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CHAPITRE XXI

Additions aux Règles nécessitées par l'extension providentielle de la Congrégation. — Solennelle Approbation par Pie IX.

§ 1 Le huitième Chapitre général.

Le 19 mars i85o, Mgr de Mazenod envoyait à toutes les maisons une circulaire annonçant la convocation du Chapitre général pour le 26 aoiit de la même année. Cet intervalle de plus de cinq mois n'était pas de trop pour que la notification parvînt en temps utile aux communautés des missions étrangères, situées à des distances énormes.

Dans sa pensée, ce Chapitre général aurait une grande importance. Le besoin se faisait sentir d'ajouter aux Règles de la Congrégation les articles rendus nécessaires par son extension si rapide, non seulement en France et en Angleterre, mais en dehors de l'Europe, jusqu'aux rives de l'Océan Glacial dans l'Amérique septentrionale, et aux régions tropicales de l'Afrique et de l'Asie.

Surtout, il convenait de fixer d'une manière précise le mode des relations fréquentes entre l'Administration centrale et les points les plus reculés. Ces mesures étaient indispensables pour sauvegarder l'unité dans un Institut déjà fort nombreux, et répandu en tant de contrées si éloignées les unes des autres.

Pour la prospérité des œuvres locales, il fallait aussi, entre le chef suprême et les ouvriers disséminés un peu partout, des intermédiaires intelligents et dévoués, appelés à partager son autorité et sa responsabilité, et dont on avait à délimiter les attributions.

Au jour indiqué, le Chapitre s'ouvrit. Y assistaient : Mgr Guibert, évêque de Viviers ; Mgr Guignes, évêque de Bytown (Ottawa), future capitale du Canada ; le P. Casimir Aubert, visiteur de l'Angleterre, et, en outre, une vingtaine de délégués, arrivés de toutes les parties de l'univers.

Une commission spéciale fut chargée de préparer le projet des modifications à introduire, et d'étudier la question de la division en

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provinces et en vicariats. Le schéma qu'elle présenta, deux jours plus tard, forma, dans une série de séances plénières, l'objet d'une discussion approfondie, embrassant l'ensemble et les moindres détails. L'entente la plus cordiale régna, cependant, et, finalement, les modifications furent arrêtées, d'un accord unanime.

§ 2 Voyage du vénéré Tondateur à T^ome.

Restait à obtenir l'approbation du Souverain Pontife.

Le concile provincial d'Aix et les perpétuelles occupations causées par le gouvernement d'un diocèse aussi populeux que celui de Marseille, ne permirent à Mgr de Mazenod de partir pour la Ville Éternelle que le 21 janvier i85i.

Songeant aux difficultés rencontrées en 1826, il n'était pas sans inquiétude.

— Le rôle de solliciteur sied mal à mon âge et à mon caractère, avouait-il à un de ses confidents. C'est un sacrifice que la nature aurait voulu s'épargner, mais qu'il faut accomplir pour la Congrégation, Autrefois, je connaissais à Rome beaucoup de personnages qui m'honoraient de leur amitié. On se rappelait les services que j'avais rendus, à Paris, aux cardinaux noirs et à plusieurs autres prélats. Tout cela est maintenant de l'Ancien Testament... Le voyage même me pèse. On devient paresseux pour se déjilacer, quand on est vieux comme je le suis...

Le vénéré Fondateur avait, alors, près de soixante-neuf ans ; mais il possédait encore une santé corporelle et une vigueur d'esprit remarquables.

En lui exprimant ses souhaits de bonne année, Mgr Guibert y avait fait délicatement allusion :

— Je supplie sans cesse le Ciel de vous conserver pour vos enfants, et pour moi surtout qui, sans vous, serais une branche séparée de l'arbre. Ma vie est tellement entée sur la vôtre que, si elle en était détachée, elle sécherait, et ne pourrait que languir... Dernièrement, le P. Tempier m'écrivait que vous êtes plus fort que jamais, et que vous rajeunissez comme l'aigle. Je le remercie de me dire de si agréables et si douces choses... Que Dieu soit béni! Qu'il daigne vous garder longtemps ces précieux dons pour l'Eglise, pour votre diocèse, pour votre famille religieuse, et pour moi qui en ai besoin plus que les autres... Mais, ajoutait-il avec une finesse charmante, vous êtes plus jeune que moi, car le Créateur vous a départi une santé à braver

le temps. Je lui ai toujours demandé la grâce de mourir avant vous. Que ferai-je dans ce monde, quand vous n'y serez plus ?...

Les craintes de Mgr de Mazenod ne se réalisèrent pas. Quoique beaucoup de ses amis et protecteurs fussent morts, il n'était pas un inconnu à Rome. Ses vertus épiscopales et ses œuvres le plaçaient, aux yeux de tous, parmi les évêques les plus méritants, non seulement de la France, mais de la catholicité entière. Il obtint du Pape et des cardinaux absolument tout ce qu'il A'oulut ; plus encore... et (circonstance qui doublait le prix de ces faveurs) avec une promptitude qui n'est pas dans les usages.

— Ma présence à Rome, écrivait-il au P. Séméria, nous a valu, au grand étonnement de chacun, l'expédition en une semaine de l'affaire conclue dans notre dernier Chapitre général, tandis qu'elle aurait dû traîner au moins six mois. J'ai vu le Pape, deux fois déjà. Il m'a retenu, chaque fois, plus d'une heure. Je le verrai encore. C'est par discrétion que je ne profite pas de la permission qu'il m'a donnée si gracieusement d'aller le voir, quand je voudrais. Je vous confie encore que notre Congrégation est en très bonne odeur en Propagande. On l'admire tellement qu'il n'est rien qu'on ne soit disposé à lui accorder.

Au P. Baudrand, supérieur de la maison de Montréal, il écrivait encore :

— En approuvant tout ce qui fut décrété dans notre dernier Chapitre, le Pape nous a octroyé un Bref très honorable, qui sera un puissant encouragement pour les nôtres, établis aujourd'hui sous toutes les latitudes. En Propagande, on ne se lasse pas de combler d'éloges notre Congrégation qui enfante à l'Eglise de tels ouvriers.

Ces éloges n'étaient pas de vains mots. Le Cardinal Préfet offrit au Supérieur général d'autres vicariats apostoliques. Mgr de Mazenod les refusa, pour le moment, afin de consolider et d'élargir le bien dans ceux dont ses Oblats étaient déjà chargés.

Bref de Pie IX.

Le document par lequel Pie IX approuva solennellement les additions aux Règles, est daté du 28 mars i85i. Très flatteur, en effet, il présente la Congrégation des Oblats comme providentiellement suscitée dans l'Eglise pour répondre aux difficultés du temps : Divinœ Providentiœ consilio evenisse... Elle est répandue dans le monde entier, dit le Pontife, et il n'est aucun genre d'hommes qu'elle ne tâche

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de ramener au Christ. Ses fils vont partout, pressés par ce feu de la charité qui les embrase : aucun obstacle ne peut les elTrayer : ni les difficultés de la route, ni l'aspérité des climats ; qiiippe iiiilla itineris difficiiltate alqiie asperitate detevriti, ad remotas Asiœ, Americœ, Africœ regiones convolariint. Ainsi, non sans fatigues, mais avec succès, ils éclairent de la lumière de la foi les nations plongées dans les ténèbres de l'erreur.

Pie IX déclare donc que la Congrégation a bien mérité de l'Eglise. A l'instar de ses prédécesseurs, Léon XII et Grégoire XVI, il n'hésite pas à lui décerner les plus magnifiques éloges, comme un hommage qui lui est dû, et affirme, enfin, que, sur l'avis favorable des cardinaux de la S. C. des Évêques et Réguliers qui ont examiné les additions du Chapitre général, il les approuve et les corrobore de sa suprême autorité.

§4 Promulgation des nouvelles J^ègles.

Ces additions et modifications, sanctionnées par le Souverain Pontife, nécessitèrent une réédition des Règles et Constitutions. La réimpression prit du temps, car on voulut y apporter tous les soins désirables. Quand elle fut achevée, le Supérieur général la promulgua officiellement, ainsi que la délimitation des provinces et vicariats, par une Circulaire, en latin, du 17 février i853, vingt-septième anniversaire de la première approbation par Léon XII.

A Marseille, la cérémonie fut particulièrement imposante. Plus de soixante Oblats, de résidence dans cette ville, s'y rendirent.

C'était le jour mi-me du ij février, date toujours chère, et toujours fêtée pieusement.

Avant de célébrer la messe de rénovation des vœux, le vénéré Fondateur adressa à ses nombreux enfants groupés autour de lui, une allocution paternelle, dans laquelle son cœur s'épancha avec une tendresse ineffable.

En termes émus, il dépeignit les consolations du passé, les joies du présent, les espérances de l'avenir.

Puis, il rappela le souvenir touchant de ceux qui, déjà tombés sur le champ de bataille, les armes à la main, parlaient, cependant, encore, par le parfum de sainteté qui subsistait après eux. Consacrer sa vie à la Vierge Immaculée et mourir sous son regard maternel, n'est-ce pas un signe de prédestination ? Ce signe, ils l'ont eu, au moment de leur entrée dans l'éternité. Tous ceux qui, à leur exemple, seront fidèles à ces Règles, expression incontestable de la volonté de Dieu, auront

également, à leur sortie de ce monde, le gage le plus assuré de salut.

Embrasés par ces paroles ardentes, tous renouvelèrent leurs vœux, avec une indicible ferveur.

A l'autel, Mgr de Mazenod était assisté par le P. Tempier, son premier compagnon. En les voyant rapprochés, on ne pouvait s'empêcher de penser à la date inoubliable du u5 janvier 1816.

Depuis lors, que de chemin parcouru !

Avec quels accents on chanta le Te Deuni !

Gomme on le sait, le vénéré Fondateur avait le don des larmes. Quand il dut réciter l'oraison liturgique pour la bénédiction du Très Saint Sacrement, son émotion était si vive, qu'il lui fut à peine possible d'articuler la formule sacrée.

L'assemblée entière partageait ces sentiments. Les yeux de tous étaient humides de douces larmes ; les cœurs battaient du même amour de Dieu ; les âmes tressaillaient de la même allégresse surnaturelle, inénarrable, transfigurante.

A midi, une table unique réunit tous les Oblats aux côtés de leur Père. Jamais réunion aussi nombreuse n'avait eu lieu encore. L'esprit du vénéré Fondateur s'y manifesta dans son humilité si édifiante, dans sa délicatesse exquise, dans sa si prévenante charité.

Le soir de cette journée qui était plus du ciel que de la terre, au moment de se séparer, chacun faisait siennes ces paroles tombées des lèvres du vénéré Fondateur :

— C'est bien, aujourd'hui, l'un des plus beaux jours de ma vie !

§0 Mgr Guiberf, toujours Oblat.

Au retour d'une de ses visites pastorales, Mgr Guibert trouva sur son bureau la Circulaire de Mgr de Mazenod à la Congrégation. Il s'empressa de l'en remercier, lui demandant, en même temps, un exemplaire des Règles ainsi modifiées et augmentées.

— Je veux prendre de ce code sacré, disait-il, tout ce que ma situation actuelle me permet d'en observer, en attendant qu'il plaise à la divine Providence de me permettre d'aller le pratiquer, sans restriction aucune, au fond de quelqu'une de nos maisons, seul bonheur auquel j'aspire dans ce monde.

Par cette lettre, dont nous ne citons qu'un court extrait, le prélat montre bien qu'il était toujours resté Oblat, et voulait mourir tel. Les dignités ne l'avaient pas ébloui.

Quand il traçait ces lignes si pleines d'humilité et d'esprit reli-

gieux, Mgr Guibert, évêque depuis une dizaine d'années, occupait déjà une place des plus en vue dans l'épiscopat. Son clergé, témoin des oeuvres multiples et florissantes par lesquelles il avait ressuscité le diocèse de Viviers, était fier de lui. Le gouvernement français l'écoutait volontiers. Ses avis empreints, à la fois, de sagesse, de douceur et de fermeté, produisaient toujours une profonde impression dans les milieux dirigeants. Rien de surprenant qu'on eût, plus d'une fois déjà, songé à lui pour des promotions qui humainement étaient séduisantes, mais qui le laissaient dans l'indifl^érence la plus complète.

Successivement il avait refusé l'évêclié de Grenoble, plus important que celui de Viviers, l'archevêché d'Avignon et celui d'Aix. Lorsque, trois ans plus tard, on le contraignit d'accepter l'archevêché de Tours, on avait pensé à le transférer directement de Viviers à Paris. C'est le cardinal Bourret, alors son secrétaire particulier, qui nous révèle ce dernier fait, généralement peu connu (i).

Pourtant, quoique si estimé et si admiré des grands de la terre, disposant des faveurs officielles, Mgr Guibert restait, à l'égard de Mgr de Mazenod, comme un novice confiant, un enfant affectueux, demandant souvent conseil à son père, et n'ayant d'autre désir que celui de lui ressembler le plus possible.

— Rien ne m'excite davantage, lui écrivait-il, que la pensée de tout ce que vous avez fait, et continuez à faire pour l'Eglise. Mais il me faudrait m'approcher de vous plus souvent. J'en retourne plus fort, plus saint, plus apte à tous mes devoirs... Que deviendrait le pauvre roseau, s'il n'était soutenu par vous ? Cette conviction de ma propre faiblesse me fait espérer que Dieu ne vous retirera de ce monde, que lorsque je n'y serai plus. J'ai souvent formé ce vœu, et je le renouvelle plus souvent encore, depuis que je suis dans une position qui me rend plus nécessaire votre présence ici-bas.

Chez lui, comme chez son Père bien-aimé, les vertus religieuses ne s'étaient pas éclipsées sous la dignité épiscopale. Au contraire, elles avaient grandi, par la méditation des lourdes responsabilités de sa charge. Le contact des hommes, le maniement des afiaires, les luttes soutenues pour la gloire de Dieu dans l'abnégation et le désintéressement, les avaient développées et mûries. Aussi s' eflbrç ait-il de garder les pratiques de son premier état compatibles avec ses obligations d'évêque.

Ces sentiments si purs n'étonnaient pas Mgr de Mazenod qui

(i) Cf. Souvenirs sur le Cardinal Guibert, par un de ses anciens familiers, in-12, Tours, 1886, p. 5i.

connaissait si parfaitement l'âme et le cœur de son disciple ; mais il en était délicieusement heureux.

En marge de la lettre, par laquelle Mgr Guibert lui disait que son ambition suprême était de se retirer dans quelqu'une des maisons de la Congrégation, pour y observer complètement la Règle, le vénéré Fondateur jeta ces mots si expressifs, dans leur laconisme :

— Admirable !... à lire pour s'édifier !

Et, sur l'exemplaire des Constitutions demandé, il apposa cette dédicace :

— Au modèle des évéques... au modèle de l'amour et du dévouement filial...

— Je suis sensible, répondait Mgr Guibert, aux paroles si indulgentes que vous avez écrites de votre main, ou plutôt, avec votre cœur sur la première page. Néanmoins, je ne prends pas tout aveuglément. Modèle des évêques ! Cela ne me convient guère. S'il y a quelque peu de bien en moi, c'est que je tâche de reproduire, autant que je puis, les traits d'un autre modèle que j'ai toujours sous les yeux, et que Dieu, dans sa bonté, m"a donné pour me servir de règle. Je n'ai, sous ce rapport, que le mérite d'une faible copie. Mais, modèle de l'amour et du dévouement filial, oh ! oui, je l'accepte, car telles sont les aspirations de mon âme, et je veux être ainsi toute ma vie. Je ne comprends pas même que l'on puisse être autrement. C'est en cela, après ce que je dois à Dieu, que je fais consister le bonheur de mon existence. Il n'est rien, parmi les peines que je rencontre sur mon chemin, dont je ne me console facilement par le souvenir de votre affection paternelle.

Une autre fois, il lui disait :

— Indépendamment du soin que je dois à mon salut, je voudrais mourir, plutôt que de vous occasionner la moindre tristesse, en ne mettant pas en pratique des avis dictés par un tel amour. Seulement, je ne les reçois pas comme votre testament, car j'espère que Dieu vous conservera longtemps encore, afin que vous puissiez me les continuer.

L'année suivante, il lui écrivait avec le même tendre et filial abandon :

— Je vous remercie de tant de considérations si douces, si bonnes, si sublimes !... Quand on lit cela, on éprouve dans l'âme quelque chose qu'on ne sait exprimer. iVussi ceux qui recueilleront vos lettres, après ma mort, les trouveront usées comme des volumes que l'on a constamment entre les mains.

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