‹ Les Obsessions Dans Les Psychonévroses: Étude Psycho-CliniqueChapitre 10 sur 32 · ENS QE · texte numérisé non relu

ENS QE

neurasthénique. Dès qu'il a fait attention pendant quelques instants,.il se fatigue. Il ne pourra donc pas, pour lutter contre l’idée obsédante envahissante, fixer fortement son attention ailleurs, ce qui serait pour lui la meilleure manière de triompher. Pour suppléer à ce moyen de défense tout naturel à l’homme normal, il est obligé d'employer ce que les psychologues ont. appelé la « méthode indirecte », véritable dérivation psychique aidée par des moyens extérieurs qui l’obligent à délournér son attention. Ils emploient mille « trucs » (1), tels que siffler, chanter, exécuter des mouvements bizarres, des contorsions grotesques ou des signes cabalistiques. L'un fait tourner son pouce, l’autre fait claquer ses doigts, frotte les pieds sur le sol, balance ses jambes, etc. Ces moyens de distraction se fixent par l'habitude et deviennent l'origine de tics bizarres qui peuvent persister longtemps après la guérison. Ils sont, comme on le voit, des symptômes physiques révélateurs d’un psychisme morbide.

4° Toujours préoccupé de lui-même, il éprouve une vague anxiélé à se sentir des symptômes anormaux. Ses craintes restées imprécises finissent peu à pea par se systémaliser. Son anxiélé diffuse prend corps dans une idée obsédante. On peut suivre ce mécanisme chez beaucoup de malades. Citonsen quelques exemples :

Souffrant de symptômes multiples produisant un état douloureux généralisé, le neurasthénique finit par attirer son attention uniquement sur les douleurs qui se localisent en un point quelconque du corps qui correspondrait d’après lui à un organe important, foie, rein, poumon, etc. [l croira d'abord avoir une lésion de ces organes et peu après aura des obsessions hypocondriaques.

(4) Bellet : « Moyens de défense des obsédés », th. Bord: 1898,

5 Dies

5 Se sentant faible, il-perd confiance en lui-même. Il est constamment obsédé par la pensée que tout ce qu ‘il fait est mal fait. Il se retournera vingt fois pour s'assurer qu’une porte est bien fermée : il se lavera plusieurs fois de suite les mains pour être-bien sûr qu'elles sont propres, elc., etc. Ce sentiment de faiblesse pourra même avoir des conséquences graves. Pour exécuter les actes les plus simples, il se croit obligé de faire des efforts considérables que son imagination grossit. Or, comme tous les efforts lui coûtent et lui font peur, il préfère rester dans l'inaction. L'abouhe, si fréquente dans la neurasthénie, n’a souvent pour origine qu'une idée obsédante : la crainte de tel ou tel effort particulier.

G° Le neurasthénique est très émolif. Le moindre choc moral peut développer en lui un cortège émotionnel absolument disproportionné avec la cause qui à contribué à le produire. Cette émotivité morbide pourra se traduire de mille manières, mais prendra le plus souvent le caractère de craintes angoissantes. Etat assez vague qui finit {toujours —- se canalisant dans un sens déterminé — par se transformer en phobie. Cette systématisation dépend un peu de la tournure d’esprit et aussi des émotions extérieures qui orientent en quelque sorte les idées du malade vers ce qui deviendra le sujel de son obsession. Ribot à admirablement décrit ce processus dans sa psychologie des sentiments : « La crainte maladive peut être le résultat de la transformation occasionnelle d'un état vague indéterminé en une forme précise. La panophobie serait un stade préparatoire, une période d’indifférencialion. Le hasard, un choc brusque, lui donne une orientation et le fixe (peur d'épidémie, des microbes, de la rage, ete.). C'est le passage de l'état affectif diffus à l’état intellectualisé, c'està-dire concentré et incarné dans une idée fixe : travail analogue

ee CO UES à celui du délire de persécution où la suscipion d’abord vague s'attache à un homme et ne le lâche plus. » (1)

Un de nos malades fut un jour, par surprise, léché par un chien qui avait la gueule pleine de bâve. Impressionné par cet acte qui lui inspira un profond dégoût, l'idée lui vint tout de suite que le chien aurait pu être enragé. Depuis, chaque fois qu’il voyait ou entendait un chien, il était obsédé par la, pensée de la rage. Un autre, frappé par la pâleur du visage de l’un de ses amis atteint de tuberculose, était obsédé par la crainte de cette maladie dès qu'il se voyait un peu plus pâle que de couturue, ete., ele.

La pensée du suicide, qui poursuit parfois avec beaucoup d'intensité le neurasthénique, nous paraît avoir une origime analogue. Ce n’est pas chez lui une idée fixe qui le hante sans cesse, comme chez le véritable hypocondriaque qui y songe froidement jusqu’à exécution. Elle naît plutôt (bien que cela paraisse paradoxal) à la suite de circonstances ou de méditations qui lui ont inspiré une vive crainte de la mort. La peur de la mortle conduit à l'obsession du suicide.

Un neurasthénique fait une course de montagne, ilse trouve au bord d’un précipice. L'idée de la mort se présente vivement à lui. Il mesure l'abîme du regard, il se retrace toutes les horreurs de la chute qu’il pourrait faire. Peu à peu il lui semble qu'il va y rouler, ses jambes fléchissent, une angoisse l'étreint. Epouvanté, il s'enfuit pour ne pas se laisser aller à

la tentation d'y rouler. Mais l'idée du suicide le poursuit et il

semble toujours qu'il va mettre fin à ses jours en se jetant dans un ravin abrupt, dans un puits profond ou du haut d'un étage élevé. Citons un exemple empruntéau D' Rencurel (2) :

(4) Ribot : « Psychologie des sentiments », p. 214, -(2) Rencurel : « Thèse Bordeaux, 1896 »,

GE

«un neurasthénique part pour la pêche sans aucune pensée d se tuer. Il raconte que penché sur le bord de sa barque, lentement, malgré lui, il pense à la mort. L'eau qui l’entoure évoque en lui une idée de noyade, 1l se sent poussé à se jeter à l'eau. Cette idée, bientôt, envahit son esprit; 1l y songe avec persistance. L'obsession du suicide grandit: il est là face à face avec la mort possible. Il s'effraye, 1l a peur que devant la mort, seul, sans secours à espérer, sans ami pour chasser son idée, il ne puisse vaincre son obsession. Aussi, dès qu'il sent le danger imminent, il plie ses lignes, ferme son filet et s’en va. En route, il fuit; 1l ne suit pas les berges de la rivière, bien que le trajet soit plus court. Il évite au contraire de retrouver l’eau qui l’a sidristement inquiété ; et il fera sans doute de même à l'avenir, car la vue de Ja rivière lui rappellera l'idée du suicide ».

C'est là l'exagéralion de la fameuse loi du vertige, bien éludiée par la psychologie contemporaine el en particulier par Renouvier (1).

IT. — L'idée obsédante neurasthénique

Ce qui frappe tout d’abord dans les obsessions, c’est l'importance que peut prendre une idée et sa prédominance dans l’esprit, au détriment de toutes les autres. Chez le neurasthénique, ce n'est pas le simple rappel d’une pensée, d’un souvenir qui à vivement impressionné son imagination autrefois ; c’est presque toujours une image complexe ou une idée abstraite formant un système compliqué dont toutes les

(1) C. Renouvier et L. Prat : «La nouvelle Monadologie », p. 224, 230.

Page 1