CHAPITRE XVII Nancy
Jlffluence de novices à l'Osier.
Dieu bénissait visiblement la Congrégation et l'invitait à se dilater de plus en i^lus, en lui envoyant de nombreux et dignes sujets. Il y avait, alors, à Xotre-Dame de l'Osier, quarante-cinq novices, parmi lesquels six prêtres, des diacres et des sous-diacres, etc. Ils arrivaient de divers séminaires de France, bien préparés et désireux de se consacrer aux missions. Beaucoup d'autres s'annonçaient.
Quoique vaste, la maison de l'Osier en aurait difficilement contenu davantage. Allait-on repousser ces recrues, à cause du défaut de place pour les loger ?
Une telle pensée n'arrêta pas un instant Mgr de Mazenod. Accoutumé à se conformer à la volonté de Dieu, comme elle lui était révélée par les circonstances, il se serait cru coupable, en apportant le moindre obstacle à sa réalisation.
— Elle se manifeste avec trop d'évidence, écrivait-il au P. Vincens, le 11 août 1^4;, pour (jue nous ne devions pas la seconder avec une confiance aveugle... Oui, sans doute, il y a de quoi s'eflrayer en considérant les charges énormes qui pèsent sur nous. Mais qui aura le courage de fixer la mesure des desseins miséricordieux du Seigneur ? Au moment où il appelle notre Institut à étendre son zèle sur tant de pays immenses, il inspire en même temps à une légion d'àmes de s'olTrir à nous pour accomplir ses vues ! Et nous nous refuserions à accepter leur dévouement qui nous met à même d'obéir à notre Maître? Je ne puis m'y résoudre, quoi quen dise la prudence humaine... L'essentiel, c'est de bien choisir : il ne nous convient pas d'accueillir tout venant. Nous avons encore plus besoin de ]>ons sujets que de sujets.
Sa confiance sans Ijorne en la divine Providence avait sa source dans son inébranlable esprit de foi :
— Quand la grâce passe, il faut en profiter. Que de bien il nous
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reste à faire ! Ayons courage ! Ne nous laissons pas al)attrc par les difficultés. Dieu assiste ceux qui vont en avant pour sa gloire. Ne redoutons pas les obstacles des commencements. Avec le temps, ils s'aplanissent, et l'expérience nous prouve que ce temps ne se fait pas attendre.
Cette affluence de novices excellents tenait, en partie, à une tournée couronnée de succès, entreprise dans les grands séminaires de France par le P. Léonard retourné momentanément du Canada, et dont nous aurons à parler, dans la suite, d'une manière plus détaillée.
Au moment de se mettre en campagne, il avait dit, en plaisantant, au P. Tempier, économe général :
— Je vous en amènerai tellement que vous n'aurez pas assez d'argent pour les nourrir. Tant pis, si je vous ruine !
— Oh !... avait répondu vivement le P. Tempier, un peu elTrayé, et avec un geste de protestation.
L'éloquence ardente, imagée, persuasive du P. Léonard avait enthousiasmé la jeunesse cléricale, et la prophétie était en voie de s'accomplir.
Mgr de Mazenod applaudissait au résultat, et remerciait Dieu.
— Je ne suis pas épouvanté de votre pêche miraculeuse, écrivait-il à l'irrésistible entraîneur : continuez à jeter vos lilets.
De son côté, le P. Tempier n'était pas fâché, non plus ; seulement, ayant en main les cordons de la bourse, il s'apercevait qu'il devait plus souvent l'ouvrir, et, chaque fois, y puiser plus largement.
Cela le rendait quelque peu soucieux.
Avec une pointe d'humour, le Fondateur racontait ces faits au P. Léonard, dans une lettre du lo juin 1847 :
— Vous courez de conquêtes en conquêtes, et il faut agrandir, de toutes parts, les maisons qui doivent recevoir les recrues. J'avoue que l'embarras que nous donne le succès de votre mission, ne me fait pas verser des larmes... Je me console des inquiétudes de notre bon P. Tempier, qui ne cesse de me répéter : « Arrêtez donc ce fier-à-bras qui nous met aux abois et va consommer notre ruine ! » Vous pensez bien que je lui ris au nez, quand il se frappe le front ;... et il finit par rire lui-même...
§ ^> Érection d'un second noviciat, à J\ancy.
Le noviciat de l'Osier, malgré ses dimensions, ne suffisant plus, il fallait, de toute nécessité, en créer un autre. L'intention du vénéré Fondateur était de le placer là où il serait le plus accessible aux poslu-
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lants qui viendraient du nord et de l'est de la France, ou même de la Belgique d'où plusieurs lui étaient annoncés.
Nancy, par sa position, lui parut favorable.
L'évoque de cette ville, Mgr Menjaud, était, d'ailleurs, un de ses meilleurs amis, et lui devait sa promotion à l'épiscopat.
En i8'35, préchant un Carême dans la cathédrale de Marseille, il avait produit une profonde impression par sa piété, ses talents et les ressources de son cœur d'apôtre. Plein d'estime pour lui, Mgr de Mazenod l'avait proposé, quelques années plus tard, comme coadjuteur à
Nancy. — Maison des Pères. Façade sur le jardin.
Mgr de Forbin-Janson, exilé de son diocèse (i). Agréé à Paris et à Rome, Mgr Menjaud, sacré en i83g, avait sagement administré le diocèse, et, à la mort du titulaire, survenue en 1844, lui avait succédé.
Ayant ainsi arrêté son choix, le vénéré Fondateur s'en ouvrit à l'évêque de Nancy, qui s'empressa de lui répondre, le i3 mai 1847 :
— Je ne veux pas tarder à vous exprimer mes sentiments de joie et de reconnaissance, pour la bonne pensée que Dieu vous a donnée, en vous inspirant de choisir ce diocèse, pour y établir une de vos maisons... Vous ne pouviez rencontrer en France un évêque, sinon plus capable, du moins mieux disposé que celui de Nancy pour seconder vos vues pour le bien de la religion et la propagation de la foi dans les pays étrangers. Vos enfants seront les miens, et ils trouveront dans
(i) Cf. Pliilpin de Rivière, Vie de Mgr de Forbin-Janson, 1. IV, chap. xiir, p. 335 sq.
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mon cœur ([uelque chose do la tciKlresse qui est dans le vôtre...
Le P. Toinpier se rendit done à Nancy, y acheta une maison assez vaste pour le log^ement de cincjuante à soixante personnes, et la fit immédiatement approprier à sa tlestination i'uture.
Située dans la partie méridionale de la ville, rue de Montet. elle était dans une belle position, possédait un joli jardin, avec dépendances, bosquets, serres et arbres fruitiers.
Au commencement de septeinl)re. le P. Mouchel en prenait possession avec le titre d'économe, et présidait aux derniers aménagements. A la fin d'octobre, arrivait, comme supérieur, le P. Dassy, retiré de la maison de Notre-Dame de Bon-Secours, où le P. ^lille lui succédait, en cette qualité.
Le maître des novices fut le P. Santoni, précédemment sociiis du P. Vincens. à l'Osier, depuis plusieurs années.
En nommant le P. Dassy supérieur de la nouvelle communauté, Mgr de Mazenod lui avait écrit, le ii octobre 1847 :
— Cette maison est d'une souveraine importance pour la Congrégation. Je n'ai pas besoin de vous faire observer que je ne pouvais vous donner une plus grande marque de confiance. Il s'agit d'établir les choses sur un bon pied. A ous serez parfaitement secondé par l'excellent P. Santoni. Marchez de concert avec lui pour l'observance d'une exacte régularité. On n'attend rien moins de vous dans un établissement dont on espère édification et bon exemple.
Les espérances du Supérieur général ne furent pas déçues. Le noviciat de Xancy ne le céda point à celui de l'Osier en ferveur et en régularité. Il offrit constamment le spectacle dune communauté modèle, animée du meilleur esprit. La charité qui régnait parmi tous ses membres, leurs prières et leurs vertus étaient bien de nature à attirer les grâces du Ciel.
Lorsque, au mois d'août 1849, le vénéré Fondateur vint pour la visite canonique, il fut très satisfait du site de la maison et de la marche de la communauté. C'était au moment où le P. A'incens prêchait avec un réel succès la retraite pastorale au clergé du diocèse. Mgr Menjaud, plein d'égards pour Mgr de Mazenod. voulut qu'il célébrât la messe de clôture, et entonnât lui-même le Te Deiiin. Puis, dans un discours à ses prêtres, il ne craignit pas de découvrir les liens de reconnaissante affection qui l'unissaient à son illustre visiteur.
— Si je me trouve aujourd'hui à votre tête, leur dit-il, et si je suis le pasteur de ce diocèse, je le dois à l'évêque de Marseille. C'est lui qui en eut la première pensée, et l'inspira à Mgr de Forbin-Janson, dont je
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suis devenu ainsi le coadjuteur d'abord, et le successeur ensuite.
Mgr Menjaud ne s'en tint pas à ces paroles. S'adressant à son saint ami. il ajouta aimablement :
— Permettez, Monseigneur, que je vous communique tous mes pouvoirs dans ce diocèse qui est aussi le vôtre.
En conséquence, Mgr de Mazenod officia pontificalement dans la cathédrale et v fit une ordination.
§3 Les Oblah en 'Lorraine.
A Nancy, le ministère des Oblats fut vite très apprécié ; mais relativement au but principal de leur Institut, ils eurent, dans les premières années, à lutter contre des préventions presque générales. Le seul nom de mission mettait en fureur les bourgeois libéraux et voltairiens, très nombreux, alors, dans la ville et les environs. Peu à peu, cependant, les Pères parvinrent à modifier les idées préconçues. On toléra, d'abord, les missions ; puis, on les considéra avec plus de bienveillance, et, enfin, avec sympathie.
Dès lors, les Oblats rayonnèrent non seulement à travers tout le diocèse, mais jusque dans les Vosges et les autres régions limitro])lies. Les demandes se multiplièrent tellement, qu'ils durent se contenter de répondre aux jîlus pressées, quoique le chifTre des ouvriers évangéliques fût décuplé par leur dévouement inlassable. Aux premiers s'unirent successivement les Pères De Petro, Dorey, Audruger, Janmaire, Bonnard, Conrard, Guinet, Berne, Bérangier, Merlin, Baret, Chaîne, Sigaud, etc.
Entre autres missions, signalons celle de Chàteau-Salins, chef-lieu d'arrondissement. Dans sa gratitude et son enthousiasme, le curé rédigea un brillant rapport, qui fut lu à l'évèché, en conseil épiscopal. La totalité des femmes et presque tous les hommes s'étaient approchés de la Table sainte.
Dans le diocèse de Saint-Dié, où le P. Vincens prêcha également la retraite pastorale, le succès ne fut pas moindre. De vieux pécheurs, en grand nombre, consolèrent leurs pasteurs par un sincère retour aux pratiques religieuses.
Apprenant ces conversions merveilleuses, l'évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, A^oulut aussi employer les Oblats.
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§ 4 "Le P. Dassy.
A une haute culture littéraire le supérieur de la maison joignait une véritable éloquence. Mgr Menjaud en était fier, et les classes aristocratiques ne tarissaient pas déloges.
Kntre autres talents, il possédait, pour les recherches historiques, de remarquables aptitudes qui lui attirèrent l'estime des érudits. Ceuxci, dès 1842, le proposèrent comme correspondant du ministère de l'Instruction publique, puis comme membre d'une commission scientifique et archéologique.
Toujours soucieux de maintenir ses enfants dans l'esprit de leur vocation, Mgr de Mazenod lui avait écrit à ce sujet :
— Ne croyez pas que je me réjouisse de cet honneur, ni que je me persuade qu'il en ressorte la moindre gloire pour la Congrégation. Je dis plus. Si je vous connaissais moins d'activité et moins de facilité pour le travail, je regarderais cet événement comme très fâcheux, parce que vous seriez détourné de votre principal ministère, que vous ne pourriez négliger sans oflenser Dieu... Je conclus donc que si vous vous sentez de force à combiner les occupations de ce nouvel emploi avec les devoirs de votre état, et si les recherches que vous serez dans le cas de faire, vous servent plutôt de délassement que de travail incompatible avec les missions et les retraites, ou la préparation qu'elles nécessitent, en ce cas, je vous autorise à répondre à la confiance qu'on vous a témoignée. Mais, songez bien que vous êtes tenu, avant tout, à évangéliser. Pesez cela au poids du sanctuaire, et méditez sur le Qiiid prodest !
On admirera, dans cette lettre, la sagesse de la direction de Mgr de Mazenod. Certes! il ne défend pas les études profondes, quel qu'en soit l'objet. Il veut seulement qu'elles concourent au but principal : la conversion des âmes, la sanctification de celui qui s'y adonne, ou la conservation de ses forces intellectuelles et morales, par une heureuse diversion.
Docilement le P. Dassy suivit ces conseils si paternels et si éclairés. C'est à titre de délassement seulement qu'il poursuivit ces recherches scientifiques pour lesquelles il avait un goût si prononcé, et qui avaient fixé sur lui l'attention des personnages officiels.
De ses travaux résulta la publication de plusieurs monographies très appréciées en haut lieu. Citons, en particulier, celle sur la monumentale Eglise et Abhaj-e de Saint- Antoine, dans l'Isère, imprimée en septembre 1844^ et qui fit une vive impression dans le monde savant.
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A Nancy, on le pressa d'entrer dans la Société Foi et Lumièi^e, composée des hommes les plus instruits et les mieux pensants de cette cité, renommée par son université célèbre et ses llorissantes institutions d'enseignement supérieur. Mgr de Mazenod ne s'y opposa pas. 11 comprenait trop combien ces relations avec ce qu'il y avait de plus distingué dans le pays, pouvaient être utiles au bien qu'il avait en vue.
§0 "Les œuvres dans la ville épiscopale.
Au commencement, les Pères n'avaient pas de chapelle extérieure attenante à leur habitation. Ils transformèrent la plus large salle de
Nancy. — luttrienr de réylise des Oblats.
leur maison en chapelle provisoire. Elle fut bientôt très fréquentée, non seulement les dimanches et fêtes, mais aussi les jours ordinaires.
Encouragés par d'universelles sympathies, ils conçurent, et réalisèrent, quelques années plus tard, le projet de construire une église proprement dite. Ce gracieux édifice, qui coûta plusieurs centaines de mille francs, fut un vrai bijou d'architecture ogivale. L'ornementation intérieure surtout était ravissante.
Gomme à Aix, à Marseille, à Nîmes et à Limoges, les Oblats s'occupèrent avec un admirable dévouement d'une œuvre qui leur était chère entre toutes : l'apostolat des prisons, dont ils devinrent les aumôniers.
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Parler de religion à des hommes dégradés par le vice, n'est pas facile assurément ; mais leur faire aimer et pratiquer la moi-ale chrétienne, est un miracle que Dieu seul peut opérer. Ce miracle, Dieu l'accomplit par ses Oblats. A force de zèle et de patience, ils déterminèrent une amélioration notable dans l'état d'àme si déplorable de ces malheureux. L'un des membres de la communauté, le P. Dorev, en i85o, trouva la mort dans ce ministère si méritoire. Aictime de son dévouement héroïque pour les prisonniers atteints du typhus, il mourut martyr de la charité.
Une autre œuvre que les Oblats établissent toujours dans leurs chapelles publiques, est l'Œuvre des Servantes et des Ouvrières. A Nancy, elle prit vite une extension considérable. Pendant une retraite qu'on leur donna, et qui dura une semaine entière, plus de cinq cents assistèrent aux r
exercices, le matin et le soir, avec une ponctualité et une attention des plus édifiantes. Dieu seul connaît tout le bien produit dans i ces âmes, pour la plupart simples etignorantes, ' mais souvent exposées, vu leur situation, à tant de dangers pour leur foi et leur vertu.
Nancy. — Extérieur de la chapelle des Oblats.