LIMOGES
Puis, se tournant vers les élèves, il ajouta :
— Mes amis, vous avez déjà reçu votre plus beau prix : vous avez eu plus que je ne suis moi-même pour embellir votre fête. Sa précieuse visite est le couronnement pour vous tous. Son front, que les années illustrent sans le courber, n'aura pas rayonné en vain, j'espère, sur vos jeunes fronts ; ses lèvres, d'où s'échappe la parole apostolique par mille lèvres qu'elles alimentent, comme une source alimente ses canaux... ses lèvres, en souriant aux travaux de votre adolescence, y auront fécondé quelques germes des œuvres du prêtre, dont vous récolterez, un jour, l'abondante moisson...
Nul ne l'ignore, Mgr Berteaud avait une manière à lui d'exprimer les choses. Il le faisait avec une grande vigueur de pensées, une adaptation ingénieuse des textes de la Sainte-Ecriture, une richesse de coloris et une variété d'images, tour à tour gracieuses et touchantes, dont ses auditeurs ont gardé un impérissable souvenir.
Frappé de ces qualités remarquables qui déjà brillaient en lui d'un éclat si vif, avant même sa promotion à l'épiscopat, M. Victor Cousin, alors ministre de l'Instruction publique, lui avait offert une chaire à la Sorbonne.
Les paroles que nous venons de citer de lui au sujet de Mgr de Mazenod, furent recueillies et immédiatement transcrites par un des assistants. Ainsi sonl-elles arrivées jusqu'à nous, dans leur fraîcheur, leur originalité de bon aloi, et leur exactitude. Elles témoignent de l'estime profonde et de la filiale admiration du grand évêque de Tulle pour le vénéré Fondateur des Oblats.
Dès leur première entrevue, l'un et l'autre s'étaient parfaitement compris. Un même amour, d'ailleurs, les rapprochait intimement : l'amour de l'Église et du Pape. Mgr Berteaud était un ultramontain des plus convaincus. C'est lui qui, au concile du Vatican, à propos des timides qui trouvaient inopportune la définition dogmatique de l'infaillibilité pontiQcale, dit à Pie IX le mot resté célèbre :
— Qiiod inopportiiniim dixeviint, feceriint necessariiim : En la déclarant inopportune, ces opposants l'ont rendue nécessaire !
A l'instar de l'évêque de Limoges, il eût souhaité, dès lors, posséder une communauté d'Oblats dans son diocèse. La multitude d'établissements qui se préparaient de divers côtés, ne permirent pas de le satisfaire. Il se dédommagea, du moins, en appelant très souvent les membres de la Congrégation dans ses paroisses, pour y prêcher des missions, et il les traita toujours en père dévoué. Toujours aussi il accorda généreusement l'autorisation d'entrer dans cet Institut qu'il aimait, à ceux de ses séminaristes qui en exprimaient le désir.
Parmi ceux qui, à celte époque, vinrent de Tulle au noviciat, notons, en particulier, le P. Delpeucli, et le P. Souiller que Dieu, dans ses secrets desseins, destinait à être le troisième Supérieur général.
— Votre Grandeur, écrivait Mgr Berteaud, trouvera, sous ce pli, les dimissoires qu'P^Ue me demande. Ces jeunes gens sont à vous. Je ne puis ni ne dois rien vous refuser.
11 s'était pris pour noire P. Nicolas d'une affection spéciale qui dura toute la vie. Ces deux caractères ardents et enthousiastes se convenaient à un degré rare. L'évèque l'amena, plus tard, comme son théologien, au concile du Vatican.
— J'aime beaucoup l'excellent P. Nicolas, écrivait-il à Mgr de Mazenod. La piété, le cœur, le talent : il a tout. Que je serais heureux de doter le diocèse de religieux tels que lui. Il ne tiendra pas à moi que ce ne soit bientôt. Soyez sur. Monseigneur, que vos dignes fils seraient accueillis cordialement. Une autre fois, il revenait sur ce thème :
— Je veux vous dire, Monseigneur, toute ma reconnaissance, pour l'insigne faveur que vous m'avez faite, en permettant au P. Nicolas de passer quelques jours sous mon toit. Il y a dans ce cher Père la foi, lintelligence, le cœur, à un haut degré. Son doux et pieux commerce a été pour moi une fortune des meilleures. Nous avons employé nos heures à parler des choses et des personnes de l'Eglise... de vous, Monseigneur, qui êtes un si noble évoque que je vénère profondément, et que j'ose aimer. Les vôtres, où abonde votre grand esprit, ont été souvent dans nos conversations. J'écoutais avec bonheur les détails si touchants que me donnait le très bon Père... Je sollicite une faveur à laquelle je tiens beaucoup : envoyez-moi, chaque année, Monseigneur, le P. Nicolas. J'ai un peu droit à ce bienfait de votre part, à cause du sentiment que je vous ai voué. L'excellent Père me rendra votre nom et votre souvenir plus présents. Il me reviendra, lui. adectueux comme il sait l'être, orné de tous ses dons, agrandis encore. Je vous devrai, Monseigneur, une vive jouissance... L'un de mes bons et tendres amis, l'abbé de Lalaurence, qui ne l'emporte pas sur moi en respect all'ectueux pour vous et vos fils, mais me le dispute vaillamment, mêle sa supplication à la mienne. Deux cœurs bien vrais crient vers vous... Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage du profond, tendre et inaltérable respect, avec lequel je suis... etc.
Si l'évèque de Tulle aimait à ce point, il était payé de retour. Ceux qui, comme nous, ont connu le P. Nicolas dans sa verte vieillesse, savent avec quelle juvénile ardeur, ou, plutôt, quelle fougue impétueuse, même à l'âge de quatre-vingt-dix ans, il parlait encore, et d'une façon si intéressante, de Mgr Berteaud, « l'éloquent prédicateur du Verbe ».