LA RÉVOLUTION DE
Cette nouvelle combla de joie la population chrétienne. Mais le préfet, M. Beauger, inspiré par un officier franc-maçon, désapprouva cette mesure. N'osant pas, toutefois, s'y opposer directement, il déclara qu'il n'y coopérerait en rien, et refuserait même l'escorte traditionnelle.
— Ne m'enverrait-on aucun soldat, répondit l'évêque, la procession se fera !
L'entourage du pontife n'était pas très rassuré. Des bruits circulaient en ville, annonçant des troubles. Plusieurs ecclésiastiques des plus hauts placés essayèrent d'ébranler le prélat.
Il demeura inflexible.
Ayant mis sa confiance en Dieu, et convaincu du bon esprit de la population marseillaise dans son ensemble, il ne doutait pas du succès. Les résultats prouvèrent avec évidence qu'il avait eu raison.
Malgré les sombres pronostics des pusillanimes, les fidèles considérèrent comme un devoir de répondre en masse à l'appel de leur premier pasteur. Confréries, congrégations de dames et de demoiselles, marguilliers, pénitents, membres des diverses Qïluvres de bienfaisance, assistèrent, au complet, à cette procession, la plus magnifique, la plus touchante, la plus suivie qu'on eût vue depuis des années.
— Maintenant que tout s'est passé admirablement, chacun me félicite, disait, le lendemain, Mgr de Mazenod, rayonnant de joie. Je goCite un vrai bonheur, en songeant avec quelle dévotion cette fête a été célébrée.
Ce jour même, il écrivait au préfet des Bouches-du-Rliône :
— Je respecte le sentiment qui a motivé votre décision ; mais permettez-moi de vous faire remarquer combien s'est montrée radieuse, hier, toute la ville de Marseille, pendant l'accomplissement de la pieuse cérémonie. Une douce satisfaction se peignait sur tous les visages. Plusieurs circonstances, néanmoins, et surtout la brièveté du temps, ne m'avaient pas laissé la liberté de donner à la solennité cet éclat et cette pompe que j'aurais pu, en y invitant un plus grand nombre de fidèles. Je me suis contenté d'y convoquer les associations des paroisses environnant la cathédrale. Cependant, le défilé a été beau, bien beau ! J'étais certain de ces consolants résultats, quand je vous ai demandé d'y faire contribuer la garde nationale. Elle-même se serait réjouie, croyez-le, de recevoir vos ordres à cet égard. Plusieurs faits, indépendamment des dispositions que je connais à la majorité de ses membres, attestent combien elle eût désiré prendre une part plus considérable à la procession. Pour y assister officiellement, il lui fallait un mot de vous. J'ai respecté en silence vos scrupules administratifs ; mais, aujourd'hui, je puis vous dire qu'on eût été heureux que votre arrivée
4l4 l'extension ex FUAiXCE
récente parmi nous fût signalée par ce témoignage de votre sympathie
en faveur des sentiments religieux de la presque totalité des habitants.
Pour être finement donnée, la leçon n'en était pas moins claire.
§3 "Les patriotes à J^otre-Dame de V Osier.
Au mois de mars, les exaltés de ^"inay formèrent le courageux complot de se rendre, la nuit, chez les Pères de l'Osier, sous le prétexte de leur imposer un drapeau aux couleurs nationales.
A dix heures du soir, les peu aimables visiteurs devaient se présenter. Ils l'avaient dit ; on le savait, au couvent.
Le supérieur, le P. Vincens, était assez perplexe.
— A quel parti s'arrêter? demanda-t-il au P. Burfin. Gonvient-il d'ouvrir la porte à ces braillards? ou vaut-il mieux la tenir fermée, au risque de la voir enfoncée par eux ?
— Laissez-moi faire, répondit le P. Burfin. Envoyez la communauté se coucher comme de coutume, et, vous-même, retirez-vous dans votre cellule. Je me charge de les recevoir.
Vers neuf heures et demie, retentirent, sur la route, des cris, des chants, des vociférations. La troupe s'approchait. Bientôt elle déboucha sur l'esplanade, et se massa devant la porte.
Monté dans les mansardes, le P. Burfin surveillait, de l'embrasure d'une lucarne, les mouvements des envahisseurs.
Un silence relatif avait succédé aux clameurs précédentes. On parlait à demi-voix ; on chuchotait ; on discutait.
Les uns voulaient enlever la place d'assaut. D'autres observaient prudemment que le gouvernement, en somme, n'était pas hostile aux curés. Gela résultait, en toute évidence, des nouvelles reçues de la capitale. Donc, si l'on commettait quelques graves dégâts dans les propriétés, ou si l'on attaquait les personnes, ne serait-on pas désavoué en haut lieu ? On jouait gros jeu dans cette aventure nocturne. Peutêtre aurait-elle bientôt son épilogue devant la cour d'assises.
— Partons ! proposaient les uns.
— Restons ! répliquaient les autres. Pourquoi être venus ici, avec tant de fracas, si c'est pour repartir penauds, comme des renards qu'une poule aurait pris ? On va se moquer de nous !
La discussion s'envenimait. On s'échaufi'ait, de part et d'autre. Enfin, les plus déterminés s'emparent du cordon de la sonnette, et l'agitent violemment pendant plusieurs minutes.
LA RÉVOLUTIOX DE 1848 1^15
C'est un carillon furieux, à ébranler la maison, de la cave au grenier.
r^pouvanté. le Frère portier se précipite vers le P. Burfin, qui descendait tranquillement de son poste d'observation.
— Ils sont là ! Ils sonnent !...
— Certes ! j'entends bien.
— Faut-il ouvrir ?
— Assurément.
Pendant que le portier s'exécute, quoique à regret (l'obéissance est parfois très difficile), le P. Burfin s'avance sur le seuil.
— Que faites-vous là, mes amis? dit-il avec bonhomie aux perturbateurs. Comment? ici? à cettc^ heure !... En plein air, avec cette température glaciale !... les pieds dans la neige, dans la boue !... exposés au vent et au froid !... Vous allez prendre mal ! Entrez ! entrez donc !
Stupéfaits de cet accueil, auquel ils ne s'attendaient pas, ces hommes entrent machinalement.
Ils s'engagent dans le vestibule, et pénètrent dans le large cloître, aux grandes baies vitrées, aux voûtes sévères, dun aspect si monacal.
Leur présence dans ce lieu les étonne eux-mêmes. Ils sont embarrassés, et demeurent silencieux.
Le P. Burfin, imperturbable, les regarde avec son sourire moitié bienveillant, moitié gouailleur.
Après quelques instants, l'un d'eux, le plus audacieux sans doute, et probablement aussi le plus éloquent, se fait l'interprète de ses compagnons.
— Nous sommes venus ici, dit-il en balbutiant, pour vous oll'rir un drapeau, et proclamer la Rrrrépublique !
— Très bien, mes amis!... Comment donc!... mais, c'est une excellente idée que vous avez eue là !... Nous allons trinquer ensemble à la République, une et indivisible.
L'ironie était trop subtile pour être saisie, ou, du moins, pour être prise en mauvaise part.
Des verres sont apportés, et des bouteilles les suivent. On fraternise.
Complètement apprivoisés par des procédés aussi généreux, ces farouches révolutionnaires donnent force poignées de mains au Révérend Père et aux Frères convers qui les servent, de la meilleure grâce du monde.
Tout en savourant le vin du couvent, ils protestent de la droiture de leurs intentions. A les croire, le ciel n'est pas plus pur que le fond de leur cœur.
Ai6