‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 62 sur 125 · NOTRE-DAME DE LA GARDE ^IQ · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE LA GARDE ^IQ

Ce détail historique ne manque pas dun certain intérêt, à notre point de vue spécial, puisque ce sont les Oblats, successeurs des chapelains des Accoules, que la Providence choisit, six cents ans plus tard, pour relever, restaurer et agrandir merveilleusement l'antique sanctuaire de la Garde.

Quelques rares auteurs ont prétendu que l'oratoire primitif n'était pas dédié à la Sainte Vierge, ou que, du moins, on n'avait aucune preuve à ce sujet (i). Toutefois, quatre ans seulement après son érection, il était désigné déjà sous le vocable de Notre-Dame de la Garde, par la bulle du i- juin 1218, dans laquelle le pape Honorius III énumère les possessions de l'abbaye de Saint- Victor (2).

Depuis cette époque, les documents abondent.

En i385, une tour fut construite, à côté, aux frais de la ville. Dans les diverses pièces des Archives communales qui en parlent, elle est constamment nommée Tarris Beatœ Mariœ de Gardia, ou Turris Gardiœ.

Dans la première moitié du xvi*^ siècle, en i.')24, François P'. en prévision du siège dont Charles-Quint menaçait la ville, transforma en forteresse l'amas de rochers qui termine la colline. Le connétable de Bourbon vint, en eflet, mais échoua complètement dans ses tentatives.

La chapelle, désormais englobée dans ce fort, subit des modifications, et à diverses reprises fut remaniée.

Gomme la plupart des édifices du culte, elle souffrit des outrages de la Révolution de 1789. Elle ne fut pas, cependant, complètement détruite.

§ 2 7{estauraHon et développement du pèlerinage. Le P. "Bernard.

Lorsqu'il eut pris possession du siège épiscopal de Marseille, en 1823, ^Igr Fortuné de Mazenod constata douloureusement que la chapelle de Notre-Dame de la Garde était presque désertée. A peine y disait-on la messe, le dimanche et le samedi. En dehors de ces jours et de l'heure du Saint Sacrifice, la porte restait obstinément close. Si quelque pèlerin se décidait à cette ascension pénible, il n'avait d'autre consolation, au bout de sa course, que de s'agenouiller devant une grille en fer. De là, il adressait des supplications à la Mère de Dieu et des hommes.

(i) Cf. Régis de la Colombière, Notice sur la chapelle et le fort de Notre-Dame de la Garde, iii-8', Marseille. i855, p. 7.

(2) Cf. Petit (lartalaire de Saint-Victor, fol. 48-

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Sous l'inspiration de son neveu, l'évèque chargea un prêtre de célébrer quotidiennement la messe au sanctuaire, qui fut, dès lors, un peu plus fréquenté. Les marins surtout y venaient au retour des longs et périlleux voyages, pour accomplir la promesse faite à la « Bonne Mère », au milieu des tempêtes qui avaient mis leur vie en danger.

Néanmoins, la messe finie, la cha])elle demeurait fermée jusqu'au lendemain.

Cet état de choses dura une dizaine d'années.

Afin d'assurer un service plus régulier et plus propre à favoriser la dévotion, Mgr Fortuné de Mazenod, vers i833, en confia le soin aux Oblats.

Un seul d'entre eux r(Mnplit, d'abord, les fonctions de chapelain. Gomme il ne se contentait pas de célébrer la messe, mais qu'il passait une grande partie de la matinée à entendre les confessions, et se prêtait aux diverses cérémonies réclamées par la piété des visiteurs, les concours furent de plus en plus nombreux, et le culte de Marie plus florissant de jour en jour.

Parmi ces chapelains de la première heure, citons le P. Bernard, qui occupa ce poste de iSij à i85i. Nous avons raconté, plus haut, les succès de son ministère, en Suisse. Par ses talents, sa facilité d'élocution, ses manières affables, il s'acquit à Marseille une étonnante popularité. Il réussissait prodigieusement auprès des malades. Quand des pécheurs invétérés refusaient de se convertir sur leur lit d'agonie, on recourait à lui. Très peu lui résistèrent jusqu'à la fin.

Il fut le restaurateur et comme le second fondateur du pèlerinage de Notre-Dame de la Garde. Chaque matin, il partait du Calvaire et se rendait au sanctuaire pour y dire sa messe à heure fixe. Son exactitude et la confiance qu'il inspirait ranimèrent l'ardeur des fidèles (i).

Bientôt presque tous les Marseillais le connurent. Ils l'appelaient <( le Prêtre de la Bonne Mère ».

C'est à lui que l'on doit le magnifique bourdon du clocher de la basilique et la statue en argent de la Très Sainte Vierge. Son activité, son zèle et l'influence qu'il exerçait, le mirent à même de réunir les ressources nécessaires pour une telle dépense.

Les jours de procession solennelle à travers la ville, chacun, après avoir jeté un regard sur la statue aimée, cherchait des yeux le P. Bernard. Les soldats de l'escorte, les mousses, les pénitents, les marins, obéissaient au moindre de ses signes. Il était, parmi eux, comme un général d'armée à la tête de ses hommes. Nul ne contestait son auto-

(i) Cf. Daspres, vicaire géucral de Marseille, L'Eglise collégiale des Accoiiles et la chapelle du Calvaire, in 80, Marseille, 1879.

rite, et n'aurait osé, en recevant ses ordres, articuler la plus petite observation.

Sa présence produisit rapidement des fruits très appréciables. Ce n'étaient plus des pèlerins isolés qui s'acheminaient vers le sanctuaire, mais des groupes toujours croissants, et parfois de véritables foules.

De toute nécessité, on dut lui adjoindre deux ou trois de ses confrères pour l'aider.

Cette mesure fut le principe d'un épanouissement extraordinaire de l'œuvre. Très souvent des multitudes envahissaient, à flots pressés, le modeste oratoire.

Le bien accompli remplissait de consolation le cœur des Oblats, mais quelle fatigue pour eux ! 11 leur fallait, chaque jour, de grand matin, venir de leur maison du Calvaire. Or, la distance est considérable. Ils descendaient la pente des Accoules, traversaient le port sur un bateaumouche, pour éviter un très long détour à pied, puis gravissaient la colline de la Garde, par le boulevard Gazzino, ou les rudes sentiers qui serpentent sur ses flancs.

Leur zèle ne se laissa point décourager par les obstacles, ni parles difficultés de la route. Chaque jour, à l'aurore, ils étaient à leur poste d'honneur, heureux d'être les chapelains de Marie et les ministres de ses miséricordes. La Reine du ciel récompensa la ferveur des pèlerins par des faveurs signalées, comme le prouvèrent les ex-voto suspendus aux murs, en témoignage de reconnaissance.

De plus en plus important, le service du sanctuaire réclama l'établissement d'une communauté à demeure. La Congrégation acheta donc, à ses frais, un terrain situé à mi-côte, parmi les pins et les oliviers, sur le versant occidental. Elle j bâtit une maison inaugurée le jour de Pâques de l'année i85o. et dont le P. Bernard fut le premier supérieur.

Dès lors, la chapelle resta constamment ouverte, à la grande satisfaction non seulement des habitants de la ville, mais de tous les diocésains, et même des étrangers.

Les paroisses, les communautés religieuses, les tiers-ordres, les séminaires et collèges, les associations de dames et de demoiselles, les cercles catholiques d'hommes et de jeunes gens, les sociétés de commerçants, ouvriers, marins, etc., y paraissaient tour à tour. Les innombrables voyageurs, laïques, prêtres ou prélats, qui s'embarquaient, à Marseille, pour se rendre dans toutes les parties du monde, ne manquaient pas de monter au sanctuaire, pour implorer la protection de l'Étoile de la mer. De même, à leur retour, pour lui exjjrimer leur ofratitude.

Par ce concours de circonstances, le sanctuaire de Notre-Dame de la Garde tendait à devenir le pèlerinage de France le plus Iréquentc. Les Marseillais se le disaient avec joie et en étaient légitimement fiei-s.

§ 3 ConshucHon de la basilique.

Unanimement on regrettait l'étroitesse de la chapelle. Mais comment lui donner des proportions plus larges, quand elle était invinciblement resserrée entre des fortifications archaïques que l'Etat s'obstinait à conserver ?

Résidence des Pères cliapelains.

(Elle est indit[ué(' par une petite croix aii-dessoiis.)

L'administration de la Guerre avait, en outre, adossé au modeste édifice divers bâtiments parasites, destinés à loger le personnel commandant la garnison de la citadelle.

D'abord, Mgr de Mazeuod s'adressa aux officiers du génie militaire résidant à Marseille. Il voulait savoir d'eux, si l'abandon d'un fort, désormais presque sans utilité, pouvait être obtenu. La réponse fut négative. Selon eux, non seulement cela était absolument impossible, mais même tout projet d'agrandissement de la chapelle était irréalisable. Jamais l'espace nécessaire ne serait accordé.

Sans se rebuter d'un refus aussi péremptoire, Mgr de Mazenod

écrivit au général d'Hautpoul, ministre de la Guerre. Celui-ci, désireux de favoriser le projet, conseilla, néanmoins, de ne pas demander le déclassement du fort.

Une correspondance très active s'engagea, dès lors, entre l'évèque et le ministre. Enfin, une solution conciliant les intérêts de la chapelle et ceux de l'administration militaire, semblait imminente, quand M. d'Hautpoul laissa le portefeuille ministériel et fut envoyé en Algérie, comme gouverneur général. Après tant de négociations laborieuses, le succès paraissait plus incertain que jamais.

A son retour d'Angleterre, où il était allé, en i85o, visiter les diverses résidences de la Congrégation, le vénéré Fondateur s'arrêta à Paris, dans la première semaine du mois d'août, pour traiter cette affaire avec le général Niel, plus tard maréchal de France, et, alors, directeur du génie au ministère de la Guerre. Cet officier supérieur étudia, de concert avec Mgr de Mazenod, la question sous toutes ses faces. Quelques mois après, il soumit à la signature du président de la République, depuis Napoléon III, un décret concédant les terrains nécessaires à la reconstruction et à l'agrandissement de la chapelle, dans les dimensions les plus étendues, tout en se renfermant dans l'enceinte du fort.

La seule condition imposée était que la commission nommée par l'évèque pour l'administration du temporel de la basilique, construirait un bastion, au sud de la citadelle, sous le contrôle des officiers du génie, et d'après un plan approuvé par le ministère. Elle devrait également rétablir, un peu plus loin, le rempart situé à l'entrée du fort, et le pont-levis qu'elle était autorisée à démolir pour trouver l'emplacement dont elle avait besoin.

On abattit l'ancien édifice, et on érigea une chapelle provisoire, afin que le service du pèlerinage ne soulTrîtpas d'interruption, pendant les travaux qui dureraient plusieurs années. Le bastion s'éleva au sud du fort. Ces frais préliminaires dépassèrent la somme de cinquante mille francs.

Les plans de la basilique furent dessinés par M. Espérandieu, l'architecte distingué qui dirigeait, alors, avec tant d'intelligence, la construction de la grandiose et somptueuse cathédrale de Marseille.

Par un Mandement de i" novembre i852, Mgr de Mazenod annonçait officiellement à ses diocésains la reconstruction de la chapelle, et ouvrait une souscription à cet effet.

— Que ce monument, disait-il, soit, par sa magnificence, digne de la capitale du Midi, reine des cités commerciales de la Méditerranée.

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Marseille doit olTrir une Maison d'or à la Mère de Dieu que l'Eglise, dans les litanies en son honneur, se plaît à invoquer sous ce titre : Domiis aiirea !

En tête de la liste, l'évêque s'inscrivit pour la somme de cinq mille francs. Cet exemple fut suivi par tous les membres du clergé, en proportion de leurs ressources. Les habitants de Marseille montrèrent, une fois de plus, à cette occasion, combien généreux est leur amour filial pour celle ([uils appellent si justement « la Bonne Mère ».

La pose solennelle de la première pierre eut lieu, le dimanche, II septembre i853, fête du Saint Nom de Marie. Cette cérémonie fut très imposante.

Le temps était magnifique. Le vent qui, les jours précédents, avait soufflé avec une extrême violence, cessa subitement, quand le cortège s'ébranla. Ce calme se produisait à ce moment, comme pour attester la puissance de la Souveraine des cieux.

On partit en procession de l'église Saint-Joseph, et, par le cours Bonaparte, on se dirigea vers la colline. Toutes les paroisses étaient représentées, avec leurs diverses associations, chacune ayant sa bannière spéciale. Le maire et les membres du conseil municipal y assistaient.

Une foule immense, accourue de tous les quartiers de la ville, s'étageait sur les flancs de la montagne.

— Elle était si compacte, écrivait Mgr de Mazenod à sa sœur, la marquise de Boisgelin, qu'on aurait eu de la peine à placer une épingle de plus. Quel spectacle que celui de cette colline, tapissée d'êtres humains, la joie peinte sur les figures, tous chantant avec enthousiasme des hymnes et des cantiques, se courbant profondément et s'agenouillant au passage de l'évêque !.. Mais comment dire ce qu'était le coup d'œil du haut du fort, que dominait la statue de la Sainte Vierge, de manière qu'elle fût aperçue de tous ?

Arrivée au sommet, la procession se massa au pied du mur d'enceinte. Sur la plate-forme, où devait être posée la première pierre, furent admis seulement le nombreux clergé, les membres de l'administration du temporel de la basilique, le maire, les conseillers municipaux et les officiers de la garnison.

Quand, revêtu de la chape et mitre en tête, le pontife s'approcha du bord, et leva les mains au ciel pour bénir son peuple, on vit soudain cette multitude de plus de cent mille personnes, s'étendant du sommet de la montagne jusqu'au bas vers la ville, se prosterner dans le recueillement le plus absolu.

— SU nomen Domini benedictiim ! chantait le ministre de Dieu.

NOTRE-DAME DE LA GARDE ^l5

Et cent mille poitrines répondaient en chœur, d'une voix retentissante comme le mugissement des grandes eaux :

— Ex hoc mine, et usqiie in sœculiini !

— Ad/utoritim nostruni in noniine Doniini, reprenait le prélat. Et la foule continuait :

— Qui fecit eœluni et terrain !

— lienedicat vos omnipotens Deiis, Pater, et Filins, et Spiritns Sanctus !

— Amen !

Le spectacle était d'un sublime saisissant.

Heure inoubliable !... C'était le soir, au moment du coucher du soleil. Ses derniers rayons effleuraient la surface des eaux tranquilles, tandis que, sur les remparts, des feux de Bengale s'allumaient, devançant les étoiles qui allaient apparaître bientôt.

Le grondement des canons de la citadelle, auxquels faisaient écho ceux des forts de la ville ; le roulement des tambours, les sonneries des clairons, le chant impressionnant de cent mille voix humaines, unies dans les mêmes transports de joie et de piété, communiquaient à cette scène un caractère de majesté impossible à décrire. Ceux qui en furent les heureux témoins, n'en perdirent jamais le souvenir.

La bénédiction du Saint Sacrement, donnée en plein air, termina cette incomparable cérémonie.

Il avait fallu beaucoup de temps, de peine et de dépenses pour creuser la vaste crypte dans le rocher. Mais aussi l'édifice fut construit dans des conditions d'exceptionnelle solidité. Les travaux furent poussés, dès lors, activement. On y employa les meilleurs matériaux et les marbres les plus précieux.

Le P. Bernard se multipliait, pour trouver les ressources nécessaires à cette entreprise gigantesque. Chaque jour, il expédiait des quantités de lettres, et se condamnait à d'innombrables visites. Son immense popularité lui ouvrait toutes les demeures et toutes les bourses. Il fut réellement le principal instrument dont se servit le vénéré Fondateur, pour bâtir à la gloire de Marie ce monument digne de Marseille et l'un de ses plus riches ornements.

§1 Z//I sanctuaire vénéré ciepuis près de mille ans.

Si l'on prend, à Nancy, la voie ferrée qui tourne vers le sud, on arrive, après une trentaine de kilomètres, à la petite ville de Vézelise, aujourd'hui simple chef-lieu de canton du département de Meurthe-et- Moselle, et autrefois capitale des puissants comtes de A'audémont. Quoiqu'elle n'ait plus l'importance de jadis, elle est encore remarquable par sa belle église gothique du xv^ siècle.

En quelques minutes, on parvient ensuite à la station de Fraye, dominée à droite par une colline de quatre a cinq cents mètres d'altitude, qui s'élève en pentes très rapides. Un plateau triangulaire en constitue le sommet : Ijelvédère magnifique, d'où le regard embrasse une plaine étendue parsemée de villages fortunés et de villes prospères.

Dans ce vaste panorama, le voyageur ravi compte jusqu'à cent clochers, tandis qu'il aperçoit, au loin, comme cadre de ce merveilleux tableau, les crêtes arrondies de la chaîne des Vosges.

Cette éminence est la sainte montagne de Sion. Les Croisés, dit-on, l'appelèrent ainsi à leur retour de Palestine, à cause d'une certaine ressemblance avec celle qui, en Orient, porte la cité de David.

Un siècle avant que les seigneurs de A'audémont, plus tard ducs de Lorraine, y eussent assis leur château-fort, dont on admire encore les tours croulantes, saint Gérard, évêque de Toul, y construisit, vers 980, un sanctuaire à la gloire de la Reine du ciel. Selon la tradition, Marie lui apparut pour lui manifester son désir d'être honorée, en ce lieu, à la place des idoles qu'on y avait adorées, au temps où les Romains le transformèrent en camp retranché, comme le démontrent des médailles, des flèches, des lances, des javelots découverts, çà et là (i).

(i) Cf. R. P. \'iaceiit. Tiercelin, Histoire de l'ancienne image niiraciilense de Aolre-Daine de Sion, révérée depuis sept cents ans et plus, lii-.S, S'aiicy. i()9cS, p. 26- 29; 3.) s([. — R. P. Ange Tiouillot, i)rédicateur du roi, Histoire de l'iniaL>e miraculeuse de Notre-Dame de Sion, iii-8", Nancy, i"57, p. 6 sij. Deux exemplaires de ces ouvrages, actuellement pres(|ue introuvables, sont consei'vés à la ]îil)liotiiè([ue nationale de Paris, dans ce qu'on nomme « la Réserve ». C'est là que nous avons pu les lire et les étudier.

La statue en pierre que saint Gt-rard y exposa, ne tarda pas à être célèbre par d'innombrables miracles (i).

Peuple et nobles accoururent en foule. Les redoutables comtes de Vaudémont se placèrent, eux et leurs sujets, sous le patronage de Notre-Dame de Sion. Afin de glorifier davantage la Sainte Vierge sous ce titre, le comte Ferrv établit, le 26 décembre i'336. un Ordre de

Sommet de la eolline de .Sion, nxec le clocher bâti i)ar les Oblats

et la chapelle a<^Tandie par eux.

A droite, le couvent ([u'ils ont restauré.

chevaliers dans lequel entrèrent les plus hauts seigneurs. Pour y être admis, il fallait être « gentilhomme juré » ('i).

Les multitudes de pèlerins augmentant sans cesse, on dut agrandir la chapelle primitive, et en confier le service à une communauté. Les Tertiaires de saint François, ou ïiercelins, en prirent possession, le 18 septembre 16127.

Ce pèlerinage fut incontestablement le plus illustre de toute la Lorraine.

(i)Cf. II. p. Vincent. op. cit., p. ^9 sq, 09 sq, 93-ii3, ijc-aiô, — R. P. Ange Trouillot, op. cit., p. 95-122.

(2) Cf. R. P. Vincent, op. cit., p. 88 sq.

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L'hérésie de Vintrcis sur la sainte colline.

Là, comme ailleurs, la révolution de ij^^) marqua son passage par le pillage et la destruction. Elle chassa, d'abord, les religieux ; puis, s'acharna contre rédifice, brisant en mille pièces la statue miraculeuse, et, des ex-voto qui ornaient ses murs, alluma un icu de joie, autour duquel s'organisa une ronde infernale.

De l'église il ne resta que les murs. Une vingtaine d'acheteurs obtinrent, à vil prix, le couvent et les terres qui lui appartenaient.

Lorsque cet orage dévastateur eut passé, et que les temples se rouvrirent, des fidèles recommencèrent à gravir les pentes de Sion. Gomme il n'y avait pas, hélas ! les affluences des siècles précédents, un seul ecclésiastique suffisait à assurer les secours spirituels aux visiteurs.

Quelques années plus tard, trois prêtres de la même famille, les abbés Baillard, furent constitués gardiens du sanctuaire. Autorisés à quêter dans ce but, ils rachetèrent le couvent, en i836, et entreprirent de le restaurer ; mais ils employèrent, à leur gré, les sommes recueillies. Invités, plusieurs fois, à rendre leurs comptes à l'autorité diocésaine, ils s'y refusèrent absolument.

Persévérant obstinément dans cette révolte, ils finirent par proclamer qu'ils ne se croyaient nullement obligés de se soumettre à l'évêque ; mais qu'ils ne dépendaient que de leur conscience.

Pour tenir un langage aussi étrange, ils s'appuyaient sur les prétendues révélations faites à Michel Vintras, qui, simple ouvrier, de naissance illégitime, ressuscitait, dans un coin du diocèse de Baveux, l'hérésie de Montan. Il annonçait une loi nouvelle : celle de rp]sprit- Saint, loi d'amour et de miséricorde, qui supplanterait la loi de grâce et d'espérance promulguée par le Christ, comme celle-ci avait succédé à la loi de crainte de l'Ancien Testament.

Vintras était le Messie de cette troisième alliance de l'Lternel avec l'humanité déchue.

Consacré par son union intime avec la divinité, il conférait l'ordination à quelques-uns de ses disciples. Ses apôtres se recrutaient non seulement parmi les laïques, mais aussi parmi les femmes. Quant à lui, il se vantait d'avoir des colloques fréquents avec le Ciel.

Nous ne disons rien des turpitudes innommables qui se commettaient sous ce couvert de mysticisme. Des adeptes de la secte firent à ce propos des aveux sensationnels qui attirèrent l'attention du parquet.

Le faux prophète avait, d'ailleurs, été déjà condamné à la prison, à Rennes, pour escroquerie (i).

Ces inepties s'étaient assez répandues pour que Grégoire XVI crût nécessaire de les anathématiser, le 8 novembre i843. Prédicants et prédicantes de Y Œuvre de la Miséricorde n'en continuèrent pas moins leur ridicule propagande, que plusieurs conciles provinciaux de France, entre autres ceux d'Avignon, de Tours et de Paris, durent, en 1849, réprouver encore (-i). Vinlras, alors, vint à Notre-Dame de Sion, étaler son charlatanisme impie. Il sacra les trois frères Baillard, pontifes de la religion de l'Esprit-Saint, et déclara leur conférer tous les pouvoirs épiscopaux.

L'aîné, Léopold, profita de la fête patronale du 8 septembre i85o, pour publier, du haut de la chaire, son affiliation à l'Œuvre de la Miséricorde. Il n'aspirait à rien moins qu'à réformer l'Eglise d'après les rêveries de l'illuminé qui l'avait séduit.

En entendant ces extravagances, les auditeurs stupéfaits n'en croyaient pas leurs oreilles.

Impuissant à réprimer son indignation, finstituteur, M. Morizot, interpella forateur, et s'écria :

— Ètes-vous donc devenu fou?...

Au milieu du tumulte, les trois pseudo-pontifes protestèrent n'avoir plus rien de commun avec l'évêque diocésain.

Ainsi tombés dans le schisme, non seulement ils ne s'en cachaient pas, mais ils travaillèrent à recruter des prosélytes. Par des cérémonies sacrilèges et d'infâmes profanations, ils essayaient d'entraîner à leur suite les habitants du village de Saxon, situé vers le bas de la montagne, et ceux des pays environnants.

Cités devant loflicialité, ils soutinrent leurs erreurs, et furent frappés d'interdit, le 27 octobre. Dès le lendemain, Mgr Menjaud prémunissait ses ouailles contre ces loups ravisseurs, recouverts de la peau de brebis.

Les trois rebelles répondirent rageusement par un factum contre le prélat :

— Vous avez été sourd à nos avertissements, disaient-ils ; vous avez repoussé la lumière que nous vous apportions... Vous nous avez condamnés... Aotre chaire de vérité est devenue la chaire du mensonge

(i) Cf. Gozzoli, Le prophète Vinivas et les Saints de Tilly-snr-Seulles, ia-80, Caeii, 1846, i85i. C'est à Jilly-sur-SeuIles, chef-lieu do canton du département du Calvados, que Vintras avait commencé à dogmatiser.

(2) Cf. Collectio Lacensis, Acta et décréta S. Concilioriim recentioriim, 7 in-fol., Fribourg, 1870-1890, t. IV, p. 17, 281, 322. Voir aussi Bonin, L'Œuvre de la Miséricorde de la nouvelle secte dévoilée, in-80, Paris, 1849.

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et de l'imposture. Mais, prenez garde! Le Ciel prendra notre défense!... Celui que vous avez flétri en nos personnes se lèvera, pour vous demander un compte terrible de vos brutales sentences... La mort plane sur vous ! Des tortures se préparent pour prix de vos aveugles et hypocrites anathèmes. Vous subirez, mais avec d'autres caractères, ce que vous avez juré de faire subir aux victimes de votre orgueil et de votre despotisme (i).

La défection de ces malheureux prêtres était un affreux scandale. N'entrainerait-elle pas des conséquences désastreuses pour la foi des populations ? Il importait d'arrêter radicalement, et au plus tôt, leurs menées dangereuses. La contagion de Ihérésie avait infecté déjà presque la moitié des habitants de la commune. Le curé de la paroisse voisine n'avait pas assez de prestige pour enrayer le mal.

Pour cette mission ardue, Mgr Menjaud s'adressa aux Oblats et les pria d'aller attaquer sur leur propre terrain les révoltés qui s'y croyaient dans une position inexpugnable.

p]n religieux prêts à tous les sacrifices, ils acceptèrent.

§ 3 'La lutte contre les sectaires. — Le P. Souiller et le P. Conrard.

L'expédition était des plus difficiles, non pas précisément à cause des erreurs à réfuter, mais vu le manque de droiture de leurs fauteurs.

Dans une lettre du 29 octobre i85o, Mgr de Mazenod le faisait remarquer au P. Dassy :

— Je n'aurais jamais pensé que des extravagances du genre de celles de Vintras eussent trouvé des adeptes parmi des hommes raisonnables. Aussi suis-je convaincu qu'il y a une insigne mauvaise foi dans ces messieurs Paillard, et qu'ils n'ont embrassé cette folle doctrine que pour lever l'étendard de la rébellion contre leur évêque. Vous avez consenti à envoyer l'un des nôtres pour résister à ces sectaires et maintenir les peuples dans la vérité... C'est une grande tâche que vous avez assumée, mon cher ami.

Pour obvier aux inconvénients d'un isolement prolongé sur un terrain si épineux, le supérieur de la maison de Xancy régla que deux de ses sujets passeraient, à Sion, alternativement un mois chacun, jusqu'à ce qu'il fût possible d'y établir une communauté.

Plein de confiance en Dieu, le P. Souiller partit le premier.

(i) Appendice à la Lettre circulaire de Mgr VEvèqiie de Nancy et de Tout, du 28 octobre j85o. N» 87 bis.

Les Baillard occupaient, par eux ou par leurs adhérents, le couvent et toutes les maisons de Sion qu'ils avaient acquises en leur nom personnel, avec les ressources quètées pour le sanctuaire : vol manifeste, aux yeux de la conscience ; mais lég-alement ils étaient propriétaires. L'église seule appartenait au diocèse. Avant de s'en dessaisir, ils la dépouillèrent complètement de ses tableaux, chandeliei'S, candélabres, ornements, linges d'autel, chemin de croix, etc., etc. ; ils ne laissèrent que les murs.

Gomme la Sainte Famille à Bethléem, le Missionnaire fut éconduit de toutes les demeures, dont les portes se fermaient obstinément devant lui. Il ne trouva un asile que dans le village de Saxon, bâti au pied de la montagne. Et encore, (piel asile ! Une misérable chambre, dans une ferme, à un kilomètre de l'église.

Chaque matin, il montait au sanctuaire. Il ne célébrait la messe que vers dix heures, pour la commodité des rares pèlerins qui s'y rendaient, malgré les troubles dont ces lieux étaient le théâtre. Il faisait ensuite le catéchisme, jusqu'à midi, et redescendait à la ferme, où une bonne vieille lui apportait son modeste repas.

Peu de temps après son arrivée à Sion, il fut, un jour, abordé sur le chemin par l'aîné des frères Baillard, Léopold. Celui-ci, qui, par ses qualités naturelles, avait exercé une véritable fascination sur beaucoup, s'approcha de lui, espérant le gagner, le salua aimablement, le chapeau à la main, et lui dit d'un ton doucereux :

— Je suis heureux d'avoir l'occasion de vous présenter mes hommages et mes félicitations sincères, car j'ai appris, par quelques-uns de vos auditeurs, que vous avez fort bien débuté ici,

— Vade rétro, Satana ! Retire-toi, Satan ! lui répondit le jeune prêtre, en lui lançant un regard justement indigné.

— Vraiment ! répliqua ironiquement le tentateur. C'est donc là cet esprit de charité dont vous parliez si éloquemment dans votre prône de dimanche dernier ?

— C'est l'ordre du divin Maître, repartit le Missionnaire, sans se déconcerter. Il nous l'a commandé lui-même : Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, regardez-le comme un païen et un publicain (i).

Ce Léopold Baillard, homme réellement intelligent, habitait Sion depuis une quinzaine d'années. Quand rien en lui ne présageait encore sa défection future, il avait été nommé supérieur général des Frères de la Doctrine chrétienne de Nancy, Congrégation fondée par un moine bénédictin, d'abord florissante et autorisée par ordonnance royale

(i) Matth., XVIII, 17.

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de 1822, mais dispersée par la révolution de i83o. Léopold BaillarcI, ayant acheté, vers i836, les terres et le couvent de Sion, répara les anciens bâtiments, les éleva d'un étage, y joignit des constructions nouvelles, et, dans ce local ainsi agrandi, transporta le noviciat de sa Congrégation.

Il ne s'en tint pas là. Audacieux « lanceur d'adaires », il ajouta successivement à son œuvre une école priuiaire supérieure, une école normale d'instituteurs, une école professionnelle avec des ateliers de menuiserie, d'ébénisterie, de charronnerie, de peinture, de sculpture ; des forges, des métiers à tisser, etc., etc.

Cela n'était pas encore assez pour son esprit entreprenant. Il créa une Association de Frères agriculteurs, et les installa sur de vastes terrains, près du village de Saxon, pour y constituer une ferme modèle. Enfin, il compléta le tout par une maison de retraite pour les vieux prêtres, et une nombreuse communauté religieuse de femmes, chargées de la cuisine, de la lingerie, de l'infirmerie, etc., de cette espèce de caravansérail.

Seulement, pour tant de monde, il fallait des ressources considérables. Ces œuvres multiples n'avaient pu s'établir que grâce aux libéralités des fidèles. Mgr de Forbin-Janson avait donné de sa fortune personnelle une dizaine de mille francs, simple goutte d'eau pour tant de besoins. 11 autorisa des collectes en Alsace et en Lorraine. Elles ne suffirent pas. Les Baillard, alors, s'adressèrent à l'univers entier. L'aîné, Léopold, quêta en France et en Autriche ; son frère, Francis, en Belgique et en Hollande ; le troisième, Quirin, en Angleterre, en Suisse, au Canada et aux Etats-Unis.

Quelques années de prospérité suivirent cet eflbrt; mais l'apostasie des Baillard leur enleva la confiance des fidèles, et les quêtes furent, dès lors, improductives.

Un autre nuage s'amoncelait sur eux. On chuchotait de toutes parts que leurs communautés diverses, depuis leur affiliation à l'Œuvre d'amour et de miséricorde de Vintras, ne marchaient pas mieux au point de vue moral qu'au point de vue financier.

La supérieure de leurs religieuses, sacrée prêtresse par Vintras, reçut de lui le privilège de confesser ses sœurs et ses filles, avec faculté de les absoudre des cas réservés. Elle se faisait appeler pompeusement Madame Léopold-Marie-Thérèse du Saint-Esprit de Jésus.

L'Ordre de femmes dont elle devenait la co-fondatrice et la supérieure générale, le seul qui existerait dans la Nouvelle Alliance dont Vintras était le Messie, se nommait : Congrégation des Dames libres et très pieuses du miséricordieux amour du Cœur divin de Jésus.

Hélas ! la sublime prêtresse dut disparaître, quelques mois après, pour cacher à tous les yeux les conséquences honteuses de son inconduite. Elle n'avait que trop pris à la lettre le titre de Dame libre.

Si le Saint-Esprit avait donné à Vintras le pouvoir de conférer le sacerdoce, même aux femmes, il ne lui avait malheureusement pas accordé celui de payer les dettes, et d'empêcher les réclamations toujours plus pressantes des créanciers.

Pour s'éviter des poursuites en justice, les trois frères vendirent, d'abord, une partie du mobilier, puis la ferme et tout l'attirail de culture. Cet expédient leur procura un moment de répit.

Très versés dans la chicane et souverainement habiles en subterfuges, ils prolongeaient la lutte le plus possible, sauvegardant les apparences de légalité, pour se mettre à l'abri de toute sanction pénale, mais peu scrupuleux sur le reste. Pontifes de l'Œuvre de miséricorde, n'avaient-ils pas le droit de compter sans limites sur l'indulgence du Ciel?

Ils officiaient, prêchaient et accomplissaient les fonctions de leurs rites sacrilèges, dans une chapelle du couvent resté leur propriété.

Ainsi, à quelques pas de distance, ils avaient dressé chaire contre cliaire et autel contre autel. Par un raffinement d'astuce satanique et pour tromper plus facilement les bonnes gens, ils assistaient aux exercices de l'église catholique. Ils ne détournaient pas ouvertement les fidèles qu'ils voyaient profondément attachés aux prêtres en communion avec l'évoque diocésain; mais ils gémissaient hypocritement sur l'aveuglement de la tribu lévitique, privée de l'accroissement de lumière surnaturelle, qu'ils possédaient, eux, si abondamment, depuis leur adhésion à Vintras.

De leur couvent usurpé, ils communiquaient avec le sanctuaire par un corridor intérieur. Après bien des démarches, le P. Souiller obtint du conseil municipal l'autorisation de murer le passage.

Quand les maçons se présentèrent pour accomplir cette opération, ils trouvèrent devant eux, rangés en lignes de combat, les pontifes de la Miséricorde encadrés de leurs pseudo-religieuses.

Etendue de tout son long sur le seuil de la porte, l'illustre dame Léopold-Marie-Tliérèse criait, rageuse :

— Il faudra que l'on construise sur mon corps ce mur de malheur ! mais l'Esprit-Saint viendra à mon secours et le passage restera libre!...

Devant ce spectacle répugnant, les braves ouvriers reculèrent ; maisils retournèrent, le lendemain, accompagnés de quelques conseillers municipaux.

La même scène se renouvela. Fière de ses succès de la veille, la prêtresse se coucha encore sur le sol pour empêcher tout travail. Alors, par-dessus son corps, une bataille homérique s'engagea entre les maçons et les nonnes furieuses, qui s'efforçaient de maintenir en place leur mère et maîtresse. INIalgré leur acharnement, elles perdirent peu à peu du terrain, et l'obstacle vivant fut assez écarté pour qu'il devînt possible aux maçons de commencer à bâtir.

Cette première défaite exaspéra ces amazones. Mais leur génie stratégique était fertile en expédients. A mesure que les ouviners posaient les pierres destinées à former la clôture, les sœurs de la Miséricorde et de l'Amour les arrachaient avec colère et les rejetaient dans l'église, adressant aux ouvriers des injures et des qualificatifs qu'elles n'avaient certainement pas appris dans les livres de spiritualité.

Une d'elles, institutrice, obligée, sur ces entrefaites, de comparaître devant le conseil académique, s'y montra d'un tel cynisme qu'on en fut écœuré.

— Il serait difficile, môme à une femme publique, disait-on, d'être plus effrontée que cette mégère.

Plusieurs semaines ne suffirent pas à achever le mur de clôture qui eût exigé, au plus, quelques journées. Gomme la toile de Pénélope, il grandissait durant le jour, et diminuait durant la nuit. Chaque matin, on constatait qu'il était moins élevé que le soir précédent.

— C'est un miracle, disaient les religieuses qui habitaient le couvent. Nous avons prié pendant que vous dormiez, et l'Esprit est venu à notre aide.

— Hum ! Les miracles de cette catégorie peuvent s'opérer sans le secours d'en haut, murmuraient beaucoup de gens en hochant la tête.

Malgré les protestations du maire, beau-frère des Baillard et leur complice, le préfet eut l'indiscrète curiosité de vouloir se rendre compte du prodige, et posta des gendarmes. L'Esprit dont Vintras était l'organe, fùt-il gêné par la présence des valeureux Pandores ? Nous ne savons ; mais il ne daigna plus agir, ni le jour ni la nuit, et le mur fut, enfin, terminé, le 25 février i85i, après plus d'un mois d'inénarrables péripéties.

Dans sa lettre de condamnation, Mgr Menjaud avait dit à son clergé :

— Souvenez-vous que cette secte, semblable, en cela, à tant d'autres, s'attache surtout à séduire les femmes. Les nouveaux Montans sont déjà environnés, secondés et peut-être fascinés eux-mêmes par de nouvelles Priscilles.

L'histoire du fameux mur est une preuve, entre plusieurs autres, de la vérité de cette assertion.

Le corridor de communication fermé, les Baillard n'en restèrent pas moins libres d'entrer dans le sanctuaire, quand ils le voudraient. Ayant gardé une des clefs de la porte extérieure de l'église, ils l'ouvraient à leur gré. Ils arrivaient les premiers, le matin, et sonnaient eux-mêmes V Angélus.

Sommé par l'autorité supérieure, le maire, déclaré responsable, fut contraint de rendre cette clef avec celles des divers troncs que les révoltés avaient indûment conservées aussi. Il s'exécuta, non sans vomir un torrent d'injures contre ceux qui le forçaient à lâcher sa proie.

Dans ces difficiles conjonctures, les Pères Souiller et Gonrard montrèrent beaucoup de tact, de prévoyance, d'habileté, une charité inlassable et un héroïque dévouement.

Leur sage influence ne demeura point sans résultat. On admira leur courage, leur esprit de foi et leur persévérance. Rien ne les rebuta. Ils travaillèrent sans cesse à combattre le schisme et à raffermir les fidèles.

Le bien s'opéra, lentement, d'al>ord ; puis, avec plus d'éclat. Us avaient préféré marcher moins vite, mais pour s'avancer plus sûrement.

De plus en plus leurs oflices étaient fréquentés. Pendant le Carême surtout, leur église se remplit tous les soirs. Le nombre des communions pascales fut considérable.

Durant le mois de Marie, nouveaux progrès. Les exercices en furent suivis avec un empressement extraordinaire. Le jour de la clôture, une des princi[)ales pseudo-religieuses abjura publiquement ses erreurs. Son exemple en entraîna d'autres.

Témoins impuissants du désarroi qui se glissait dans leur troupeau, les pontifes de la Miséricorde tentèrent de vains elforts pour ramener au bercail les brebis fugitives. Un cercle d'horreur et d'exécration générales les enserrait de plus en plus. L'excommunication qui pesait sur eux, produisait maintenant ses terribles elTets, comme elle les eût produits en plein moyen âge. On ne voulait plus avoir le moindre rapport avec ces apostats, et on les évitait comme des lépreux.

Néanmoins, ils se maintinrent au poste quelque temps encore. Un orgueil incorrigible les y enchaînait ; mais la justice de Dieu tomba sur les coupables. Traqués par leurs créanciers, ils durent quitter la Lorraine. L'aîné, Léopold, s'enfuit en Angleterre ; Francis fut mis en

prison ; et le troisième, Quirin, alla se cacher en Bourgogne, au fond de la campagne, où, pour vivre, il se loua comme garçon de ferme.

§ 4 "Le calme rétabli. Développement du pèlerinage.

Grâce au zèle si intelligent des Oblats, le schisme disparut presque entièrement, et la population recouvra sa tranquillité (i). Les esprits ainsi revenus à de meilleurs sentiments, l'autorité diocésaine ne

Notre-Dame de Sion. — Couvent restauré par les Oblats.

s'opposa plus à la rentrée des Pères à Nancy, selon le désir exprimé plusieurs fois par leurs supérieurs. Cette mission, à leur avis, ne devait être que temporaire.

Après quelques mois, cependant, le retour des Oblats parut nécessaire à l'évêque, pour l'accroissement du bien qu'ils avaient si heureusement opéré, et, le 26 septembre i853, ils s'installèrent définitivement à Sion. Leur nombre augmenta peu à peu. Ainsi se forma une nouvelle communauté.

La présence de plusieurs chapelains à demeure était indispensable

(i) C'est ce que se plaît à constater l'auteur de l'ouvrage si important, L'F.piscoat français depuis le Concordat jusqu'à la Séparation, publié sous la direction de a Société Bibliographique, in-4°, Paris, 1907, p. 889.

pour une restauration convenable du pèlerinage le plus ancien et le plus célèbre de toute la Lorraine. Il avait tant souffert ! Là, comme à Parménie, le démon avait essayé de supplanter la Mère de Dieu.

Le Ciel n'avait pas permis que l'abomination de la désolation persistât dans ce lieu, autrefois si vénéré. Par le ministère des Oblats, la Vierge Immaculée avait délivré son sanctuaire de ceux qui le souillaient par leurs sacrilèges profanations. A ses Oblats aussi elle réservait le soin d'y faire refleurir son culte, en attirant les multitudes vers cette colline qu'elle avait elle-même choisie depuis près de mille ans.

Des jours meilleurs se levaient sur la montagne de Sion.

Le courant de confiance qui avait porté autrefois les foules vers le sanctuaire béni, se réveilla. Bientôt les pèlerins se comptèrent par milliers, surtout à certaines fêtes, telles que celles de Notre-Dame du Mont-Carmel, de la Porlioncule et de la Nativité. On accourait de tous les points du diocèse.

L'usage s'introduisit d'amener les enfants au lendemain de leur première Communion. Ils y venaient de plusieurs lieues à la ronde, sous la conduite de leurs parents et de leurs pasteurs.

Chaque fois qu'un fléau, ou une épidémie, menaçait la contrée, tous les regards et les cœurs s'orientaient, comme instinctivement, vers la sainte montagne, d'où descendaient toujours l'espérance et la consolation. Lorsque, en i854, le choléra désola une partie de la France, et sévit spécialement en Lorraine, on vit plus de trente paroisses en gravir les sentiers, avec croix et bannières, pour implorer préservation et délivrance.

A la suite de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, les Oblats conçurent le dessein de bâtir à Sion un monument commémoratif de ce grand acte. La première pierre en fut solennellement posée par l'évêque de Nancy, au milieu d'un nombreux clergé et d'un concours immense. Au procès-verbal écrit sur parchemin et scellé dans l'intérieur de cette pierre, signèrent Mgr Menjaud, les membres du comité d'exécution, le P. Guinet, supérieur des Oblats, et les Pères Conrard, Bonnefoy, Chalmet, ses confrères.

Ce monument serait une élégante tour de cinquante mètres de hauteur. Elle compléterait l'ancienne église, allongée en même temps d'une travée, et servirait de piédestal gigantesque à une colossale statue de la Sainte Vierge, de sept mètres et demi, en fonte argentée, du poids de huit mille kilogrammes.

La réussite de ce projet audacieux est due principalement au P. Michaux, d'une des meilleures familles de Metz, qui se consacra à cette entreprise dispendieuse, mais si consolante pour la piété.

l'extension en FRANCE

Maintenant ce chef-d'œuvre d'architecture se dresse entre le ciel et la

'""oe ce trône aérien, l'Immaculée incline maternellement la tête, et tend ses mains remplies de bénédictions sur les plaines de la Lorrame dont les ondulations verdoyantes se déroulent à ses p.eds, semblables aux flots légèrement agités d'un vaste océan.

" Elle est là, comme un phare lumineux ■.... comme un paratonnene

divin !

Notre-Dame de Sion. - Statue en fonte argentée de sept mètres et demi de haut, sur la tour de cinquante mètres.

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