GRACE DIEU
A cet instant critique survint, comme par hasard, le ministre ano-lican de la paroisse, M. Blend. Jugeant d'un coup d'oeil la situation compromise, il descendit dans la lice, pour soutenir le drapeau vacillant. Mais, d'abord, il lança un torrent d'injures au pauvre malheureux réduit aux abois :
Ignare! imbécile, triple sot! Vous n'entendez rien à cette question! De quoi vous mêlez-vous? Ne voyez-vous pas que votre stupide plaidoirie fait plus de mal que de bien à notre cause?...
Puis, se tournant poHment vers le P. Noble :
— Accepteriez-vous de discuter en public cette question avec moi ?
— Oui, certes! très volontiers .
— Quel jour?
— Dès maintenant, si vous le désirez.
— Non ! un peu plus tard ! La semaine prochaine.
— Va pour la semaine prochaine ! Je serai exact au rendezvous.
Apparemment, le révérend ministre se réservait du temps, afin de préparer ses armes.
D'un commun accord, on fixe au 29 juin ce tournoi théologique.
La nouvelle se répand dans la contrée comme une traînée de poudre. Au jour marqué, une foule immense, avide de suivre les péripéties du combat, accourt à Osgathorpe, de plusieurs lieues à la ronde.
La multitude est si compacte qu'il est difficile au P. Noble et au P. Gooke, son compagnon, de se frayer un chemin jusqu'au centre de la place. Là, sur une estrade, ils trouvent le recteur anglican de la paroisse, flanqué de sept clergj-men de l'église gouvernementale et d'une légion de ministres des sectes dissidentes.
N'étant pas très sûr de lui, le curé schismatique avait cherché à se ménager du secours, en cas de besoin.
A la vue de tant de prédicants de mensonge, le P. Noble ne
I,c p. John Noble.
s'effraya pas, mais il sentit son courage redoubler, et, se penchant à l'oreille du P. Gooke, il murmura :
— Les voilà tout un régiment et nous ne sommes que devix ! N'importe! En avant! Pour Dieu et pour les Ames !
Afin d'être mieux entendu, il grimpe sur une voiture.
— D'abord, dit-il, j'énoncerai l'enseignement de l'Église catholique touchant l'intercession des saints. De son côté, votre ministre exposera celui de l'église anglicane. Le point du débat ainsi précisé, nous fournirons chacun nos preuves.
La foule applaudit à une proposition si sage. Mais le ministre proteste :
— Je ne suis pas venu ici pour exposer l'enseignement de notre église : je suis venu pour discuter avec vous.
— Moi aussi! réplique le P. Noble. Mais comment discuter, si nous ne savons pas sur quoi? Je vais donc, en deux mots, résumer ma doctrine. Si vous préférez commencer, libre à vous! Dans ce cas, dites-nous ce que vous pensez sur la question.
— Non, non! absolument pas.
— Pourquoi ?
— Je m'y refuse.
— Gomment voulez-vous que nous discutions, alors ?
Ne pouvant amener le récalcitrant à une chose aussi simple, le P. Noble se tourne vers l'assemblée, en appelle à son bon sens, et lui demande si réellement une discussion est possible avec un homme qui se dérobe si obstinément à la lutte.
De tous côtés, des cris s'élèvent :
— Le prêtre catholique a raison ! Faites ce qu'il réclame. Sa méthode est la bonne.
Pris à son propre piège, M. Blend ne s'en apercevait que trop. 11 avait convoqué de nombreux confrères. Mais, parmi ces clergj'inen, les uns appartenaient à la haute église, et les autres à la basse. Leurs idées étaient donc très dilTérentes. Quelles que fussent ses expressions, elles irriteraient plusieurs d'entre eux. Toute concession pour ne pas froisser les uns, indisposerait certainement les autres.
Avant de répondre au P. Noble, il aurait voulu se concerter aAec eux, et imaginer une formule d'accommodement qu'il pût présenter au public, sans crainte d'être désavoué, séance tenante, par un de ceux dont il s'était si imprudemment entouré. Une conversation s'engagea donc. Elle dégénéra bientôt en dispute, et dura près de deux heures. Impossible de tomber d'accord.
Les méthodistes jouissaient de l'embarras du recteur qui avait
• GRACE DIEU SSg
naguère humilié si outrageusement un des leurs, en lui reprochant vertement son ignorance.
Cependant, la foule s'impatientait ; puis, elle devint houleuse. Cris, invectives, injures, se croisaient en tous sens, à l'adresse du malheureux vaincu.
Le P. Noble avait beau jeu. Mêlant le plaisant au sévère, il adjura le pasteur, au nom des ouailles en détresse :
— Fermerez-vous l'oreille à ces supplications ? Vos paroissiens désirent apprendre de vous ce qu'ils doivent croire au sujet de Tintercession des saints. De grâce ! instruisez-les.
Mais le révérend se gardait bien de s'aventurer sur ce terrain glissant. Son long colloque avec ses confrères lui démontrait, dans la clarté de l'évidence, que, quoi qu'il dît, plusieurs protesteraient et l'accuseraient publiquement d'erreur.
En arrivant sur le champ de bataille, le P. Noble avait merveilleusement compris le parti à tirer de la présence de tant de clergynien dont il connaissait la diversité dopinions. Quelle occasion providentielle de dévoiler à ce pauvre peuple, plus aveugle que coupable, l'inanité de l'enseignement de cette église officielle, dont les ministres ne s'entendaient pas !... et, tandis que ces messieurs se disputaient, il expliquait aux assistants les motifs de cette surprenante hésitation de leur curé.
Les clameurs et les objurgations atteignirent au paroxysme. C'était une tempête.
— Répondez ! répondez ! Faites ce que demande le prêtre catholique ! C'est juste ! c'est nécessaire ! c'est indispensable.
Au lieu de répondre, M. Blend s'enfuit ; ses confrères limitèrent, et l'assemblée se dispersa, en proie à la plus vive émotion.
De ce jour, l'anglicanisme fut fortement ébranlé à Osgathorpe. A la suite de ce piteux échec de leur prédicant, nombre de ses paroissiens désertèrent son temple, vinrent, chaque dimanche, à la chapelle de Grâce Dieu, et se convertirent.
Des résultats analogues se produisirent dans les autres localités.
Tous les mercredis, le P. Noble allait faire une conférence à la ville d'Asliby de la Zouch, dans une vaste salle louée par lui.
La foule était si grande que, très souvent, on devait laisser portes et fenêtres ouvertes, afin que ceux qui n'avaient pu entrer, ne fussent pas privés du plaisir de l'entendre. Les auditeurs restaient debout plus d'une heure, tant les charmait cet exposé de la doctrine catholique.
Son apostolat, cependant, ne s'exerçait point partout avec la même tranquillité. A Belton, où il prêchait tous les lundis, éclata, un jour, une
54o DANS LES ILES BRITANNIQUES
furieuse émeute avec vociférations et violences. Une grêle de pierres s'abattit contre la maison où la réunion se tenait. La plupart pesaient plus d'un kilo : de vrais boulets lancés avec une rage infernale. On dut, en toute hâte, fermer les ouvertures, et se barricader solidement.
Tandis que les assiégeants hurlaient au dehors, beaucoup s'inquiétaient à l'intérieur, surtout pour le Père, particulièrement visé, et contre lequel les énergumènes proféraient les plus terribles menaces.
Par commisération, plusieurs méthodistes lui offrirent de l'escorter jusqu'à Grâce Dieu.
— Oh ! ne vous troublez pas, répondit le vaillant Missionnaire. S'il y a du danger, qu'importe ? Je donnerais volontiers ma vie pour sauver une de vos âmes.
Cette parole, si digne d'un messager du Christ, les jeta dans la stupéfaction.
— Assurément, dirent-ils, seule la religion divine peut inspirer une telle charité.
Et ils résolurent de se disposer au baptême.
Ces succès n'amusaient guère le faux pasteur de l'endroit. Afin de contre-balancer l'influence croissante des prêtres, il se livra au genre de prosélytisme conforme à son tempérament. Plus souvent que par le passé, on le vit dans les rues, sa femme au bras, distribuer de l'argent à ceux qui promettaient de ne jamais s'adjoindre aux « papistes ».
Citons encore un épisode très authentique, malgré son étrangeté.
Sur la route de Whitwick, le P. Noble rencontra, au milieu d'un groupe d'admirateurs, un individu qui se proclamait l'un des Saints des derniers jours, Latter day saints.
Ces hommes singuliers se vantaient d'être favorisés des apparitions de saint Michel. Le glorieux archange se manifestait à eux pour les éclairer et les charger de diverses missions de la part du Très-Haut : par exemple, ceHe de rebâtir Jérusalem, et autres, non moins urgentes et importantes.
L'occasion parut bonne au spirituel Oblat de montrer, d'une façon tangible, aux personnes présentes, le ridicule de cette secte qui, nonobstant son extravagance, ne manquait pas de faire des dupes.
Abordant l'illuminé, il lui demanda :
— Etes-vous catholique ?
Indigné, comme s'il avait reçu une sanglante injure, l'extatique répondit :
— Catholique ! moi ! Pour qui me prenez-vous? Sachez que je suis un véritable serviteur de Dieu.
— Alors, vous êtes catholique !
GRACE DIEU 54l
— Dieu m'en préserve !... Je suis un saint !
— Un saint ?
— Oui ! un saint des derniers jours !
— Que croyez-vous ?
— La Bible, et rien que la Bible. Ce n'est pas moi qui admettrai jamais les méprisables superstitions des romanistes.
— Ah ! vous croyez à la Bible ! Et si je voulais prendre rang parmi les saints des derniers jours, comment me prouveriez-vous que la Bible n'est pas un roman de Walter Scott ?
— Par des signes !
— Des signes !... Lesquels ?
— Le don des langues et la résurrection des morts.
— Peste! comme vous y allez... Commençons par le don des langues. Justement j'ai passé plusieurs années en France. Voulez-vous parler français avec moi ? Savez-vous le français ?
— L'Esprit-Saint me l'a appris !...
— Parfait !... Parlez-moi donc !... J'attends...
— Oui !... mais... je l'ai oublié !...
A ces mots, des rires homériques éclatent de toutes parts. Quand l'hilarité générale est un peu calmée, le P. Noble reprend :
— Vous avez oublié le français que l'Esprit-Saint vous a appris ! C'est fâcheux ! Il semble qu'avec un tel Maître vous devriez profiter davantage. Moi, je n'ai pas été à si haute école, et, néanmoins, je me souviens un peu plus ! Mais, enfin ! peut-être serons-nous plus heureux avec une autre langue. Parla italiano, Lei?
— Comment?
— Je vous demande si vous parlez italien.
— Nô!...
Nouveaux éclats de rire. On se tordait ! Impitoyable, le P. Noble poursuit :
— Deutsch?
— Qu'est-ce que vous dites ?
— Je vous demande si vous parlez allemand.
— Je l'ai su, mais... je lai oublié aussi.
— C'est éminemment regrettable!... Puisque vous oubliez les langues que l'Esprit-Saint vous apprend, comment voulez-vous me prouver la vérité de votre religion ?
— Par la résurrection des morts.
— Très bien ! Allons donc au cimetière qui n'est pas loin, et, si, à votre voix, un défunt sort du tombeau, je vous prie, à l'instant même, de m' agréger parmi les saints des derniers jours.
— Vous me tentez, comme Matthieu raconte que le tlémon tenta Jésus !
Toute la foule était en proie à une gaîté folle.
Pour en finir, le jeune religieux pose une dernière question :
— Etcs-vous dignitaire dans votre église ?
— Oui ! je suis évêque.
— Oh ! Monseigneur, ajoute le P. Noble, en ôtant son chapeau et saluant profondément, que Votre Grandeur me pardonne de ne m'étre pas aperçu plus tôt du rang élevé occupé, dans la hiérarchie des derniers jours du monde, f)ar le personnage avec lequel j'avais l'honneur de m'entj'etenir.
— Je pardonne ; mais vous n'irez pas au ciel !
Sur ce, le saint s'en va, fort mécontent... La foule, de plus en plus sympathique au P. Noble, l'accompagne, en commentant la scène comique dont elle vient d'être témoin.
Un fait d'un autre genre trouve ici naturellement sa place.
Le pasteur méthodiste de Whitwick se dirigeait, un dimanche matin, vers son temple, pour y prêcher à ses adeptes. Tandis que, tout en marchant, il ruminait son speech, le son argentin de la cloche de la chapelle de Grâce Dieu retentit.
A ce moment, un sentiment bizarre l'envahit et s'empare violemment de son âme, comme une obsession invincible.
— Si j'allais voir ce qui se passe là-bas, et écouter le prêtre catholique!... Oui! mais que diraient mes paroissiens qui m'attendent?... Bah ! ils attendront ! Une fois n'est pas coutume. Puis, j'ai besoin de savoir comment s'y prennent ces papistes pour ensorceler tant de gens et les attirer à eux. Pour moi, il n'y a pas de danger ! je suis assez instruit pour ne pas me laisser prendre à leurs filets. Sachant mieux ce qu'ils disent, je serai plus en mesure de les combattre et de prémunir mes ouailles contre ces hypocrites séducteurs.
Pendant son monologue, il s'était engagé sur le chemin de Grâce Dieu. Il entre dans la chapelle, un peu étonné de son audace. Il assiste à la messe et entend le sermon. La parole du prêtre le pénètre tellement qu'il tombe à genoux et promet à Dieu de devenir catholique.
Peu de semaines après, il abjurait solennellement ses erreurs. Le même jour, sa femme et ses cinq enfants recevaient le baptême, avec lui.
GllACE DIEU
M. de Lisle-Phillipps était si enthousiasmé des merveilles de conversions opérées sous ses yeux, qu'il manifestait l'intention bien arrêtée de consacrer une somme de plus de cent mille francs à bâtir une maison destinée à servir de noviciat aux Oblats pour leurs missions d'Angleterre.
Des revers de fortune, survenus dans la suite, l'empêchèrent de réaliser ce projet. Mais, de divers côtés déjà, on réclamait les Pères.