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III. — La crise obsédante

Mécanisme psychologique. — Les réactions psycho-physiologiques. — Diagnostic et pronostic Etudions maintenant le #nécanisme de l'idée obsédante dans quelques formes typiques d'obsessions simples, sans nous -préoccuper du contenu de l'idée pathologique. Analysons d'abord l’obsession idéative.

Elle surgit le plus souvent à la suite de luttes intérieures, de préoccupations qui faliguent l'esprit et le prédisposent aux dissocialions psychologiques. Le sujet ne s'en rend pas compte tout d’abord et n’y prend pas garde, mais insensiblement elle augmente d'intensité, s’attaquant à ce qu'il a de plus cher, de plus sacré, d’abord insidieusement, puis de front, prenant l'offensive dans une marche ascendante et rapide que, dans quelques instants, rien ne pourra arrêter. Au début, la volonté semble la tenir en respect ;,mais peu à peu la puissance de l’obsession augmente et grandit et lui livre un corps à corps furieux, une lutte sans merci qui la fait sombrer dans une défaite irrémédiable. Le moi a beau regimber, faire appel à toutes ses puissances latentes, à toutes ses énergies cachées, il est vaincu par le flot de pensées

sie

obsédantes, véritable torrent impélueux qui balaie le champ de sa conscience. et l’obsession victorieuse s’installe en souveraine maîtresse au tréfonds de lui-même, subjuguant sa personnalité. Mais si elle envahit son esprit à la manière d'un torrent dont elle aurait la rapidité, comme lui elle disparaît vite, ne laissant que des ruines.

A l'excitation produite par cette lutte viclente, qui met en éréthisme l'être psychologique tout entier, succède la dépression, qui désorganise à son tour, el permettra l'irruption plus facile d'un nouvel accès.

Dès que l'attention n’est plus en éveil, dès que l'esprit ne songe à rien, la lutte recommence et l'obsession réapparaît brusquement. Gelte fois, le sujet offre moins de résistance à cause de la fatigue cérébrale due à ce grand effort et à l'habitude «qui fraye les chemins et les rend plus facilement pratiquables». Malgré ces tentatives désespérées d'inhibition, plusieurs crises paroxystiques se produisent à peu d'intervalle; puis, capricieusement, lobsession disparait pour quelques heures où quelques jours, le laissant lout honteux de sa défaile, accablé d'avoir assisté impuissant à la faillite de sa volonté. Il prend dans son for intérieur les meilleures résolutions et se promet de redoubler d'énergie à l'avenir, cherchant par avance à éviter tout ce qui pourrait provoquer la crise. Mais c'est là un cercle vicieux, une façon indirecte de penser à l'obsession. En voulant l’extirper, 1l la cultive.

Tous ses efforts tendent, en elfel, à oublier les souvenirs obsédants ; il y arrive quelquefois en fixant fortement son attention sur ce qu'il fait ; mais cela n’est possible qu'au prix d’une très grande fatigue, et encore n y réussitl pas toujours complétement. À la moindre distraction, dès que son espril n'est pas occupé, il se dit qu'il va penser à l'obsession; sans le vouloir, il évoque ainsi le souvenir de la

terrible idée qu’il commencait à oublier et favorise son irruption. C’est ce phénomène curieux d'une image redevenant consciente parce qu'on veut l'oublier qui provoque cet émoi intérieur appelé par quelques auteurs aftente anrieuse, et qui est une des phases les plus pénibles de l'obsession.

Disons maintenant.quelques mots des obsessions impulsives. Ici ce n’est plus une idée abstraite qui envahit le champ de la conscience, mais une idée qui, se transformant en image motrice, tend à se réaliser dans un acte. Certains sujets, par exemple, sont obsédés par la pensée d'un mot ordurier, d’un blasphème, qui surgit tout à coup et involontairement de la subconscience, sans qu'il paraisse associé à un sentiment, à un souvenir quelconque. Ce mot, auquel ils ont pensé sans le vouloir, ils éprouvent le besoin impérieux de le prononcer. Ils lui résistent, mais le mot est toujours là qui les presse, qui les harcèle, comme si quelqu'un le leur soufflait continuellement à l'oreille. Ils s'efforcent de parler de choses et d’autres pour distraire leur allention. Mais chaque fois qu'ils ouvrent la bouche pour prononcer une phrase quelconque, il semble que leurs lèvres se metlent en position pour larticuler, que leur poitrine le crie à pleine voix !

On dirait que leur organisme est de connivence avec leurs obsessions. S'ils ne se surveillent pas, il pourra leur arriver de laisser échapper involontairement une ou deux syllabes | du mot malheureux, ce qui leur procurera un soulagement partiel, mais les remplira de confusion et de tristesse, et ajoutera une nouvelle anxiété à leur élat d'âme déjà si pénible. Débarrassés pour le moment de leur adversaire, ils savent que cette défaillance, si petite soit-elle, favorisera son retour offensif. ;

Les actes qu'ils se sentent poussés à accomplir involontairement peuvent être plus complexes encore que celui que

nous venons de décrire. Telles sont, par exemple, les impul-

Loi F

sions à acheter toutes sortes d'objets (oniomanie), les impulsions à boire (dipsomanie), les impulsions à voler (kleptomanie), les impulsions sexuelles (érotomanie), etc.

Etudions enfin la troisième forme sous laquelle peut se présenter la crise obsédante : L'obsession inhibitoire ou aboulique.

« Les malades qui en sont atteints voient leur pouvoir volontaire s’anéantir tout à coup au moment même où il es nécessaire de prendre une détermination. Au moment de signer un acte, de terminer un compté, de sortir pour faire des courses, où dans toute autre circonstance, grave ou anodine, le malade se trouve subitement figé, l'acle voulu ne s'effectue pas ; s’il est commencé il ne s'achève pas. La conscience est dans toute, sa lucidité; aucune raison plausible ne peut apparemment expliquer le phénomène ; il semble qu'une main invisible retienne le malade, lant la lutte entre le pouvoir et le vouloir est intense. L’arrêl est si brutal qu'il rappelle ces inhibitions subites que l’on produit dans la phase somnambulique de l’hystérie par la pression sur une zone d'hypéresthésie. En attendant, le malade surpris, décontenancé, fait de suprèmes efforts pour vaincre la résistance inconnue ; c’est en vain, ilest le plus faible dans la lutte. » (1)

Bien que cela paraisse contradictoire, obsession aboulique est de même nature que l’obsession impulsive et l’on peut se demander jusqu'à quel point il est légitime dans une étude de psycho-physiologie d’opposer les impulsions et les inhibitions. C’est ce que fait remarquer M. Lapie quand il écrit : « Cette distinction des impulsions et des inhibitions, des volitions et des notions est-elle essentielle ? Toute inhibition n'est-elle pas impulsion ? [nhiber un réflexe, c'est

provoquer des mouvements antagonisles. La volonté ne tend

(1) Magnan et Legrain : « Les dégénérés », p, 145,

LR one Jamais au repos ; elle ne conserve pas, elle restaure : elle n’arrêle un mouvement qu’en le combattant. » (1)

Les grandes modalités du phénomène pathologique que nous nous proposons d'étudier peuvent donc se ramener, en dernière analyse, à deux formes principales : obsession idéaüve et obsession impulsive. Pendant longtemps on a eu la tendance de les séparer et de les décrire comme des entités différentes. En réalité l’obsession et l'impulsion sont bien les deux aspecis, les deux manifestations d’un même état morbide. Leur origine et leur processus sont identiques ; elles ne varient que dans leur résultat. L'obsession aboutit à un état de conscience, l'impulsion à un acte. Toutes deux semblent se produire aulomatiquement, comme un véritable réflexe psychique sur lequel la volonté a peu d'influence, ce qui leur donne un caractère contraignant. Toutes deux sont conscientes ; celui qui les éprouve se rend très nettement compte que la crise est anormale, il l'analyse, la prévoit dans une certaine mesure et déploie toutes les ressources de son intelligence, toule son énergie morale pour en triompher ; il y réussit quelquefois, car elles laissent intactes les facultés de l'esprit, mémoire, association des idées, jugement, ete. C'est une crise passagère, caractérisée par l'irruption d'une idée dans le champ de la conscience, qui « tétanise » momentanément l'attention. La personnalité se ressaisit bientôt, l'équilibre ne tarde pas à se rétablir entre les divers éléments de l'esprit, et tout rentre dans l’ordre.

Enfin, et c'est là leur dernière similitude, elles demandent pour se développer un état spécial du sujet, une émotivité exagérée qui permet les manifestations paroxystiques que nous venons de décrire et qui ont, comme nous allons le voir, leur contre-coup dans l'organisme, puisque ces luttes sont

(1) Lap'e: «Logique de la volonté », p, 265,

= S6 + loujours accompagnées de sensations physiques pénibles ou douloureuses. C'est à ces luttes qu'il faut faire remonter l’origine de ces troubles vaso-moteurs particuliers, leis que : rougeurs de la face, sueurs froides, etc.

Comme vient de le montrer l’esquisse psychologique que nous avons essayé de tracer, l’'obsession est une crise complexe dans laquelle entrent en conflit des idées, des sentiments, des émotions d'ordre très divers et auxquels viennent s’adjoindre des troubles organiques multiples. Cette lutte, que l'on à trop l'habitude de décrire en bloc, se compose en réalité de phases diverses dont les malades se rendent très nettement compte. I nous a paru intéressant et utile d'essayer de préciser ces élapes de la lutte en nous servant d'analyses psychologiques faites par les sujels eux-mêmes, et des éléments fournis par les réactions somatiques, que les procédés de laboratoire nous donnent avec assez de précision (1).

L'idée obsédante naissant brusquement, il semblerait logique de faire commencer la crise au moment où elle devient consciente; mais 1l est intéressant de connaître l’état psycho-physique qui précède la crise, pour démêler les éléments qui favorisent son éclosion. Chez les hystériques, nous verrons que c'est presque toujours une légère émotion, rappelant de près ou de loin l'émotion provocatrice de la première obsession, qui ouvre la scène. Ici, rien de semblable. Un de nos malades, Nathaniel, eut ses premières obsessions pendant qu'il était absorbé par la solution d’un problème d’algèbre. D'autres fois, elle apparaît à la suite

(1) Nous tenons à remercier tout spécialement MM. les Professeurs Leenhardt (de Montauban) et Rémond (de Metz) pour la façon aimable ayec laquelle ils ont mis leur laboratoire à notre disposition.

pe ne

d'une pensée quelconque avec laquelle elle semble n'avoir aucun rapport. Un étudiant préparant un travail de philo- Sophie trouve un argument qui le séduit. Au moment où il veut le formuler, il hésite un instant, el, tout à coup, est obsédé par l'idée de mettre en pièces la photographie de sa mère placée sur sa table de travail. Il aime pourtant sa mère et rien dans la journée, aucune contrariété, aucune diseussion avec elle ne permet d'expliquer cet acte.

Les distractions extérieures même ne parviennent pas toujours à préserver de l’idée obsédante. Nous avons connu un jeune avocat qui avail des obsessions tout à fait étrangères

au sujet quil traitait, et qui se produisaient au milieu d'un développement oratoire. Chez d’autres, elles apparaissent pendant une conversation ou au cours d'exercices sportifs compliqués.

Cependant, d'après l'enquête que nous avons faite, presque tous les malades ont été d'accord pour dire que quelques instants avant que l’idée devienne consciente, ils éprouvaient pendant un temps très court une impression de malaise qu'ils ne savaient à quoi altribuer s'ils n'avaient encore jamais eu d’obsession, mais dont ils prévoyaient les conséquences s'ils avaient eu déjà plusieurs crises obsédantes. .« J'aurais pu dire exactement quelques secondes ‘avant de l'avoir que mon obsessionallait venir». — « Je la sentais confusément venir, j'éprouvais comme si des poussées mystérieuses voulaient enfoncer mon être intérieur, et si à ce moment je ne détournais pas rapidement mon attention, j'étais perdu. L'idée surgissait nettement consciente sans que rien puisse l'arrêter ».

Puisque nous ne connaissons à peu près rien sur l’état de l'idéation avant la production de l'idée obsédante, nous ferons commencer la crise à celte période de malaise que

Re = tous les malades, sachant s’analyser, distinguent fort bien. Nous l’appellerons : la-période prodromique ou de malaise vague, Véritable aura de l’obsession, qui dure un temps relativement court et fait rarement défaut. Quand cette période existe, le sujet a l'impression qu'un fait anormal va se produire, Il a comme un fâcheux pressentiment, une appréhension indéfinissable, et effectivement l'idée obsédante apparaît bientôt. Ve

Chez d’autres, cette période se manifeste par un arrêt brusque de l'idéation en cours, suivi d’une sorte de calme cérébral absolu, à la suite duquel l'idée obsédante se produit. «Je fais un raisonnement, dit L..., au beau milieu je suis arrêlé brusquement et avant que j'ai eu le temps de m'en expliquer la raison, une nouvelle idée étrangère et inattendue me vient à l'esprit et me harcèle ». Done, entre l'idéation en cours el lidée obsédante, il y a presque toujours un temps d'arrêt perceptible par le sujet. Temps d'arrêt durant lequel peuvent se produire des sentiments d'ordre divers (étonnement, appréhension, crainte, etc.), et qui d’autres-fois est tellement fugace, que le sujet peut à peine le percevoir.

2° Immédiatement après ce temps d'arrêt, l’idée obsédante devient consciente. Apparaissant à l'esprit « comme une fusée », elle se précise avec une netteté effrayante. Le sujet saisit tout à coup ce qu’elle à d'irrationnel et de grave et en mesure toutes les conséquences. Il sent sa poussée irrésisbible. Une angoisse profonde l’étreint alors ; sa gorge se serre, il est oppressé comme quelqu'un « qui saute d'une grande hauteur dans le vide » ou qu'on « balance avec force ». Il se sent devenir « chair de poule », a « froid dans le dos ». Et de fait, il se produit des phénomènes de vaso-constriction très analogues à ceux produils par la peur ou par une exposition au froid.

Analysons ces diverses impressions que nous signalent ces malades et étudions les par ordre de fréquence.

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