LES MANIES DE L'INTERROGATION
trer les rapports de cette manie mentale avec les phobies et les sentiments d’incomplétude.
Les parents ne semblent pas avoir été malades et cette femme fut à peu près normale dans son enfance, elle avait simplement ce caractère très doux, sans volonté personnelle, cette disposition à céder à tout le monde, pour éviter les luttes, qui est caractéristique de tous les abouliques. Mariée à 22 ans, elle eut immédiatement un enfant, mais l’accouchement détermina une violente hémorragie qui semble avoir été le point de départ de l’affaiblissement nerveux. En effet, quelques jours après, elle commençait à s’en remettre quand elle remarqua qu’elle n’était pas bien à son aise : « J’étais drôle, me dit-elle, je n’étais plus la même, je n’avais plus envie de manger, ni de dormir, j’étais devenue indifférente à mon mari et à ma petite fdle. » Ne voyez-vous pas que c’est toujours le même début, par l’abaissement de la tension mentale avec toutes les insuffisances psychologiques. A ce moment, il lui sembla qu elle s’émotionnait pour un rien et qu’elle n’était plus maîtresse d’elle-même. Elle eut peur de faire du mal à l’enfant, sentiment qui dérive du sentiment d’indifférence qu elle avait déjà remarqué. Cette peur se précisa bientôt sous la forme de phobie des couteaux, des ciseaux, des marteaux, de tous les instruments capables de blesser. La guérison de ce premier accès survint en quelques mois. Quand elle se sentit moins drôle, moins indifférente, moins automate, elle n’eut plus peur de frapper la petite fille et la phobie des couteaux disparut.
Deux ans après, nouvelle grossesse suivie d’une fausse couche avec hémorragie, la rechute fut exactement semblable, même début et même phobie des couteaux qui grandit au point qu’elle mangeait avec ses doigts pour ne toucher ni une fourchette, ni un couteau, de nouveau la guérison survint en quelques mois.
Elle est restée quelques années assez bien portante, mais sans cause bien nette cette fois, tout a recommencé depuis six mois sous une nouvelle forme. Il n’y a pas eu d’hémorragie mais simplement des fatigues et une série d’émotions pénibles à cause des querelles perpétuelles entre son mari et sa mère. Au début, même sentiment de fatigue mentale, d’étrangeté. Mais cette fois un petit incident fait que ce sentiment se rattache plus particulièrement à la perception extérieure.
Un jeune homme étranger est venu chez eux, elle l’a regardé avec quelque attention pour chercher à le reconnaître et elle a
LES AGITATIONS MENTALES
éprouvé en le regardant à un très haut degré ce sentiment pénible d’étrangeté: tout dans ce garçon paraissait drôle, son nez, ses yeux, ses bras, ses jambes. Ce sentiment fut si net qu'il devint le point de départ de toute la maladie actuelle. Déjà, il y a quelques années, nous vous avons présente’ une malade curieuse chez laquelle la folie du doute débute après un sentiment d’étonnement. Un petit jeune homme de la maison lui fit une déclaration inconvenante dont elle resta stupéfaite et depuis elle prit la manie de s’interroger sur tout. Nous avions déjà le sentiment que cette impression de drôle jouait un rôle dans la folie du doute, mais nous ne comprenions pas tout à fait ce rôle d’une manière assez générale, nous vous disions que ce sentiment survenu accidentellement persistait et amenait naturellement l’interrogation. Nous croyons aujourd’hui que ce sentiment est la première manifestation d’un grand abaissement psychologique qui empêche les sujets d’arriver au sentiment du réel et que cet abaissement peut amener des dérivations variées parmi lesquelles les agitations motrices, les angoisses comme dans les deux premiers accès de phobie de notre malade aussi bien que les ruminations mentales à forme d’interrogation.
Quoi qu’il en soit, quand ce sentiment d’étrangeté porte sur les objets extérieurs, quand il est très remarqué par le sujet il peut déterminer l’orientation que vont prendre les dérivations. Chez cette malade aussitôt après le premier étonnement, les questions ont commencé : « Voilà tout de même comment on est fait, avoir des bras, des jambes, une tète, est-ce assez drôle ? Je ne trouve plus le monde naturel, je me demande pourquoi on a tout cela. Puis j’ai eu la même impression un jour qu’il tonnait, qu’il y avait des éclairs ; alors je me demande comment il tonne, comment cela se fait qu’il fait jour, qu’il fait nuit. Et cela me prend pour tout: comment cela se fait qu’on ait des souliers? Si on n’avait pas des yeux comment est-ce que l’on ferait pour voir? Et s’il n’y avait pas de rivières, comment est-ce que l’on ferait pour boire, pour laver? Dès qu’un objet me frappe, il faut que je m’interroge dessus indéfiniment, aussi je fais tout pour que rien ne me frappe pas, je n’ose plus rien regarder. »
Qu’est-ce qu’elle appelle être frappée par un objet ? Il nous semble qu il faut pour cela deux conditions : i° qu elle essaie de
i. Névroses et idées fixes, II, p. i5S.