LES MANIES DE LA MÉTAPHYSIQUE
très intelligente elle- même, trop peut-être, 1 agitation ne reste pas uniquement motrice, il y a des réflexions, des recherches. Il y a un an, elle s’interrogeait sur la fin du monde, sur la création, puis elle se passionna pour des problèmes particuliers. Elle se demandait s’il y a des habitants dans la lune, comment se font les stigmates des saints ; elle se posait une foule de problèmes sur lesquels elle ruminait perpétuellement. Le problème de l’existence de Dieu est devenu comme un symbole qui résume tous les autres.
Deux mots seulement sur cet homme de 27 ans, Rost. .., pauvre garçon neurasthénique, timide, qui bégaie parce qu’il est devant nous. Il se sent la tête fatiguée et voudrait bien la reposer: mais il est obligé malgré lui de réfléchir, de chercher indéfiniment à propos d’immenses problèmes.
Le malade. — « C’est comme si j’étais obligé de préparer un immense ouvrage qui aurait pour titre : la lumière, les ombres, le violet, la mort et l’élan. »
Il parait que ce qu’il y a de plus terrible c’est la recherche de « la définition du violet », il en perd le sommeil. Notez qu’il est tout honteux de ces absurdités, mais son esprit est comme forcé de rechercher malgré lui.
Cette femme de 21 ans, Hm..., va peut-être nous expliquer un peu mieux la genèse de ses recherches philosophiques sur le monde. Puberté tardive à i5 ans, attention difficile, de peu de durée se terminant par des énervements, timidité, inquiétude, ce sont les antécédents ordinaires. Hm... était enceinte à Page de 19 ans et supportait mal la grossesse, son inquiétude avait augmenté et quelques paroles maladroites avaient donné une direction à son inquiétude. Sa belle-mère lui avait dit en plaisantant de ne pas aller au Jardin des Plantes, de peur que la vue des animaux n’influât sur l’enfant. Depuis, la voilà très inquiète, qui craint « que son enfant ne soit comme une bêle ». Elle raisonne tout le temps sur la forme qu’aura cet enfant : « Aura-t-il des nageoires en guise de mains ; aura-t-il une trompe, etc. Comment se forment les membres ? Comment est-ce que se fait la vie, etc. ? » Ces réflexions 11e sont pas très mauvaises tant que dure la grossesse. Arrive un accouchement difficile d’un enfant très normal d’ailleurs. Elle essaie de le nourrir, et s’épuise, il faut y renon-
J.ES AGITATIONS MENTALES
ccr. Depuis qu’elle a dû cesser l’allaitement, elle est tourmentée jour et nuit par une abominable rumination qui ne porte plus du tout sur l’enfant mais sur les êtres vivants et sur le monde : « Pourquoi est-ce qu’il y a un monde, comment est-ce qu il y a des choses, comment peut-on arriver à faire des arbres, comment se forment les doigts des mains... ? » Nous vous faisons grâce de ses réflexions, nous remarquons seulement qu’elles ne sont pas toujours bêtes ; ainsi cette femme sans aucune espèce d’instruction a découvert à elle toute seule que les nageoires des poissons, celles des phoques, les ailes des oiseaux, les pattes des lézards et la main des hommes sont des organes analogues, formés sur le même plan. Elle fait ainsi des comparaisons, des réflexions quelquefois justes, souvent stupides; mais ce qui est caractéristique c’est que ce travail mental continue indéfiniment hors de propos et n’arrive jamais à la satisfaire.
Ces interrogations métaphysiques ont été très souvent signalées. Le malade de Legrand du Saulle qui cherchait pourquoi les feuilles des arbres étaient vertes employait presque les mêmes termes. Mais il nous semble qu’on n’en a pas donné l’explication. 11 ne s’agit pas là de suggestion, personne n’a suggéré à cette pauvre ouvrière de faire de la philosophie zoologique et les suggestions ne se présentent pas de cette manière. Sa recherche se rattache étroitement à un sentiment que nous connaissons bien, le sentiment d’étrangeté du monde : quand elle demande pourquoi les hommes ont-ils des mains, c’est comme si elle •disait, ainsi que nos autres malades que les mains des hommes lui semblent drôles. Et comment se forme cette interrogation ?
Par une dérivation sous forme d’agitation intellectuelle des efforts impuissants pour atteindre à la perception complète avec sentiment de réalité.
Ici, nous pouvons même remonter plus loin: pourquoi chez cette femme est-ce la perception des animaux, des êtres vivants qui a subi un abaissement? C’est parce que pendant sa grossesse son attention a été attirée sur la formation des êtres vivants. Les perceptions restées automatiques comme celles d'une table continuent à se faire assez bien, mais les perceptions attentives comme celles de l’animal vivant sont insuffisantes depuis que l’attention est abaissée et en un mot l’origine première de la maladie, c'est l’épuisement de la grossesse et de l’accouchement avec sentiment d’incomplétude et attention dirigée sur l’enfant.