‹ Les Obsessions Dans Les Psychonévroses: Étude Psycho-CliniqueChapitre 18 sur 32 · II. — L'idée obsédante · texte numérisé non relu

II. — L'idée obsédante

Caraslères généraux. — Idée obsédante el hallucination mr ; Variétés des idées obsédantes Moyens de défense des psychasthéniques

Nous n'avons pas à nous étendre, comme nous avons dû le faire pour la neurasthénie, sur les causes qui favorisent l’éclosion de l’idée obsédante. L'étude du caractère du psychasthénique avec son instabilité dans les sentiments et les opérations intellectuelles, avec ses synthèses mentales précaires, explique suffisamment la possibilité de la production de syndromes morbides tels que l'obsession. Ce qui doit nous arrêter plus longuement, c'est l'étude de l’idée obsédante elle- même, qui présente chez eux des caractères bien spéciaux.

Au lieu d’être une idée quelconque, comme chez les neurasthéniques, c'est presque toujours ici un phénomène intellectuel de l'ordre le plus élevé, une idée abstraite. « Ces idées se distinguent en effet des autres phénomènes psychologiques par leur caractère abstrait et général. Ce ne sont pas des sentiments ou des opéralions uniquement en rapport avec un état présent et particulier du sujet, ce sont des conceptions

qui s'appliquent d’une manière générale à {oute une période de la vie, ou à la vie toute entière. L’angoisse déterminée par la peur d’un couteau est un sentiment particulier. La pensée que l'on est un criminel, capable de tuer à coups de couteau, est une idée générale (1) ».

Comme chez les neurasthéniques, ces idées ne sont pas provoquées par les circonstances extérieures, ce sont des idées endogènes qui ne font que traduire un trouble psychologique profond. Lui seul, en effet, peut expliquer les caractères communs qu'elles revêtent. À ce point de vue spécial, la psychasthénie constitue bien une unilé nosologique.

Ces idées, ces acles qui les obsèdent sont des actes extrémes. « Ce sont les actes les plus sacrilèges, les plus criminels, les plus dangereux, en un mot les plus odieux qu'il leur soit possible d'imaginer. C’est une conteplion qui est poussée dans un certain sens jusqu'aux plus extrêmes limites (2) ». S'ils ont l'idée d'un crime, ils rèvent les raffinements Îles plus atroces. S'ils ont l'idée d’un sacrilège, 1ls arrivent à penser aux actes de profanation les plus abominables, à ce qui leur parait être la quintessence du mal. On connaît la réponse de cette malade de Janet, craignant de commettre la plus grande faute qu'il fût'possible : « Un péché qui n'aurait jamais existé, que personne n'aurait encore fait, auquel personne n'aurait pu penser. » Ou de cette autre malade qui ne voulait plus lire les faits divers des journaux, de peur de commeltre sur ses parents ou sur ses enfants des crimes cent fois plus abominables. |

Comme pour les neurasthéniques, ces idées sont en Opposition avec les tendances du sujet. « Ce n’est pas par hasard

(4) Janet, op. cit., p. 8.

(2) Janet, op. cit. p. 61°

que le sujet a des idées en contradiction avec ses tendances naturelles et des idées d'actes inexécutables pour lui. De telles idées, avec de tels caractères, sont le résultat de son état d'esprit antérieur. Le sujet, incapable d'agir, mécontent de lui-même, concoit nécessairement des idées de honte, de dépréciation personnelle et de crime. Il à la manie de pousser Loutes ses conceptions à l'extrême, précisément parce qu'il n'arrive jamais au terme, dans la réalité, et qu'il souffre de cette incomplétude. La conception extrême de la honte et du crime est nécessairement, pour chaque sujet, la pensée de l'action la plus opposée à ses propres tendances (1) ». C’est ce qui explique les variations individuelles des obsessions, -en rapport avec la mentalité du sujet. Le crime imaginé par un homme religieux sera différent de celui imaginé par un athée, celui d'une femme sera différent de celui d'une jeune fille, etc., elc.

ke # *

Nous avons beaucoup insisté sur le caractère complexe et abstrait des idées obsédantes. Elles contiennent néanmoins comme loùute idée un élément représentatif important et àl serait difficile qu'il en fût autrement. Nous ne croyons pas cependant que cetélément représentatif soit assez intense pour aller jusqu'à produire-de véritables hallucmations.

.Ce point étant un peu controversé, il est nécessaire de le préciser, car il constitue à notre point de vue un élément de diagnostic très net entre les obsessions des neurasthéniques el celles des hystériques, presque toujours hallucinatoires.

L'hallucination est une représentation d'images qui n'ont aucune réalité. L'esprit tend à l’objectiver alors même qu'elle

(4) Janet, op. cit., p. 19,

te |

n’est déterminée par aucune excitation sensorielle consciente. Elle a, par sa soudaineté, par sa persistance, quelques rapports avec l’obsession psychasthénique vraie ; mais cette analogie est superficielle, car l'hallucination, quel que soit le sens | qu'elle affecte, est toujours neltement représentative. Si elle affecte, par exemple, le sens de la vue, le sujet pourra la loca-

iiser en un point spécial de l’espace, en déterminer avec pré-

cision les contours, la couleur, etc., elle fera écran sur les objets situés derrière elle, etc.

Dans les obsessions des neurasthéniques et des psychasthéniques, au contraire, les représentalions sont incomplètes, incolores, vagues, imprécises. Les sujets ne peuvent ni les localiser, ni même les extérioriser : elles se déroulent mentalement sans qu’elles puissent être projetées au dehors.

Un de nos malades était obsédé par la pensée qu'il pourrait bien un jour ou l'autre devenir le meurtrier de son père, pour lequel il avait une véritable vénération. Les détails de cet acte qui le révollait lui venaient à l'esprit avec une grande intensité. Il se voyait le frappant, puis lui ouvrant l'abdomen, il y plongeait ses mains pour en déchirer les viscères les plus profonds. « Ces détails si ignobles me traversaient l'esprit, rapides comme l'éclair, sans que je puisse leur résister. Mais J'avais très nettement l'impression que cette scène se passait en moi; je la voyais, que mes yeux fussentouverls où fermés, et bien qu’il me fût possible de la percevoir très vivement, je sentais qu'elle n'avait aucun rapport avec les objets ou les lieux qui m'entouraient et au milieu desquels je n'aurais pas pu lobjectiver ».

Un malade hystéro-neurasthénique qui avait étudié la question et en comprenait toute l'importance affirmait distinguer très nettement l’obsession de l'hallucination. Il prétendait très bien distinguer les deux phénomènes qu'il avait éprouvés à plusieurs années d'intervalle.

Les pensées qui font l’objet des obsessions psychasthéniques peuvent être rangées en un certain nombre de catégories : obsessions hypocondriaques, obsessions de honte de soi, obsessions de remords, obsessions de doute, obsessions de scrupules et obsessions de sacrilège.

Bien que ces groupes paraissent fort disparates, ils ont entre eux un lien commun. Ils dérivent tous du grand stigmate mental de la psychasthénie, le sentiment d'incomplétude ou plus simplement du sentiment de mécontentement de soi, d'insatisfaction.

Si ce mécontentement porte sur les sensations viscérales, il donnera naissance aux obsessions hypocondriaques; s'il “porte sur le corps, 1l sera l’origine des obsessions de la honte du corps ; s'il porte sur le domaine moral, il sera l'origine des obsessions de remords; s'il à trait aux actes, il produira les obsessions de serupule, s'il porte sur le domaine intellectuel il donnera les obsessions de doute.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de l'obsession hypocondriaque à propos des neurasthéniques. Chez les psychasthéniques elle peut avoir la même origine. Cependant elle revêt ici une forme un peu parliculière. D'abord elle.est rarement isolée et coïncide presque toujours avec d’autres obsessions; étant moins exclusive, elle passe ainsi au second plan des préoccupations du sujet.

Ce ne sont pas des maladies quelconques qu'ils redoutent le plus; ils ne sont pas même obsédés par celles qui les ont le plus vivement frappés (comme chez les neurasthéniques), mais par celles qu'ils craignent d’avoir provoquées par leurs actes, leur imprudence ou leur inconduite. L'idée hypocon- . driaque n'est pas simple, elle se complique toujours d'éléments intellectuels variés.

Enfin une obsession que l'on trouve fréquemment chez les psychasthéniques et qu'on peutratlacher aux obsessions hypocondriaques, est la crainte qu'ils ont de communiquer aux autres une maladie dont ils auraient Rare les germes involontatrement,

Le sentiment de mécontentement peut porter sur la personnalité physique, il est alors l'origine des obsessions de la honte du corps.

Ces idées naissent à propos de difformités nalurel les que le malade croit repoussantes ou ridicules, ce qui le préoecupe constamment. Elles naissent à la suite d'idées complexes, dont l'origine n'est pas toujours facile à découvrir.

Ces pensées obsédantes se rapportent soit à un organe particulier soit au corps tout entier. es

Un malade que nous avons connu était constamment préoccupé par la pensée de ses biceps qu'il ne jugeait pas suffisamment puissants. Dars la rue, à la promenade, il comparait toujours la grosseur de ses bras avec ceux des passants vigoureux qu'il rencontrait et se désespérait à la pensée que les siens étaient si ridiculement petits. L'été il refusait de se mettre en manches de chemise ou d'aller se baigner avec ses camarades dans la crainte qu'on s ‘aperçût de ce qu'il appelait : « son infirmilé ». Devenu soldat, c'état-pour lui un véritable supplice que d'aller à la douche commune. Il faisait du reste des prodiges pour dissimuler ses bras derrière les colonnes de la salle de bains et se tenait toujours en arrière de ses camarades. Ceile préoccupation eût semblé logique s’il avait exercé un métier manuel ou s’il avait été un amateur enthousiaste des sports athlétiques ; mais, très intellectuel, il détestait tous les exercices physiques et tous les ; jeux ol Celle obsession avait été sans doute provoquée par les moqueries d'un de ses amis. D'autres ont la honte de leurs

es

organes génilaux, de leurs poils, des traits de leur visage. C'est dans cette dernière catégorie qu'il faut ranger la crainte de la rougeur ou éreutophobie, bien étudiée par MM. Pitres et Régis (1), qui signalent des cas singuliers. « Pour quelques-uns, c’est un véritable supplice que de sentir le barbier penché sur leur visage et les regardant; certains évitent de manger dans un reslaurant et s’astreignent à prendre leur repas seul, dans la crainte qu’on les regarde ou qu'on les interpelle. » =

Ce sentiment de honte, au heu de se systémaliser à tel ou tel organe, peut porter sur le corps tout entier. Telle malade est obsédée par la honte de son corps parce qu’elle croit le senlir devenir trop gros, et, comme conséquence, elle se prive de nourriture. L’anorexie vient s'ajouter dans ce cas à l'idée obsédante, ce qui complique le syndrome et rend son diagnostic difficile d'avec l’anorexie hystérique. Telle autre malade, ‘au contraire, pour ne pas maigrir se suralimente d’une manière intensive jusqu'à ce qu’elle soil arrivée à un véritable embarras gastrique par aulo-intoxication. Même: après sa guérison, si elle n’est pas surveillée, elle mange en cachette, malgré la défense de ses parents et de son médecin, car «elle a peur des squelettes et ne veut pas leur ressembler. »

Le mécontentement peut s'étendre au domaine moral et donne alors naissance aux obsessions de remords. Ces obsessions ont des causes multiples. Tantôt le malade s'accuse de fautes qu'il a commises dans le passé et dont il exagère la gravité, tantôt il s’accuse de pensées abominables, de crimes invraisemblables qu'il s’est senti poussé à commeltre el qu'il craint d'exécuter. s

C’est, qu'en eftet, une pensée qui obsède fréquemment les

(4) Pitres et Régis : « Revue de neurologie », 1897,

psychasthéniques est celle du rime et du crime monstrueus Eux qui sont NL RENTE des ve Sont pours:

sur leur ariito Noa ge: + is Dès qu'ils ne sont plus obsédés par leurs idées | ils le sont par des pensées d'ante-aoeusation à propos de idées. Passant de l'une à l'autre sans transition, ces malheu reux traversent des périodes où is n'ont aueun pit moral. ls s imaginent que a Seul Ni d” avoir été obsédés pa uRe. S

TRADE Eine l'idée de aka se rattache toujours à À l'idée de crime et vice-versa, 1! nous à paru inutile de. ds séparer comme le font 1x plupart des auteurs. ”

IL serait diMficile de passer en revue lous les erimes qui RS hanté l'imagination toujours très féconde des psychasthénie à ques. On peut néanmoins les elasser de la façon suivante : +

1° Mauvaises actions qu'ils ont l'idée de commettre contre | autrui ; toutes les formes du mensonge, de la tromperie, du si vol, de la manie incendiaire, des attentats à la pudeur, du ï

viol, des meurtres, des assassinats, ele,i SL > Mauvaises aclions contre lui-même : idées de vives VO». # lontaires, d'aulo-mutilalion, de suicide, ele,; ; F

- 3° Mauvaises aclions de forme négative : refus de fire | : un acte que leur morale ou,ieur religion leur commande, refus d'aider les siens, refus d'obéir à l'impératif de CON." science, ele.

L'obsession de remords peut exister indépendamment & |

Fr,

Lu

toute idée de crime, elle n’est alors que la manifestation

intellectuelle d’un sentiment de tristesse plus ou moins inconscient.

Les psychasthéniques, malà l'aise avec eux-mêmes, s'analysent, et, à force d'étudier leurs sentiments, de scruter leurs intentions, de peser la valeur de leurs actes, arrivent à se

créer des tourments réels pour des fautes qu'ils n'ont pas

commises. C'est le remords imaginaire.

Dans d'autres circonstances, le remords ne porte pas seulement sur un acte particulier, mais sur presque tous les actes de la vie, c’est le remords général. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, le bte est mécontent de lui etilna pré plutôt fait une action qu'il la regrette.

Enfin il faut rattacher aux obsessions de remords une forme irès particulière que nous avons eu l’occasion de rencontrer quelquefois et qui a été peu étudiée (1). C'est l'obsession du péché irrémissible. Elle présente deux modalités différentes : l’obsession de damnation qui se rencontre surtout chez les catholiques, et l'obsession du péché contre le Saint Esprit chez les protestants. Si ces deux formes paraissent présenter des divergences de détail, cela tient surtout à la différence

des mentalités religieuses ; mais elles sont au fond les deux

modalités d'un même phénomène morbide.

L'origine de ces obsessions est complexe. Il y a à la fois un sentiment de remords pour une faute commise, et que le sujet considère comme extrèmement grave, et un sentiment de doute qui lui fait craindre que ni le pardon des hommes ni celui de Dieu ne pourront lui être accordés. Ces deux sentiments surajoutés produisent un état d’abattement et de mélancolie intense qui assombrissent le pronostic.

> z (1) H. Bois : « Etude psychologique sur F. Spiéra ».

L. Perrier : «Les obsessions dans la vie religieuse », thèse Montauban 1905, : p. #8. :

Re |

Le mécontentement de soi, le sentiment d'incomplétude peut porter sur l'intelligence, les sentiments, les actes, envisagés au point de vue psychologique. C’est cette tendance qui explique les obsessions de scrupule.

Ces obsessions ont été bien étudiées de tout temps par les auteurs religieux qui se sont tout spécialement occupés de eure d'âme. Elles doivent être très fréquentes, si l’on en juge par la place qu’elles occupent dans la correspondance de tous les grands « directeurs de conscience ».

Les sujets se plaignent sans cesse de confessions, de communions mal faites ; leurs actes de charité, même les meilleurs, leur,paraissent entachés d'imperfections ; c’est ce sentiment de malaise consiant avec eux-mêmes qui explique tout

naturellement des manies mentales bizarres dont les descrip-.

üons abondent. Mais il va sans dire qu'elles ne sont pas spéciales aux gens religieux et peuvent revêtir des formes multiples. | | Pour être certains qu'ils accomplissent parfaitement un acte donné, ils éprouvent le besoin, avant de l’exécuter, de se l'expliquer dans tous ses détails. C’est là l’origine de la manie d'explication. Une mère scrupuleuse ne pouvait arriver à donner une cuillerée de potion à son enfant malade sans s'expliquer pendant des heures comment elle accomplirait cet acte. Elle se le représentait mentalement, le décomposant en temps précis, qu'elle s’eflorçait d'exécuter d’une manière rigoureuse au moment voulu.

D'autres ont la tendance de recommencer plusieurs fois de suite le même acte pour « le faire mieux ». C'est la manie de

répétilion. Telest le cas de la duchesse de Longueville dont

le caractère présentait tous les stigmates de la psychasthénie. Elle était toujours mécontente de ses confessions et les recommençait sans cesse, Son confesseur fut obligé de les lui interdire, l’autorisant simplement à une confession générale

rer « où elle n'entrerait dans aucun détail». Ne pouvant plus répéler l'acte, elle chercha à le perfectionner d’une autre façon. Elle écrivait sa confession générale pour trouver des mots mieux appropriés et plus précis. Son confesseur fut encore obligé de le lui interdire.

ls cherchent à donner à lous leurs actes une précision ma- . thématique, car tout ce qui n'est pas précis est mauvais et il faut recommencer. Lorsque je demandais brusquement l’heure à Fritz, et qu'étant préoccupé il regardait sa montre en me disant, par exemple : «Il est 9 heures 1/2 », il se ravisait fout à coup ; il ajoutait : « C’est inexact, je me suis trompé ; 1l est9 heures 32 minutes 1/2.» II lui esl arrivé quelquefois de me courir après pour me dire qu'il avait fait erreur de deux ou trois minules et s’en excusait même le lendemain.

C'est cetle tendance: à la précision qui fait qu'on rencontre chez plusieurs d’entre eux ia manie du chiffre (arithmomanie). on :

L..., qui venait à notre laboratoire, comptait les pas, les marches de l'escalier, savait exactement le nombre des li- vres de la bibliothèque, des appareils ou des pièces du musée. Il comptait les personnes au théâtre, les becs de gaz dans la rue, etc., etc.

Une autre forme du scrupule, c'est la manie des précauhons. Les malades font une multitude de petites actions incompréhensibles pour leur milieu et qui ont pour but d’empêcher une action qu'ils redoutent.

Une malade intéressante, que nous avons rencontrée dans le service de M. le professeur Mairet, ne marche jamais sur les rayures des dalles; elle ne prononce jamais certains noms. Bien qu’elle connaisse très bien celui du médecin adjoint, qui s’est occupé d'elle avec beaucoup de sollicitude, elle ne le prononce jamais et emploie toujours une périphrase

pour le désigner : « M. le médecin qui remplace le médecinchef.» De même, elle ne peut supporter qu'on la touche, et dès qu’on avance le bras ou qu'on fait mine de s'approcher d'elle, elle recule avec crainte. . - ë

Ils donnent à l'expression de leurs pensées une apparence

de précision en employant des expressions concrètes, faisant image, qu'ilspréfèrent aux termes généraux, toujours un peu

vagues pour eux. Ils s’habituent tellement à cette manière de

parler et de penser qu'il est quelquefois difficile de les suivre à travers le fatras de leurs expressions symboliques.

Les actes ou les sentiments des psychasthéniques leur pa-

raissent incomplets, ils manquent pour toute chose de cette assurance naturelle qui caractérise l'homme normal ; aussi les obsessions de doute sont-elles fréquentes chez eux.

Les deux formes de doute que l'on rencontre chez les psychasthéniques sont l’Aésifation, quiest en dernière analyse un doute portant sur les actes, et le doute morbide proprement dit, qui s'applique aux phénomènes intellectuels.

L'hésitation est plutôt une tournure de caractère, un sligmate mental qu'une obsession vraie. Les malades n'arrivent jamais à se prononcer. Tous les classiques citent les hésitations interminables que provoquent les fiançailles chez cercertaines jeunes filles, et que Savage a appelées « délire des fiancées. » | |

Le doute morbide est très différent des doutes intellectuels qui peuvent se produire chez tout homme normal. Il n'est

pas provoqué par des arguments imprévus ou des objections

nouvelles. Comme pour toutes les idées obsédantes, son apparition se fait sans préparation consciente antérieure.

Le développement du doute intellectuel vrai s'effectue suivant des règles rationnelles. Préoccupé tout d’abord par des détails de doctrine, le douteur arrive bientôt à suspecter la doctrine toute entière. Il va donc du particulier au général.

LR 4 (0 Le doute morbide ne présente pas cette période de déve-

loppement progressif, allant du simple au complexe. Les données rationnelles n'y entrent pour aucune part: c'est ce

qui explique qu'il ne s'attaque jamais à un point de détail, - Mais aux questions d'ordre très général, comme l'existence

de Dieu, l'affection d’une mère, la réalité du moi, etc.

Souvent ce doute, au lieu de porter sur des conceptions

abstraites, philosophiques et religieuses, porte sur des senti-

ments ordinaires, sur les choses banales de la vie, Ce qui constitue au point de vue du pronostic une aggravation sérieuse, car ces malades peuvent aboulir à ce que Legrand du Saule a appelé: « La folie du doule ». Dans celte dernière. étape l’exislence même de leur personnalité ne leur paraît pas certaine et ils éprouvent le besoin d'en faire la preuve à chaque instant par des raisonnements plus ou

MOINS ingénieux.

Une dernière forme que revêt l'idée obsédante chez les

psychasthéniques est celle des idées de sacrulège.

Elles tiennent à cette double tendance que nous avons déjà

signalée : la manie de l'extrême et la manie du contraste. Ne

. pouvant s’arrêler à aucune conception, ces malades cherchent

«à pousser leur idée au-delà, toujours au-delà, et ils en arrivent tout naturellement aux pensées les plus extravagantes. C'est à force de songer à la moralité qu'ils finissent par se représenter le comble de l’immoral. Ils jouent pour ainsi dire avec eux-mêmes aux jeux des combles » (1).

Ajoutons aussi que quelques-uns espèrent inconsciemment

goûter des sensations nouvelles, des jouissances originales

en cultivant ces idées qui sont par elles-mêmes une profanation des choses que leur milieu considère comme les plus sacrées. Ils éprouvent une joie morbide à ne pas se sentir

(4) Janet II, op. cit., p, #78.

re

«des idées banales comme le commun des mortels ». Joie un peu puérile et qui dure peu, comme celle de l'enfant qui goûte au fruit défendu. Dès qu'ils y ont tâté, ils ont des remords. cuisants. Ils exagèrent leurs regrets comme ils auraient. voulu exagérer leurs vices. Epouvantés de la hardiesse de leurs obsessions qu'ils ont encouragées au début, ils se traitent de montres moraux el se désespérent. Rad

Ces obsessions de sacrilège constituées par l’accolement de deux idées, l'une d'ordre très élevé, l’autre ignoble et répugnante, sont assez difficiles à classer, car elles dépendent du contenu de ces idées fort variables d'ailleurs. Elles portent :

1° Sur les conceptionsreligieuses, les cérémonies, les objets du culte (profanation deshosties, des images sacrées, etc.,elc.);

20 Sur les conceptions familiales (profanalion de ses

parents, de ses frères ou sœurs, etc., etc.); 30 Sur toutes les conceptions suscephbles d'incarner un idéal (souillure et profanation du drapeau par un patriote, elc.).

Le psychasthénique, qui est toujours un être intelligent, cherchera évidemment à lutter contre ses idées obsédantes. Comprenant bien vile que sa volonté est impuissante à agir directement sur elles, il s'efforcera comme le neurasthénique à « s’attentionner ailleurs » et comme celui-ci, emploiera des artifices ayant pour but de le distraire de la pensée tenace. Mais chez les psychasthéniques ces moyens de défense sont plus compliqués et deviennent l'origine de véritables manies mentales.

S'ils n'arrivent pas à enrayer l’obsession, ils tâchent de réparer le désordre psychologique qu'elle laisse dans leur esprit. {ls compensent en quelque sorte son action défec-

sais tueuse par un acte, parfaitement accompli, qui les relèvera à leurs propres yeux. «Quand je marche, ditun malade, et que

les mauvaises idées me prennent, je dois m'arrêter pour re-

venir d’un pas en arrière, pour corriger la mauvaise pensée;

c'est comme si je corrigeais une erreur dans un livre de comptes. » (1) Cette idée de la compensation peut être poussée par eux

- plus loin encore et aboutir à une véritable exrpiation. Nous

avons connu un malade qui chaque fois qu'il avait des idées

obsédantes se traitait durement. Pour se punir il couchait

sur une planche qu'il disait être une « planche à dessin » afin que ses parents ne puissent soupçonner l'usage qu'il en faisait. Ayant eu des obsessions sensuelles, il s'était percé lui-même le prépuce el y avait fixé un anneau de fil de fer, ce’qui lui occasionnait une douleur atroce pendant toute la

durée de ses obsessions.

« Au lieu de considérer l’action présente et de chercher à la compenser, au lieu de considérer l’action passée el de chercher à l’expier, les malades pensent encore plus/souvent à l’action future et ils s'engagent par avance à l'expier. » Ils inventent alors des serments, des pactes, des conjurations, ele. ele. ;

Un exemple classique est celui cité par Lanteirés (1): «Si,

je fais d'ici à demain un seul acte superstitieux, que toutes

les étoiles du ciel soient 13, que Dieu soit 13... Si, quand le surveillant sera arrivé en se promenant à tel pupitre, ou

si au premier coup de cloche je ne suis pas arrivé à lel passage de mon travail, eh bien, je veux mourir..., ele. »

D'autres, pour donner à ces pactes, à ces serments, plus

(t Ladame : « Année médic. psych. », 4890, II, 387. (1) Lanteirés : « Essais descriptifs sur les troubles psychopathiques », th. 1885, p. 44.

de valeur, les écrivent sur des papiers, derrière la photographie d’êtres bien-aimés, sur des ouvrages précieux (leur livre de première communion, ete.). Patrice va même jusqu'à les écrire avec son prépre sang.

Ces serments sont le plus souvent des formules brèves, concrètes, rédigées en langage symbolique, et que l'auteur seul peut comprendre. En voici quelques exemples que nous avons pu observer : « Perce-neige », « petit serviteur», « quand même », « patience sainte classe », « vade retro, arrière, zut », etc., etc.

Ces formules de conjuration peuvent être remplacées par des signes cabalistiques que le malade dessine sur le papier ou exécute par gestes : ce sont des signes de croix faits d’une certaine manière, des barres ou des lettres M, N, V faites à l'envers, des paraphes bizarres, qui dans l'esprit du sujet prennent une signification spéciale. Presque toutes les lettres écrites par les psychasthéniques renferment des échantillons de ces signes que le sujet n’explique pas toujours.

Enfin, lorsqu'ils traversent une crise aiguë, ils rechercheñt un appui moral auprès d'un ami, d'un parent, d’un confesseur, d'un médecin,etc. Lorsqu'ils sentent venir une période de grandes crises, plusieurs de ces malades voyagent pour se distraire, ou même s’enferment spontanément dans des maisons de santé. Ce sont là aussi des moyens de défense indirects. ;

Page 1