, in-ra, Grenoble, i;49-
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simultanément à une double enquête. L'une et l'autre mentionnent la grande quantité de sang qui avait jailli de l'arbre. Les dépositions authentiques, enregistrées par quatre notaires royaux, sont conservées dans les Archives du département de l'Isère.
Telle fut l'origine merveilleuse d'un pèlerinage bientôt célèbre, car la Sainte Vierge récompensa par de fréquents miracles la foi des visiteurs.
D'abord, la garde de l'oratoire fut confiée à un chapelain. Moins de dix ans plus tard, l'affluence des foules nécessita un personnel plus nombreux. Les religieux augustins, chargés de la paroisse de Vinay, bâtirent, près du sanctuaire, un couvent assez vaste dans lequel ils s'établirent, et où ils demeurèrent cent vingt-cinq ans, jusqu'à la révolution de 1789.
Ce fut alors l'abomination de la désolation.
Après la réouverture des églises, le x^tderinage, autrefois si florissant, ne sortit que très peu de son obscurité. Les populations environnantes se réunissaient, là, quelquefois, mais uniquement pour s'amuser. Il n'y avait aucun prêtre pour exercer un ministère régulier auprès des âmes. La chapelle était délabrée, et le monastère en ruines (i).
"L'arrivée des Oblah.
A la suite des événements de i83o, le P. Dupuy avait cru avoir des motifs plausibles de solliciter la dispense de ses vœux, mais il n'en resta pas moins, jusqu'à sa mort, lié à la Congrégation par un dévouement inaltérable.
Ayant acquis ces pans de murs, il obtint, en i834, le titre de curé de Notre-Dame de l'Osier, et médita de restaurer le sanctuaire. L'oratoire reprit un air de jeunesse. Les foules accoururent, non plus pour s'adonner aux divertissements profanes, mais pour honorer la Mère de Dieu, entendre la parole sainte, se retremper dans le bain régénérateur de la pénitence et se nourrir du pain de vie.
Un seul prêtre ne suffisait pas à tant de travail.
Avec l'autorisation de l'évêque de Grenoble, il s'adressa à Mgr d'Icosie, et le supplia de lui envoyer un compagnon. Au mois de mars i834, arrivait le P. Dassy, excellent ouvrier apostolicpie, détaché de Billens. Ce n'était point encore assez. En avril, le P. Tempier vint donc examiner par lui-même la situation exacte, et décider
(i) Cf. R. P. Berne, O. M. I., Esquisse sur le pèlerinage de Xotre-Dame de l'Osier, in-i6, Grenoble, 1868, plusieurs fois réédité.
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s'il y avait lieu de commencer les grosses réparations indispensables, avant d'installer au couvent une communauté.
L'évêque de Grenoble, Mgr Philibert de Bruillard, heureux d'assister à la résurrection du pèlerinage, consentit, très volontiers, à livrer définitivement cette œuvre au zèle des Oblats.
Dans sa joie, il écrivait au Fondateur :
— Je désirais des Missionnaires du pays, et j'en aurai de la Provence, mais habitués déjà à une Règle approuvée par le Souverain Pontife !... Ce qui est dun grand prix à mes yeux, au lieu de prêtres séculiers, je posséderai des membres d'une société religieuse, dont chacun est déjà, à l'exemple du précurseur, lucernaardens et liicens!... Oui, j'adopte vos cliers enfants, à la condition que vous continuerez à les aider de vos conseils, à les couvrir de votre bienveillance, comme un père affectueux et chéri... Mon cœur également sera très accessible aux tendresses de la paternité envers des prêtres aussi édifiants et aussi utiles... Je bénis le Ciel de ce qu'il me procure l'occasion de vous renouveler des sentiments accrus par votre consécration épiscopale. et l'immense service que vous rendez à mon diocèse.
Sv 4 "Le P. Guigues.
An mois de mai, Mgr de Bruillard confirma dans l'église de Notre- Dame de l'Osier. Ayant connu, alors, plus intimement le P. Guigues, supérieur de la communauté naissante, il conçut pour lui une réelle sympathie, lui témoigna inie extrême Ijonté et s'entretint avec lui des moyens d'étendre le culte de la Très Sainte Vierge, non seulement en restituant au pèlerinage la splendeur des anciens jours, mais en ajoutant encore à l'éclat du passé.
Pendant dix ans, jusqu'à son départ pour le Canada, le P. Guigues gouverna cette maison. Religieux modèle, il prêchait par ses exemples, plus encore que par ses j)aroles, l'observation ponctuelle de la Règle. Il eut bientôt conquis, au dehors, l'estime universelle du clergé.
Le vieux couvent des Augustins était, désormais, propriété de la Congrégation. Elle le répara complètement, l'éleva d'un étage en vue du noviciat qu'on se pro^^osait d'y transférer, agrandit considérablement le jardin, l'entoura d'une clôture en maçonnerie, et y planta des arbres de diverses espèces. Par ces améliorations notables, cette résidence, où l'utile se joignait à l'agréable, devint l'une des plus importantes de la Société.
L'égHse se revêtit d'une parure nouvelle. Les dimensions en furent augmentées, le plafond transformé, le chœur recouvert d'une vtjûte
NOTRE-DAME DE L OSIElî
gracieuse, tous les murs ornés de i)eintures de bon goût. Ces travaux durèrent près de deux ans, mais furent parfaitement réussis. Deux sacristies s'ajoutèrent à l'édifice et mirent le sanctuaire en communication directe avec la maison.
Quand, plus tard, on bâtit une église monumentale, véritable basilique, ce fut uniquement parce que cette chapelle, si jolie, ne contenait plus les foules sans cesse croissantes.
Le supérieur, en effet, ne s'était pas contenté de la restauration
Notre-Dame de l'Osier. — Maison des Pères. Cloître et cour intérieure.
matérielle. Son amour des âmes le portait surtout à faire refleurir la piété. Tandis qu'avant l'arrivée des Oblats, presque personne ne demandait à se confesser, et moins encore à s'approcher de la Table sainte, on vit peu à peu les communions atteindre, à certains jours, un chiffre extraordinaire. Les exercices de la retraite annuelle, préparatoire à la fête patronale du 8 septembre, produisaient des résultats consolants. Quatre ou cinq ans après son inauguration, il y avait déjà, à la messe de clôture, jusqu'à douze cents communions et plus encore. Nous ne parlons pas de celles que l'on distribuait constamment, dans le cours de l'année, aux pèlerins qui venaient, soit individuellement, soit en groupes, soit par paroisses.
Assurés de trouver toujours, dans le sanctuaire vénéré, les secours
3o6 l'extension en frange
religieux, les fidèles gravissaient nombreux les pentes de lu colline, même en dehors des époques de concours. Il en arrivait presque quotidiennement jusque des parties les plus éloignées des diocèses de Grenoble et de Valence. Comme il leur était doux de rentrer en euxmêmes sous le regard de leur divine Mère, de remettre ordre à leur conscience, et de respirer l'air du ciel, en pensant aux vérités éternelles, au sein de cette charmante solitude, sorte d'oasis spirituelle, à l'écart du bruit des villes, dans cette région pittoresque des montagnes du Dauphiné.
Pour faciliter ce mouvement vers la colline sainte et ces haltes salutaires à l'ombre du sanctuaire aimé, le supérieur fit construire, dans le voisinage immédiat, une vaste maison, dans laquelle des phalanges de retraitants pouvaient être logés d'une façon très convenable.
Puis, une communauté de Sœurs fut établie. On les appela les Oblates de Marie Immaculée. Leur couvent recevait les dames et les jeunes personnes désireuses de se retremper dans la ferveur, en prolongeant leur séjour près de l'autel de la Reine des vierges. Cette famille religieuse prospéra. Quelques années plus tard, elle envoya plusieurs de ses membres en Angleterre, pour seconder le zèle des Pères dans leui's missions des Iles Britanniques.
L'habileté et la prudence consommée avec lesquelles le P. Guignes conduisait ces œuvres, le rendirent de plus en plus cher à l'évêque de Grenoble. Persuadé de sa profonde sagesse et de ses hautes qualités intellectuelles, il le nomma supérieur des Visitandines deSaint-Marcellin, et le chargea d'examiner les Constitutions de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame de la Croix, instituées récemment pour l'éducation des jeunes filles.
La sainte fondatrice, M"*^ Adèle de Murinais, se félicita de ce choix qui répondait à ses propres désirs, car elle appréciait beaucoup le P. Guignes et le vénérait. Souvent elle le consulta, et toujours avec fruit. C'est pourquoi, quarante ans plus tard, la supérieure générale écrivait, à l'occasion du décès de Mgr Guigues, mort évêque d'Ottawa :
— Ce trépas est un deuil pour nous, qui j)erdons un protecteur et presque un fondateur. Aux conseils du regretté défunt, à sa constante sollicitude, à sa généreuse coopération, nous avons dû le dénouement des nombreuses difficultés inhérentes à toute fondation nouvelle.
NOTRE-DAME DE l/oSlER Soj
§ 3 Le P. Y incens.
Le principal collaborateur du P. Guigues, et son successeur, après son départ pour l'Amérique, fut le P. Vincens.
Originaire de Mende, il professa, plusieurs années, au petit séminaire d'Aix. Là, il connut la Congrégation. Le titre d'Oblat de Marie Immaculée souriait à son cœur si attaché à la Mère de Dieu. En même temps, les divers ministères embrassés par l'Institut convenaient à ses goûts et à ses aptitudes. Il avait trente ans, néanmoins, quand il entra au noviciat, et reçut le saint habit des mains du P. Casimir Aubert, depuis créateur de la province d'Angleterre, alors maître des novices à Marseille.
Ce retard apporté au plus ardent de ses désirs, s'explique par les oppositions de Tarchevèque d'Aix, Mgr de Richery, précédemment évêque de Fréjus, qui hésitait à priver son diocèse des services d'un prêtre aussi remarquable par ses talents et ses vertus. Le P. Vincens, en effet, était supérieurement doué de toutes façons.
Sa voix si éloquente allait opérer des merveilles, non seulement dans les paroisses qu'il remua par tant de missions bienfaisantes, mais aussi dans une multitude de communautés religieuses de différents Ordres, dans les grands et petits séminaires, dans les cathédrales, et durant les retraites pastorales qu'il prêcha au clergé d'une quarantaine de diocèses. Partout il fut extrêmement goûté.
Les villes les plus importantes : Marseille, Montpellier, Brest, Bordeaux, Paris, etc., l'entendirent tour à tour. La France entière devint comme le théâtre de son infatigable apostolat. Que de prêtres, et môme d'évêques, recoururent à lui dans leurs doutes ! Ses avis leur paraissaient pleins de sagesse, et entraînaient leur respectueux assentiment.
Comme orateur, il s'imposa. Son style était pur, son élocution aisée, sa diction éminemment claire, ses enseignements corroborés par des preuves irréfutables.
A cette solidité de doctrine, il ajoutait les charmes de l'imagination, et cette onction qui touche et pénètre. La conviction qui animait ses discours, leur communiquait une puissance d'émotion à laquelle bien peu réussirent à se soustraire.
Tout en lui, en un mot, se réunissait pour captiver les auditeurs : il éclairait les ignorants, intéressait les gens instruits, et charmait les âmes d'élite.
Dans les conférences, il n'excellait pas moins, employant, suivant
3o8 l'extexsiox ex fraxce
les circonstances, la fine raillerie ou l'ironie mordante, et répondant, par avance, avec précision et victorieusement, aux objections que des esprits revêches auraient essayé de soulever. Aussi, l'écoutait-on constamment avec plaisir et profit. Dans les communautés qu'il sanctifia, sa mémoire est restée en bénédiction.
Ses qualités naturelles si brillantes étaient auréolées par les reflets d'une éminente vertu. Son amour pour la vie religieuse en fit, de bonne heure, un directeur de conscience des plus habiles et des plus recherchés. Il savait si suavement consoler, soutenir, encourager et accoutumer les âmes aux sacrifices les plus héro'iques ! Le bien commencé par la prédication s'achevait ainsi au confessionnal. A l'exemple des saints, il s'appliquait à s'y montrer plus miséricordieux que sévère, parlant plus volontiers de l'amour de Dieu et de ses bontés infinies que des elFrayantes rigueurs de sa justice.
Une constitution robuste et des forces qui paraissaient ne devoir se lasser jamais, lui permettaient un labeur ininterrompu. Ses énergies se développaient sur le champ de bataille, tandis que le repos fatiguait son esprit et son corps.
Prêtre, depuis plusieurs années, il avait à peine prononcé ses vœux perpétuels, quand l'obéissance le fixa à Notre-Dame de l'Osier. Il y arriva pour la fête de la Nativité, 8 septembre i834.
Par son zèle, ses talents et son activité, il contribua beaucoup à implanter la piété dans la paroisse et à augmenter le concours des pèlerins. Il eut une large part aussi à la fondation de la communauté des Sœurs Oblates de Marie, à laquelle, pendant près de vingt années, il prodigua les soins les plus intelligents.
§6 "Les Missions dans l'Isère et dans la Drame.
Grâce au P. Guignes, si puissamment aidé par le P. Vincens, la maison de Notre-Dame de l'Osier atteignit bientôt un état d'étonnante prospérité : ses œuvres se multipliaient au dehors et s'étendaient au loin.
Les fervents Oblats qui l'habitaient, n'oubliaient pas la fin principale de leur Institut. Leurs premières prédications dans les paroisses environnantes avaient vite attiré sur eux l'attention du clergé. Les demandes de travaux abondèrent : un large champ d'apostolat s'ouvrait devant eux. Ils s'y élancèrent avec toute l'ardeur de leur zèle. Les grandes et nombreuses missions qu'ils donnèrent, à partir de i834, avec le concours des Pères que le Su])érieur général leur adjoignit
XOTRE-DA^IE DE l'oSIER 3o9
successivement, furent couronnées des plus consolants succès. Elles renouvelèrent les deux diocèses de Grenoble et de Valence. Ces saints exercices remuaient de fond en comble les populations et ramenaient les masses aux pratiques religieuses.
Par une suite logique, le chilTre des pèlerins au sanctuaire de Notre-Dame de l'Osier s'accrut en proportion. Les paroisses évangélisées étaient heureuses de revoir les Missionnaires, et venaient implorer de la Reine du Ciel la persévérance dans les devoirs de la vie chrétienne.
La simple liste de ces paroisses remplirait plusieurs pages. Il faudrait citer presque toutes celles des deux départements de l'Isère et de la Drùme. Plusieurs de ces missions eurent un profond retentissement.
Ces travaux apostoliques si visiblement bénis de Dieu, impressionnèrent tellement Mgr de Bruillard, qu'il songea à se retirer parmi les Pères, quand il voulut déposer le fardeau de Tépiscopat. Chaque année, il passait plusieurs jours en leur compagnie. La vue de leur régularité et de leurs vertus augmentait sans cesse son estime pour eux. Il finit par demander à Mgr d'Icosie un Oblat pour coadjuteur avec future succession.
Le Supérieur général n'ayant pas consenti, le vénérable évéque le supplia de lui indiquer le prêtre de sa connaissance le plus méritant, à son avis, pour ces hautes fonctions.
Gi'aud scininaire d'Ajaccio.