‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 135 sur 201 · I. Névroses rl iilccs fixes, II, p · texte numérisé non relu

I. Névroses rl iilccs fixes, II, p

LES SCHUPULES DE VOCATION

le péché radical « c'est-à-dire un péché aussi odieux que possible », ces malades aiment toujours à aller à l’extrême. Pour le moment elle n’a rien inventé de mieux que de casser la tète des petits enfants et elle se demande si elle ne l’a pas fait très souvent. Toutes ces rêveries sur sa mauvaise conduite se rattachent à cette obsession générale que nous avons appelée la honte de soi. Voici plus de dix ans que cette jeune fdle est tourmentée par cetle obsession, ce n’est que dans ces dernières années qu elle a cherché à se rappeler l’enseignement des religieuses et qu’elle en arrive à souhaiter, tout en la redoutant, la vocation religieuse.

Si nous remontons encore plus haut nous allons retrouver cette même perte du réel « qui depuis ma jeunesse m’empêche de voir les choses comme elles sont, me les fait trouver bizarres, et me donne l’envie de leur chercher une signification », l'affaiblissement énorme de la volonté, la disposition à la rêverie, etc. On sait que les neurasthéniques sont toujours plus affaissés le matin que le soir, les obsessions de We... sont si bien en rapport avec l’abaissement du niveau mental, qu’elles dominent le matin et sont presque effacées vers cinq heures de l’après-midi et qu’elles se modifient facilement sous l’influence de n’importe quelle émotion excitante.

L’hérédité est évidemment la source première de ces troubles, si l’on songe que la grand’mère a été toute sa vie tourmentée par des obsessions criminelles, que la mère vient de mourir atteinte d'un délire mélancolique avec idée de culpabilité et d’humilité.

Nous sommes parvenus à modifier énormément l’étal de cette malade en cinq mois de traitement. Un hypnotisme incomplet, des exercices d’attention, toute une éducation de la volonté l’ont rendue beaucoup plus sûre d’elle-mème, mais il est évident qu’elle n’est pas guérie. « La tête travaille moins, dit-elle, sur les problèmes religieux », mais elle est encore très disposée à retomber dans la honte d’elle-même pour le plus petit épuisement.

Observation 171. — Scrupules de vocation. — Crises de sommeil,

sentiment d’incomplétude, honte de soi, atonie de l’estomac, arthri-

tisme.

Voici une observation remarquable de scrupules de vocation, 1. Nous résumons cette observation qui a été l’objet de "beaucoup d’études dans

lo premier volume de cet ouvrage.

LËS OBSESSIONS L)E LA HONTE DE SOI

il s’agit d’une femme de 3o ans, Gisèle, remarquablement intelligente, qui depuis dix ans se tourmente de toutes manières en se demandant si elle n’a pas eu tort de se marier et si elle n'aurait pas infiniment mieux fait en entrant au couvent. Cette idée simple se subdivise en une multitude de petits problèmes à propos de son mari, de son enfant, de son ménage, de toutes les actions qu elle a accomplies dans sa situation de dame mariée ou bien à propos des religieuses, des prêtres de Dieu, etc. Tantôt elle lutte contre l’obsession, tantôt elle n’ose même pas lutter, « car ce serait lutter contre Dieu lui-même ». Elle approfondit tellement ses idées qu’elle en est comme enveloppée et enserrée de tous côtés ; il lui semble que dans ses ruminations elle est écrasée par une puissance .supérieure, par quelque chose de fatal, de sacré, contre laquelle il est immoral de lutter. Aussi n arrive-telle jamais à une conclusion, « ne peut-elle jamais tirer la barre ».

On peut se demander comme dans le cas précédent si l'éducation religieuse, la fréquentation des prêtres n’a pas été l’origine de ce genre de ruminations et de ce problème. Mais il nous semble que l’examen de la vie et du caractère de la malade permet d’écarter cette explication et de considérer ces remords obsédants de vocation, comme l’expression générale de tout un état mental particulier.

D’une famille sans tare bien nette, mais prédisposée à ces maladies du scrupule, Gisèle a débuté vers l’àge de n ans par des accidents nerveux assez singuliers. C’était des crises de sommeil très courtes durant à peine quelques minutes et qui la prenaient à tout moment de la journée. Elles ont été évidemment considérées par le médecin comme des crises hystériques et traitées par la métallothérapie. En considérant que la malade n’a plus jamais présenté aucun phénomène de l’ordre hystérique, nous hésitons aujourd’hui sur le diagnostic. S’agissait-il de petits vertiges comitiaux ? Vous avez-vu que cela nous intéresserait comme point de départ de l’état psychasthénique. S’agissait-il de tics ou de phénomènes analogues aux ruminations actuelles ? Nous ne pouvons le décider maintenant.

L’apparition des règles à treize ans changea la nature de la maladie, car à ce moment débuta la première obsession caractéristique. C’était un remords relatif aux crises précédentes que la malade considérait comme des simulations. Elle s’interrogeait

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pour savoir si elle avait oui ou non simulé le sommeil irrésistible. Cette interrogation serait bizarre après des somnambulismes hystériques, elle est au contraire naturelle après des tics ou des phénomènes, psychasthéniques qui laissent, en effet, souvent au malade une impression d’étrangeté, de fausseté, de simulation.

Après cette obsession, insensiblement en survinrent d’autres qui portaient la malade à analyser et à critiquer tout ce qui se passait en elle-même, obsessions sur l’amour, sur sa nature, sur le problème de savoir si elle aimait bien ou si elle n’aimait pas assez, sur le défaut de confiance en elle-même, sur l’absence de confiance en Dieu, sur son égoïsme, sur l’émoussement de tous ses sentiments, etc. Le caractère qui se développait de plus en plus était extrêmement remarquable: « très intellectuelle et sans rien de pratique, disait d’elle sa mère » et le mot est toujours resté juste. Elle se préoccupe de tout ce qui est artistique ou littéraire, s’enthousiasme sur une foule de choses ; elle peut arriver à suivre bien les conceptions imaginaires et les idées abstraites et elle a, en effet, une conversation et un style des plus brillants. Mais il y a de terribles revers à la médaille, elle n’a aucune volonté et n’arrive à aucune décision sans la changer dix fois de suite. Elle ne saisit pas la réalité, elle a des doutes sur le monde, elle se demande si tout existe, si le monde est bien réel, si elle-même n’est pas une folle, si elle a bien sa personne. 11 lui semble que ses sentiments n’arrivent jamais au bout, que tout glisse sur elle, comme sur une toile cirée, qu’elle a été incapable d’avoir du chagrin à la mort de son père, etc... Il lui semble toujours qu’en tout, dans ses affections surtout, elle joue la comédie. C’est l’ancienne idée par laquelle le trouble mental avait débuté. Par moments, il y a un abaissement rapide de l’esprit. « Tout à coup, dit-elle, les choses extérieures me font l’effet de devenir drôles, il y a quelque chose qui est dérangé. » Quand de tels abaissements surviennent par crises toutes les ruminations mentales commencent. Tous ces troubles s’accompagnent le plus souvent de sensations pénibles dans la tête, d’une gêne au vertex, d’effets bizarres dans le cerveau, de sortes de contractions, de torsions, d’écartements, de compressions, de bruits dans la tête, etc.

De temps en temps, ces troubles cérébraux sont atténués et il y a comme un changement total de la maladie qui semble se

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porter sur un autre organe ; c’est l’estomac qui devient malade, et qui présente une atonie des plus remarquables. La digestion s’arrête à peu près complètement, et des selles lientériques rendent les aliments à peu près intacts. A ce moment, il y a de grandes douleurs à la tête dans la région occipitale, douleurs que la malade attribue à l’ingestion des aliments, bile prend alors la peur de la nourriture et une sorte d’obsession du refus des aliments qui remplace les idées précédentes.

La malade maigrit énormément, devient très faible; puis soit sous l’influence des traitements (l’électrisation de l’estomac a paru avoir quelque effet), soit spontanément, l’estomac se remet à fonctionner, la douleur de la nuque diminue et semble se porter en avant au vertex, les divers sentiments d’étrangeté, d’incomplétude, de honte de soi et’ les remords de vocation recommencent. Cette alternance est extrêmement curieuse ; nous l’avons observée chez un très grand nombre de malades de ce genre sans qu’il soit bien facile de l’expliquer. Dans certains cas, on peut dire que le trouble de l’estomac est perpétuel, mais que la malade s’en rend mieux compte quand elle est moins tourmentée par ses idées, mais dans quelques cas comme dans celui-ci, les grands amaigrissements périodiques montrent bien qu’il y a par accès des modifications de la digestion. On peut dire que, d'une manière analogue à ce qui se passe dans l’hystérie, l’épuisement, l’abaissement de la tension se portent alternativement sur différentes régions du cerveau. Ce n’est guère que la traduction du fait en langage anatomique.

fl est intéressant de remarquer les influences qui font augmenter ou diminuer tous ces troubles : les maladies, l’accouchement, les fatigues, les augmentent énormément. Toutes les excitations, un enthousiasme, « une idée qui faitchoc », un encouragement, une confiance momentanée, la transforment heureusement; détail amusant, un plaisir, un enthousiasme la font digérer. A ce point de vue son cerveau est comme un ludion qui monte et qui descend à la plus légère impulsion. Le niveau de sa tension nerveuse oscille énormément et malheureusement les conséquences de cette oscillation provoquent des troubles considérables.

Si l’on considère la nature de tous ces troubles mentaux, et le caractère rêveur, idéaliste de la malade, il nous semble que le remords de vocation s’explique tout naturellement. 11 y a chez Gisèle une insuffisance d’action et un sentiment de mécon-

LES SCRUPULES DE VOCATION

lentement perpétuel. Elle raconte qu’elle a des souffrances horribles en accomplissant ce qu elle appelle « ses devoirs d’état, » c’est-à-dire en soignant son ménage, en veillant à la cuisine, en surveillant l’enfant et en recousant des boutons. Elle se figure avec naïveté que ce dégoût vient de son idée de vocation religieuse qui transforme en chose méprisable les occupations d’une femme mariée. N’est-il pas vraisemblable qu’elle renverse les termes : étant donnés son caractère si intellectuel et si peu pratique, son abaissement mental qui l’éloigne de la réalité, son besoin d’excitation mentale « de la petite fièvre d’enthousiasme » comme elle le dit, il n’est pas nécessaire de chercher bien loin une explication pour comprendre qu’elle ait horreur de recoudre des boutons. Cette difficulté des actions pratiques est fondamentale chez elle, et s’accompagne de sentiment de mécontentement de sa position, de l’idée qu elle est « déplacée ».

Quand une femme de ce genre cherche à imaginer une autre position qui soit l’inverse de sa situation pratique de mère de famille, elle ne sait concevoir que la vie religieuse et il en résulte une alternative dans laquelle elle se débat : c’est en somme l’opposition entre Marthe et Marie, entre la réalité et le rêve qui a pris une forme symbolique en raison d’une manie chère à ces malades. Une preuve de plus, ce sont les circonstances dans lesquelles l’obsession a débuté ou plutôt s’est formulée: le début le plus grave a été au moment des fiançailles. Le mariage désiré par les parents et presque imposé ne lui souriait aucunement et ne correspondait pas du tout à ses aspirations imaginaires. C’est à ce moment qu elle a senti sa vocation religieuse et qu’elle a commencé à s’interroger à ce sujet. Ces réflexions ne sont pas sans intérêt pour nous faire comprendre la nature de semblables obsessions qui se rattachent au fond du caractère du sujet bien plus que les obsessions hystériques.

Le traitement de cette malade a eu des effets fort heureux ; l’isolement de son milieu qui lui paraissait pénible, le régime alimentaire, la suggestion excitante et rassurante, l’éducation de la volonté lui ont fait faire beaucoup de progrès. Mais il lui faut des efforts continuels pour les maintenir.

LliS OBSESSIONS.

LES OUSESSIO.NS DE LA HONTE DE SOI

Observation 172. — Obsession de la honte de l’alimentation. —

Refus d’aliments, éreutophobie, manie des pactes.

Voici un cas assez simple et assez fréquent mais qu’il est important de connaître, car il y a là une question importante de pratique médicale. Cette jeune fille de 24 ans, Cui..., en arrive peu à peu, depuis deux ans, à refuser complètement de manger. Ce furent d’abord des résistances survenant de temps en temps et qui ont commencé il y a très longtemps, à l’âge de i3 ou i4 ans. Puis elle imagina des prétextes fondés sur de prétendues maladies de l’estomac pour manger le moins possible, elle commença des plaintes sur le goût des aliments, sur la cuisine, elle prit des habitudes bizarres de changer la nature des plats qu'on lui servait : elle appelait du veau du mouton et réciproquement. Enfin, les résistances devinrent plus grandes, elle resta deux jours, huit jours sans manger ; depuis six semaines le refus est à peu près complet. C’est là un symptôme qu’on a tort d’appeler toujours de l’anorexie, car il ne comporte pas toujours la perte de l’appétit et qu’on a souvent proposé d’appeler sitieirgie (repousser les aliments). Ce symptôme est banal et amène bien souvent les jeunes filles chez les médecins neurologistes.

Vous savez que l’on parle presque toujours à ce propos d'anorexie hystérique, c’est quelquefois vrai, mais il est dangereux de généraliser. Rappelez-vous les principaux symptômes de l’anorexie hystérique: en premier lieu, la perte de la sensibilité spéciale de la faim avec anesthésie plus ou moins propagée aux organes de l’alimentation et qu’il faut rechercher sur la bouche, la langue, le pharynx, l’œsophage, l’estomac et même l’intestin. Cette anesthésie s’étend souvent aux régions de la peau qui recouvre les organes : ainsi nous avons souvent eu l’occasion de vous montrer que l’anesthésie de l’épigastre accompagne assez souvent celle de l’estomac, et que l’anesthésie de la peau du ventre accompagne l’inertie intestinale. Ces symptômes n'existent à aucun degré chez cette malade, il 11’y a aucune région de la peau qui soit anesthésiée : la bouche est sensible et la langue distingue bien les saveurs. A-t-elle également conservé la sensation de la faim? Cela est plus difficile à déterminer ; elle se plaint souvent de n’avoir pas

LES OBSESSIONS DE LA IlONTE DE L'ALIMENTATION

faim quanti on veut la faire manger, mais n’est-ce pas là le résultat de son entêtement?

Il y a un petit fait dont l’importance est assez grande pour montrer la conservation de la faim et l’absence de l’anorexie proprement dite : c’est l’habitude de manger en cachette. Vous savez que le fait est connu depuis longtemps : beaucoup de ces jeunes filles qui se feraient tuer plutôt que de manger à table, se lèvent la nuit pour voler de la nourriture dans le garde-manger, et les parents en viennent toujours à laisser traîner des aliments çà et là afin qu’elles se nourrissent la nuit. Notre malade a tout à fait cette habitude, elle mangeait même de cette façon avec une certaine régularité, presque tous les soirs. C’est ce qui explique la conservation relative des forces malgré un refus apparent de tout aliment depuis six semaines. On a souvent répété que ce caractère de manger en cachette caractérise les hystériques. Ce n’est pas très juste; dans la grande anorexie hystérique, avec forte anesthésie, la faim est si bien supprimée que la malade ne songe jamais à manger. Quand nous voyons l’habitude de manger en cachette prendre un grand développement, comme dans le cas présent, nous devons déjà soupçonner qu’il s’agit d’autre chose que de l’hystérie.

Enfin vous connaissez ce symptôme curieux que présentent les hystériques anorexiques : l’exagération du mouvement, l’excitation motrice dont il n’y a ici aucune trace. La malade est plutôt inerte, rêveuse, et n’a pas cette agitation, cette belle ardeur au travail qui caractérise l’hystérique quand elle refuse de manger.

Ces remarques nous montrent donc qu’il ne s’agit pas d’un cas d’hystérie simple, le refus d’aliments ne dépend pas simplement d’une anesthésie qui supprime la faim, il est en rapport avec des résolutions et des entêtements, des idées. Ces idées sont ici assez confuses : la malade n’est pas très intelligente, et, en ce moment, elle se perd dans son délire. Les idées principales sont qu’elle peut bien vivre sans manger et que d’ailleurs il n’y a pas d’inconvénient à ce qu’elle meure, sa présence dans le monde étant inutile, des idées vagues qu’elle a fait des vœux religieux qui lui interdisent l’alimentation, que si elle mange il arrivera des malheurs. Toutes ces idées se rattachent à un sentiment fondamental très curieux : la honte de manger. Depuis l’âge de 12 ou i3 ans, elle a ce sentiment : il lui semble que c’est laid, vilain de

LES OBSESSIONS I)E LA HONTE i)E SOI

manger, qu’on devrait se cacher pour le faire comme pour uriner. C’est là une des formes les plus importantes de ce groupe des hontes du corps qui jouent un si grand rôle chez les scrupuleux. La considération de cette honte de manger explique fort bien les manies de manger en cachette dont on arrive pas à rendre compte, quand on ne parle que d’anorexie proprement dite. Si on suit l’histoire des malades on voit qu’ils ont commencé par redouter les dîners de famille où l’on est nombreux, qu’ils ne voulaient pas aller dîner en ville, qu ils refusaient de manger devant des étrangers ; plus on considérera cette honte des fonctions organiques, plus on expliquera ces bizarreries de l’alimentation, de la respiration, de la miction même et surtout des fonctions génitales.

Nous ne voulons pas remonter au delà et chercher l’origine psychologique de cette honte de manger, c’est un point que nous avons déjà souvent discuté. Remarquez seulement que cette jeune fille croyait rougir en mangeant, qu’elle avait la peur de rougir; ajoutez que comme tous les scrupuleux elle voulait rester petite fille et qu’elle avait la crainte de grandir vous aurez déjà remonté vers l’origine ; une étape plus haut vous trouveriez la timidité, la crainte d’être remarquée, la crainte d’avoir à faire un eflort, enfin cette aboulie spéciale qui est en rapport avec l’abaissement du niveau mental. Un père probablement alcoolique, c’est tout ce que nous retrouvons comme étiologie.

Quant au traitement, remarquez qu’elle mange depuis qu’elle est entrée à l’hôpital : le changement, l’émotion, l’ont déjà quelque peu secouée et ont fait remonter sa tension psychologique. 11 est probable que cette forme de ses scrupules disparaîtra assez vite, mais nous craignons qu elle ne soit remplacée par bien d’autres.

Observations ij3 et 174. — L’obsession de la folie. — Fréquence 1res grande de cette obsession, celte idée n’existe pas chez les aliénés délirants, aboulie, défaut de confiance, inquiétude, honte de soi.

Nous voudrions, à propos de ces deux malades qui se ressemblent beaucoup, attirer votre attention sur une obsession intéressante qui n’a pas été bien étudiée. Nous voulons parler de l’obsession de la folie.

Le sentiment, la crainte de la folie, est un accident assez fré-

LES OBSESSIONS DE LA FOLIE

quent chez les obsédés ; cette première malade, Léo..., âgée de 36 ans, le présente au plus haut degré. Elle a l’idée fixe qu’elle va devenir folle, qu’elle va délirer, qu’elle va faire des folies. Cette seconde malade, Yof. .., âgée de 38 ans, présente un peu moins cette idée, mais elle l’a fréquemment à propos de son autre obsession, la peur du chien enragé. D’ailleurs elle a eu autrefois, à l’âge de 18 ans, une obsession que nous trouvons analogue, celle des crises de nerfs. Elle était tourmentée par l’idée qu’elle allait avoir des crises convulsives et délirantes. C’était à peu près la même chose que l’obsession de la folie de Léo... Un très grand nombre des malades que nous vous avons présentés ont eu cette même obsession de la folie. Rappelezvous en particulier quelques-uns de ceux qui présentent le symptôme de l’agoraphobie. Plusieurs analysent leurs terreurs en disant qu’ils ont le sentiment de perdre la tête, qu’ils ont peur de faire des folies. Plusieurs malades agoraphobes qui viennent actuellement se faire soigner dans le service sont tout h fait dans ce cas. C’est donc une obsession très fréquente.

Cependant si on y réfléchit, cette idée et ce sentiment sont assez bizarres. Ils n’existent guère chez les vrais fous. Le persécuté, le mélancolique qui parle d’échafaud, le maniaque qui hurle, n’ont pas souvent le sentiment de la folie. En effet, ces termes sont presque contradictoires, la folie n’est pas une chose qui se sente ; du moment qu’on la sent et qu’on l’apprécie, c’est qu’on n’est pas fou. Par conséquent, il doit y avoir un malentendu, quand ces malades nous disent qu’ils se sentent fous, cju’ils agissent comme des fous.

En quoi consistent leur sentiment ? Une première réponse facile consiste à dire qu’ils pensent à d’autres fous qu’ils ont vu et que la folie dont ils parlent n’est pas la leur, mais celle qu’ils ont pu apprécier. En effet, Léo.. , rattache son idée fixe à la vue d’une folle qu’elle aurait rencontrée il y a une douzaine d’années ; Yof... rattache sa crainte des crises délirantes à la vue d’une crise de nerfs. Ainsi l’obsession de la folie serait une obsession banale, due à un spectacle émotionnant. Ce n’est pas tout à fait notre opinion ; d’abord, pourquoi ces personnes-là sont-elles si fréquemment impressionnées par la vue d’une folie quelconque. Après tout il y a dans leur existence des circonstances plus émotionnantes que celle-là. Au lieu de se souvenir des malheurs qui ont pu leur arriver, ils se rappellent toute leur vie qu’ils sont entrés dans une Cour de

MO

LES OBSESSIONS DE LA HONTE DE SOI

Sainte-Anne ou qu’ils ont vu un ivrogne délirer. Il y a déjà dans le choix de cette émotion quelque chose de spécial. En outre, nombre de ces malades, et en particulier les agoraphobes dont nous vous parlions n’ont jamais vu de fous et se sont fait spontanément une idée de la folie.

C’est qu’en effet cette folie dont ils parlent sans cesse est une folie imaginaire, c’est leur façon à eux de concevoir la folie. Cela consiste pour eux à faire les actes qui, à leur point de vue, leur semblent déraisonnables. Léo... a peur dans sa prétendue folie de faire du mal à sa pelite fille, une agoraphobe a peur dans sa folie de se laisser enlever par un monsieur. La folie, pour eux, c’est, en somme, l’action qu’ils redoutent, l’action antipathique à leur caractère de mère de famille ou de jeune fille honnête. Nous en arrivons à nous demander pourquoi ils ont peur de faire des bêtises, car c’est là en somme leur idée fixe de la folie: c’est qu’ils se défient de leur propre volonté.

Reprenons l’histoire de Léo... qui est au fond dans les grands traits la même que celle de Yolf... Depuis l’enfance, ce sont des inquiètes qui ont peur de ne pas satisfaire les maîtresses en classe, de ne pas bien faire la première communion, de ne pas bien travailler, qui souffrent d’un défaut continuel de confiance en elles-mêmes. Ce défaut de confiance, d’ailleurs, est justifié car elles manquent absolument d’énergie et de décision, elles hésitent indéfiniment et se laissent mener par tout le moude. Vous reconnaissez nos abouliqueé et nos scrupuleux. Ce que nous voulions vous faire remarquer, c’est que l’obsession de la folie n’est qu'une expression de leurs scrupules perpétuels.

Deux mots maintenant sur les détails propres à chacune de ces deux malades. Léo..., qui a 36 ans, est obsédée depuis l’âge de 24 ans par cette idée de la folie qui la tourmente surtout lorsqu’elle a le sentiment de la solitude, de l'isolement moral. C'est vous dire que son scrupule prend facilement la forme d’agoraphobie.

Vof. .. a 38 ans, elle a eu une première crise à l’âge de iS ans, consistant dans la peur d’avoir des crises délirantes. Cette première atteinte n’avait pas laissé beaucoup de traces dans l’esprit, l’inquiétude qui persistait toujours était devenue vague. Il va un an elle fut mordue par un petit chien; l’émotion fut vive mais l’obession 11e se développa guère que six semaines après. Il nous faudra un jour revenir sur cette période d'incubation.

LES OBSESSIONS DE LA FOLIE

Depuis elle a un sentiment complexe de mécontentement, de honte d’elle-même. Cette morsure au pied la rend « différente des autres, différente de ce qu’elle était autrefois, plus malheureuse que les autres ».

Ce n’est pas précisément la peur de la rage, c’est un sentiment qui se rapproche de la honte de soi-même et que la malade ellemême rapproche de la peur de la folie. Elle bavarde sans cesse en elle-même sur cette idée et se fatigue la tête par ses ruminations. C’est pourquoi nous avons rapproché ces deux malades en cherchant à étudier un caractère plus général de l’obsession. Plus on examine ces malades, plus on comprend qu’il n’y a pas lieu de séparer les différentes phobies les unes des autres et qu’il y a dans toutes un fond commun toujours le même, l’inquiétude et l’aboulie.

Observations 175-180. — Obsessions de la folie. — État psychasthénique à la suite d'un accouchement ; - — à la suite de l'allaitement, crises d'obsession ; — sentiment d’isolement, besoin de direction; — phobie des couteaux, angoisses ; — sentiment d'engourdissement, rachialgie, sentiment de l’étrange ; — aboulie, inquiétude, agoraphobie à la suite d’émotion.

Il suffit de vous présenter rapidement ces six malades pour confirmer une opinion que nous avons souvent exprimée devant vous sur la fréquence de l’obsession de la folie. Cette idée de la folie est celle qui exprime le plus simplement pour l’esprit du malade les troubles fondamentaux de l’abaissement de la tension mentale qu’il ressent, et les sentiments d’incomplétude qu’il éprouve si vivement.

Zb..., femme de 32 ans, présente un état psychasthénique à la suite d’un accouchement. « Je me dégoûte de moi-même, je me frappe de tous ces cauchemars, j’ai tout le temps l’idée que je suis complètement folle, dites-moi si je le suis tout à fait, j'ai peur de me jeter par la fenêtre avec mes enfants, j’ai peur de commettre des crimes : les nerveux et les fous font des crimes, et j’en ferai peut-être aussi, puisque je suis folle... »

Car..., femme de 28 ans, a déjà eu une première crise, il y a trois ans pendant qu’elle allaitait sa fille ; la crise s’est guérie en

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deux mois. Les troubles viennent de recommencer à la suite de fatigues et à propos d’une querelle avec le mari. Les obsessions ne sont pas continues, elles réapparaissent par crises trois ou quatre fois par jour pendant une demi-heure ou deux heures. Les crises sont accompagnées d’agitation motrice, et la malade marche tout le temps en répétant tout haut ses ruminations; comme cela arrive souvent quand il y a agitation motrice et grande agitation mentale, il y a peu d’angoisse proprement dite. La malade répète « que cela lui barre dans la tète, qu’elle n’est plus comme tout le monde, qu elle est tout h fait folle, et qu’il faudra l’enfermer comme la petite R. .. qu’elle a vue à la Salpêtrière... ». L’histoire de la petite R... qu’elle a vue il y a quelque temps est évidemment insignifiante, d’autant plus que R..., une confuse stupide que nous avons eue dans les salles, ne montrait aucunement cette agitation, c’est une manière de dire qu elle se sent drôle et qu elle ne se sent plus maîtresse d’elle-même.

Cas..., femme de 52 ans, d’une famille où l’on ne trouve pas d’aliénés mais des goutteux, a déjà eu deux accès semblables à celui-ci : il est intéressant de remarquer que les trois accès se sont produits dans les mêmes circonstances à propos des mêmes sentiments moraux. A l’âge de l\i ans, elle vit son fils tomber à l’eau, on le retira à demi noyé, mais il survécut. La mère fut épouvantée et eut l’esprit traversé par cette idée : « Je vais rester seule. » Elle resta un mois sans manger et sans dormir répétant sans cesse « qu’elle ne pourra plus se conduire dans la vie parce qu’elle est isolée sans appui, qu’elle a perdu la tête, qu’elle est folle. » A l’âge de 45 ans, elle apprit la mort de sa mère qui, pourtant, n’habitait pas avec elle, nouvel accès de trois mois tout à fait identique. Enfin, il y a deux mois, sa fille qui habitait avec elle vient de la quitter : « Cela m’a frappée de nouveau, j’ai eu la tète lourde, gênée, je ne suis plus libre de penser, quelque chose m’empêche de développer mes idées, je deviens indifférente à tout, il me semble que je suis seule au monde, comment voulezvous que je vive si je suis seule, j’ai besoin d’être dirigée puisque je suis à moitié folle, ma grande crainte c’est d’être folle, je demande à tout le monde si on me trouve déjà tout à fait folle ; si je ne le suis pas tout à fait, cela ne va pas tarder, puisqu'on me laisse seule. » Ici, c’est le sentiment d isolement si grave chez les psychasthéniques qui est la source d'où sort l’obsession de folie.

LES OBSESSIONS DE LA FOLIE

Mrc..., homme de 46 ans, a toujours été un scrupuleux, indécis, mécontent de toute action qu’il vient de faire et regrettant toujours de ne pas avoir fait le contraire. 11 a déjà eu, à plusieurs reprises, la phobie des couteaux : détail particulier il est fabriquant de couteaux, et il les fait toujours à bouts ronds, jamais pointus, tant pis pour les goûts de la clientèle. 11 est depuis quelque temps plus fatigué surtout après des troubles digestifs qui ont amené un fort amaigrissement. Le voici pris d’angoisses à la pensée qu’il va devenir ramolli, qu’il va être fou comme ces malheureux qu’il a vus une fois dans un asile, il y a dix ans. « Cette idée me tourmente toute la journée et c’est elle qui détermine mes angoisses. » Nous pensons au contraire qu’elle est la suite naturelle des angoisses et surtout des sentiments qu’il ressent sur lui-même depuis longtemps.

Gru..., femme de 28 ans, a commencé les troubles psychasthéniques après la mort de sa mère, il y a trois mois : douleurs de tête, atonie de l’estomac, sentiment d’engourdissement et de fatigue douloureuse et rachialgie. Ce dernier symptôme a ici un petit intérêt, parce que certains auteurs qui voulaient trop séparer, à notre avis, la psychasthénie et la neurasthénie ont soutenu que les malades qui ont des obsessions et des angoisses ne présentaient pas ce symptôme banal de la rachialgie. L’état neurasthénique de celle-ci s’est rapidement aggravé, elle a des crises d’agitation dans lesquelles elle veut tout casser et pendant lesquelles elle bat son mari et ses enfants, des crises de suffocation et d’angoisse, surtout le matin au réveil. Depuis quelques jours, soit pendant l’agitation, soit pendant l’angoisse, elle se plaint de devenir folle : « J'ai la tête drôle, dit-elle, j’ai des idées bizarres : promettez-moi que vous ne m’enfermerez pas. C’est effrayant de devenir comme les fous, je préférerais mourir,1 la mort ne me fait pas peur, j’étouffe en pensant que je vais devenir folle et je ne peux pas m’empêcher de le penser tout le temps.» Son mari se montre très étonné et nous répond qu’il ne comprend pas où elle a pu chercher une pareille idée, car, dit-il, elle n’a jamais vu de fous et on n’en parlait jamais devant elle.

11 n’en est pas de même chez cette dernière malade, Byp..., femme de 28 ans ; elle avait un frère à l’asile depuis bien des années, et elle allait le voir sans inquiétude. 11 y a 18 mois, sans

LES OBSESSIONS DE LA HONTE DE SOI

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avoir été prévenue d’avance, elle l’a trouvé mort et a dû s’occuper de son enterrement. Le lendemain, elle a été prise d’une crise de dépression mentale : elle sentait quelque chose de lourd dans la tète, elle s’est mise à répéter qu’elle voyait des gens avec une figure horrible, que les maisons lui paraissaient à l’envers, que personne n’avait plus l’air naturel, qu’elle était poussée à se jeter contre les murs, et que certainement elle devenait folle comme son frère. La crise s’est calmée assez vite, elle a recommencé les jours suivants, puis les crises sont devenues subintrantes et depuis quelque mois la maladie est constituée avec deux svmptômes principaux : l’agoraphobie et l’obsession de la folie. Bien qu’il y ait ici, au point de départ, la vue d’un aliéné, nous ne rattachons pas l’obsession à ce spectacle. Cette femme a visité son frère pendant plus de dix ans sans avoir cette obsession, elle était simplement une aboulique et une inquiète. C’est l’émotion qui a produit l’abaissement mental et qui a fait naître le trouble de la perception, l’apparence étrange- des objets. Comme elle avait vu un aliéné, elle a traduit cette apparence étrange en l’exagérant, quand elle a dit que tout devenait horrible, que tout était à l’envers, qu’elle était folle, et tant que persiste l’abaissement mental avec les sentiments d’incomplétude, son esprit est poussé à reproduire la même interprétation, c’est ce qui a constitué chez elle l’obsession de la folie.

LES OBSESSIONS DE L’AMOUR

TROISIÈME SECTION LES OBSESSIONS DE l’aMOUR

Les obsessions amoureuses sont très fréquentes et se présentent le plus souvent sous la forme du regret passionné d’une personne qui a quitté les malades. Ces obsessions semblent au premier abord assez différentes des obsessions de honte. Cependant nous croyons juste de les rattacher au même groupe, car ces amours pathologiques dépendent presque toujours du besoin de direction, du besoin d’excitation, du sentiment de faiblesse et d’incomplétude, et par conséquent elles ont le même point de départ et la même nature que toutes les obsessions de honte.

Observation i 8 i . — Obsession amoureuse. — Entêtement, obsession de la honte de soi.

Cette jeune fille, Byl..., âgée de 21 ans, est amoureuse : il semble que ce soit là une chose bien naturelle et que nous ayons grand tort de nous en mêler. Cependant, il est bon que vous sachiez que tous les amours ne sont pas normaux, et que très souvent ils peuvent être aussi pathologiques qu’une phobie ou une obsession. Depuis longtemps on a admis chez ceux que l’on appelait les dégénérés des obsessions amoureuses, des érotomanies, M. Magnan les a particulièrement étudiées. Vous savez qu’il les divisait en trois classes, suivant que l’amour était plus matériel ou plus idéal, les manies de masturbation, les manies érotiques proprement dites avec désir sexuel, et les érotomanies idéales, les passions de ces malheureux amoureux d’une étoile. Cette distinction est intéressante, elle ne permet peut-être pas d’expliquer facilement la genèse de ces obsessions. Si nous laissons de côté les masturbations qui sont des tics, des agitations élémentaires, nous croyons que les autres classes s’entremêlent bien souvent et nous pensons qu’il y a lieu de tenir compte, pour répartir les cas qu’elles embrassent, des diverses conditions psychologiques dans lesquelles se développent ces amours. Ce premier cas que nous

étudions aujourd’hui est aussi le plus simple, l’amour ne joue ici qu’un rôle secondaire. 11 est comme les jalousies, comme les idées de folie une expression d’un sentiment fondamentale et d'une obsession plus profonde et plus simple.

Vovons comment les faits se sont passés. Cette jeune fdle, arrivée à l’âge de 21 ans il y a quelques mois, vint un beau matin faire à ses parents ahuris une singulière déclaration. Elle leur déclara qu’étant majeure et libre d’elîe-même, elle voulait épouser le garçon jardinier de la maison. Elle leur apprit que déjà plusieurs fois elle était sortie la nuit de sa chambre, et qu’à l’aide d’une échelle elle était montée dans la chambre de ce garçon, qu’ils étaient fiancés et que le mariage devait avoir lieu le plus tôt possible. Le garçon jardinier, tout en affirmant qu’il avait respecté la jeune fille, confirmait ces belles déclarations. Quand on voulut les séparer l’un de l’autre, ce furent de grandes scènes, et Bvl... déclara qu’elle userait de tous les moyens légaux pour arriver à la conclusion de ce mariage. Nous sommes consultés par les parents sur le caractère d’un acte semblable, quelle opinion allons-nous donner?

La jeune fille est en ce moment très réticente ; à toutes nos questions elle répond qu’elle n’est aucunement malade, que nous ne pouvons pas sans raison la faire passer pour folle, et que sa résolution est inébranlable. Avant de l’interroger de nouveau, il faut nous rendre compte un peu mieux de son histoire. Les parents, sans être malades, ne sont pas normaux : le père est un aboulique extrêmement indécis, presque continuellement mélancolique ; la sœur aînée est franchement une psychasthénique, avec des maux de tête, des maux d’estomac, des troubles de l'attention, des manies mentales de précision et des phobies, en particulier des phobies des fonctions et surtout des phobies de la parole. Notre sujet lui-même a toujours été plus que bizarre, d’une timidité et d’une sauvagerie extrêmes, cette jeune fille n'a pu rester dans aucune pension, elle avait pris même la résolution de mourir de faim, si ses parents ne l’en retiraient pas. Elle a toujours eu des crises d’entêtement formidable, dont il était absolument impossible de la faire sortir. Ces entêtements sont, comme vous le savez, une autre forme de l'aboulie. Depuis longtemps, par suite de sa sauvagerie, elle refusait de voir du monde; mais vers 17 ans, elle commença à refuser de sortir et de se montrer dans la rue. Elle donnait à ce propos des explications bizarres : « Je ne

LES OBSESSIONS DE L’AMOUR

suis pas une jeune fille comme les autres, je suis laide, j’ai une figure de chat ; vous ne voyez donc pas comme cela est honteux de faire sortir une jeune fille comme moi. Je suis un monstre, tout le monde se retourne quand je passe, c’est pour moi un supplice de me laisser voir ainsi. » Et il fallait se résigner à des scènes inouïes pour obtenir qu’elle prît un peu l’air au dehors. Dans ces conditions la voici qui déclara il y a deux ans qu elle voulait entrer au couvent de la Trappe, et qui, pendant quelque temps, s’entêta dans ses idées religieuses. Cependant elle ne poussa pas son projet jusqu’au bout, mais elle resta triste et continuait à répéter : « Je suis un pauvre être à part, pas intelligente, laide, pas capable de tenir mon rang, etc. » Depuis quelque temps, elle était en apparence plus calme, et c’est à ce moment qu’elle a lancé sa déclaration de fiançailles.

Nous commençons déjà à être édifiés : toute l’histoire antérieure est bien nette : aboulie, timidité, entêtement, phobie de la rue, et une grande obsession de la honte de soi, portant à la fois sur le corps et sur l’esprit. Que vient faire le mariage avec le garçon jardinier au milieu de tout cela ? Il est infiniment probable qu’il se rattache à tous les troubles précédents.

Forts des renseignements précédents, nous avons été plus capables de faire parler cette jeune fille, en la prenant à part et peu à peu elle a fini par tout raconter : « Que voulez-vous, nous a-t-elle dit, je fais tout à contre cœur, je n’ai de goût à rien, je fais tout mal, j’offense le bon Dieu, je ne dois pas être consolée,

laissez-moi devenir ce que je pourrai » Nous voici encore en

plein dans la honte de soi, elle avoue qu elle n’a pas eu le courage de se retirer au couvent de la Trappe, elle ne se sentait pas une vocation suffisante. Vous voyez encore le scrupuleux qui ne va pas jusqu’au bout des actions. Elle ne savait plus que devenir, désirant le mariage et pensant qu’elle ne pouvait pas se marier avec un jeune homme de son rang, elle a cherché un mariage inférieur, et le garçon jardinier lui paraissait offrir une solution admirable au problème qu’elle se posait : « Elle se mettrait à faire la cuisine, elle se présenterait comme domestique, puisqu’elle n’était bonne qu’à cela. Pendant plusieurs mois, elle a même essayé de ne plus se laver les mains pour être plus à son niveau... » Vous n’avez plus maintenant aucun doute, ce n’est pas à proprement parler un amour. L’amour n’est ici qu’une expression de l’obsession plus profonde qui est la honte de soi. Il est

Les obsessions de ia honte

vrai que peu à peu elle prétend avoir fini par s’éprendre un peu de ce garçon, c’est possible ; mais ce n’est pas l’essentiel et le sentiment de honte reste le fait fondamental.

Il n’en est pas moins vrai qu’en présence d’un cas de ce genre le médecin est fort embarrassé : il est évident que ces fiançailles sont absurdes et qu’elles constituent un acte nettement pathologique. Il est bien difficile de laisser cette jeune fille continuer cette folie qui ne peut avoir que des conséquences désastreuses. D’autre part, comment nous y opposer sérieusement ? Ainsi qu’elle le dit, elle est majeure et va faire les sommations légales, et il n’y aurait qu’un moyen radical, c’est de la faire interner. Mais il est bien dur de prononcer l’internement contre une jeune fille de 21 ans, uniquement pour un acte de ce genre. C’est là une question très délicate : si cette jeune fille avait montré une très grande résistance, nous aurions été extrêmement embarrassés. Heureusement, et c’est d’ordinaire ce qui arrive dans les délires des scrupuleux, elle était plus convaincue en apparence qu’en réalité. Elle a fini par nous dire que, laissée à elle-même, elle n’est pas bien sûre si elle aurait le courage d’aller jusqu’au bout. Son entêtement était surtout exagéré par la résistance des parents. Nous espérons, en nous adressant à l’obsession fondamentale de la honte, modifier ces conceptions secondaires.

Nos prévisions se sont heureusement réalisées, et nous crovons être parvenus à éviter à cette jeune fille une grosse sottise. Chose singulière, nous avons été consultés en même temps pour trois cas à peu près du même genre, relatifs à des jeunes filles qui s’entêtaient à faire des mariages évidemment absurdes. Le premier cas nous a surpris en nous prenant au dépourvu, et nous avons eu tort de répondre aux parents que cette question ne nous regardait guère, et nous ne savons ce qui est arrivé. Dans le second cas, il s’agissait d’une hystérique qui avait évidemment une idée fixe délirante : elle était facilement hypnotisable et a été fort bien guérie par la suggestion. Dans le troisième cas, il s'agissait de cette scrupuleuse Byl...et les choses étaient beaucoup plus délicates. Nous avons d’abord eu un succès facile en la faisant entrer à l’hôpital, en la soignant comme une malade. Elle a été très surprise de se voir traitée, sinon en folle, au moins en malade par des gens qu’elle trouvait en apparence assez raisonnables. Le changement, l’étonnement de rencontrer de la bienveillance

LES OBSESSIONS DE L'AMOUR

l’ont secouée, et en quelques jours elle a perdu les sentiments d’incomplétude fondamentaux, elle s’est jugée plus sainement et elle a renoncé à son mariage insensé. Les parents ont eu le tort de la reprendre aussitôt et elle n’a pas tardé à avoir une rechute.

Nous avons recommencé le traitement en la traitant avec plus de sévérité, en la forçant dans des séances régulières d’exercer son attention, sa volonté, sa mémoire: un simulacre d’hypnotisme et de suggestion qui n’a jamais aboutinous a rendu service. Lesprogrès ont été plus lents, mais plus sûrs, elle a perdu son hésitation, sa timidité, sa honte d’elle-même, et elle a oublié plus sérieusement l’amour qui en était la conséquence. Un petit détail singulier : lorsqu’elle était déjà tout à fait bien, ses parents ont éprouvé le besoin de la mener se confesser, et l’émotion lui a causé immédiatement une jaunisse qui a d’ailleurs guéri en huit jours. C’est un des cas les plus nets d’ictère émotif que nous ayons vu. Cela indique l’extraordinaire sensibilité de son système nerveux. Il faudra bien des précautions pour qu’elle se maintienne sans rechute plus ou moins grave.

Observations 182 et i83. — Obsession amoureuse par besoin

de direction. — Antécédents héréditaires, désordres, excentricités, direction sévère, sentiment d’isolement.

Si l’on veut un ‘jour entreprendre une psychologie bien difficile, la psychologie de l’amour, il faudra connaître bien à fond nos malades scrupuleux, car ils fourniront les types de toutes les variétés de l’amour. Cette pauvre femme pleure son amant, elle est inconsolable de son départ et présente à ce propos tous les troubles de l’obsession continuelle. Vous voyez son aspect, ses costumes en désordre et de couleur voyante, son fard, ses cheveux teints. Il semble qu’elle ait une existence toute spéciale et que son regret amoureux trouve une explication toute naturelle dans son besoin d’une vie de désordre. C’est cependant là tout le contraire de la vérité.

Ce n’est pas tout à fait de la faute de la pauvre fille, si elle est excentrique et de mauvaise tenue ; son père était un grand buveur très exalté ; du côté de sa mère, l’aïeule, la grand’mère, la tante, trois cousins germains ont été aliénés. Quant à la mère elle 11’était folle qu’au moment de ses règles et elle n’a été enfermée à l’asile

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que trois fois. La pauvre femme a le droit d’être bizarre : dés la puberté, à quatorze ans, elle se montra complètement déséquilibrée, manie du suicide, morphinomanie, fugue, mariage absurde, abandon du mari, divorce, maison de correction, etc., etc.

Elle finit par rencontrer, à l’âge de vingt-deux ans, un individu intelligent qui la trouva jolie, s’intéressa à elle, en fit sa maîtresse à la condition qu’elle eût une tenue convenable. Il la traita d’une façon paternelle et sévère, il supprima la morphine, l'alcool, toutes les manies et tous les désordres; en un mot, il exigea la vie d’une petite bourgeoise rangée. Elle accepta tout avec délices, elle eut une conduite admirable, et se trouva la plus heureuse des femmes : « Ce sont les seules années de ma vie où j’aie pu dormir. » Voyez la suppression de l’insomnie comme des autres troubles nerveux par l’elFet de la direction. Que l’on ne pense pas, comme on le soutient aujourd’hui, qu’il s’agit uniquement de phénomènes génitaux, elle avait fait avant ce moment et elle fait encore depuis le départ de l’amant tous les excès avec satisfaction complète. Au contraire, elle avait infiniment moins d’excitation sexuelle pendant cette période et elle a raison quand elle nous dit qu elle ne tenait pas du tout à l’amant à ce point de vue et qu elle aurait eu exactement la même santé, même sans relations sexuelles. En un mot, c’était une déséquilibrée aboulique qui se portait bien, parce qu’elle était tenue et bien dirigée, voilà tout.

Il y a deux ans, son amant l’a quittée pour se marier; il l'a laissée à l’abri du besoin, elle s’est tenue assez' tranquille pendant quelque temps par souvenir de lui, puis tous les désordres ont recommencé, l’alcool, le haschich, la morphine, l’éther, etc., toutes les débauches possibles ont de nouveau envahi sa vie. Un désordre inimaginable en est résulté, et au milieu de tout cela se développe une obsession perpétuelle du besoin de son ancien amant, un regret fou, angoissant, qui fait qu elle l’appelle partout, sans oser cependant le rechercher. Elle ne demande qu’une chose c’est de ne plus penser à lui, elle prétend que cette pensée est la cause de toutes ses souffrances, quand en réalité l’inverse est bien plus vrai. L’obsession amoureuse a ici une forme spéciale et elle est l’expression d’un besoin de direction extrêmement fort chez une déséquilibrée, tout à fait incapable de se conduire elle-même.

La même forme d’obsession amoureuse se rencontre très fré-

LES OBSESSlOiNS DE L’A MOU U

quemment chez les obsédés ordinaires qui ont été soulagés ou guéris par l’influence d’une personne. Voici une femme de 4oans,

IMii..., dont nous ne dirons que deux mots. C’est une ancienne obsédée avec phobie des couteaux et obsession d’homicide à forme banale. Elle a rencontré il y a un an un individu qui a prétendu la guérir par l’hypnotisme. 11 ne l’a pas hypnotisée du tout, vous savez qu’on ne parvient pas à ce phénomène chez les psychasthéniques ; il l’a remontée et l’a dirigée en exerçant son attention, il l’a presque guérie ; mais la pauvre femme ne peut plus continuer. Elle est mariée, elle n’a aucune envie de quitter son mari, d’autre part l’hypnotiseur ne veut à aucun prix se charger d’elle et n’a jamais songé à la prendre comme maîtresse. Cependant, elle sent qu’elle ne peut plus se passer de lui, elle va le voir constamment si bien qu’elle se fait renvoyer. Une obsession amoureuse toujours par besoin de direction a remplacé la précédente.

O user v ati on 1 84 - — Maladie de l’isolement. — Obsession amoureuse, cessation de direction.

Voici bien le cas le plus bizarre de ces besoins de direction chez ces pauvres débiles. Cette pauvre femme, Ck..., âgée de 4i ans, est en ce moment absolument affolée par toutes sortes d’obsessions hypocondriaques; elle a des souffrances invraisemblables de tous les organes, des maux de tête, des fatigues, des maux de reins, des angoisses avec le sentiment qu’elle ne guérira jamais, des troubles du sentiment de la personnalité, elle sent la peur de perdre son moi, l’incapacité de fixer l’attention ou la volonté, le sentiment perpétuel de dédoublement, « de lutte lamentable en elle-même, de division d’un pauvre être qui se cherche », d’émotivité, d’angoisse, de manie d’indécision et d’interrogation, etc., etc. C’est une sorte d’affolement où tous les symptômes psychasthéniques se mélangent confusément et s’excitent les uns les autres. Qu’est-ce qui a déterminé un pareil désordre?

Antécédents ordinaires, névropathe émotive aggravée par la fièvre typhoïde à vingt-trois ans, par les accouchements, par l’influcnza, série d’obsessions antérieures, en particulier la crainte du suicide et la phobie des cordes. Cette femme est surtout très malheureuse depuis la mort de son mari qui l’a laissée isolée à

Les obsessions de la honte

trente-deux ans. A l’âge de trente-cinq ans, elle rencontre dans son petit village une ancienne maîtresse qu'elle avait eue à la pension : cette femme, de dix ans plus âgée qu’elle, était une malade du même genre avec des manies de propreté et la saleté comme conséquence, très désordonnée et également très malheureuse. Ck... remarqua les manies de son ancienne maîtresse, elle lui en fit des reproches, la gronda, l’encouragea doucement, et la força à se tenir proprement.

Celle-ci, de son côté, comprit bien les faiblesses de Ck..., elle calma ses appréhensions, la força à se risquer dans les rues, supprima ses phobies. Les voici ravies l’une de l’autre : elles se dirigent et se soutiennent mutuellement, comme l’aveugle et le paralytique, et grâce à cet appui mutuel elles restent parfaitement raisonnables pendant cinq ans.

Un malheur terrible a tout perdu : une domestique renvoyée s’est permis de lancer contre ces deux vieilles femmes une accusation détestable. Leur amitié singulière qu’elle n’était pas capable de comprendre lui a paru louche et elle l’attribua à des motifs inavouables. Désespoir des deux femmes, remords, scrupules, et pour conserver leur réputation qu’elles croient sottement compromise, séparation. Vous en voyez le beau résultat. Allons, ce serait faire œuvre pie que de réconcilier ces deux pauvres femmes qui s’aidaient mutuellement dans la vie et qui sont devenues indispensables l’une à l’autre.

Observation i85. — Obsession amoureuse. — Besoin de direction

et besoin d’excitation.

Les obsessions amoureuses ne semblent pas toutes relever d’une explication aussi simple que les précédentes, le besoin d’être aimé ne se confond pas toujours avec le besoin de direction. 11 est nécessaire de distinguer ces nuances si l’on veut entrer dans la psychologie de l’amour et dans l’interprétation des obsessions.

Voici en effet une femme de 3i ans, Sim..., dont l’état mental serait peu clair si on se bornait à la comparer aux types précédents. C’est aussi une amoureuse folle, malade parce qu’elle a été renvoyée par son amant. Ce sont les mêmes scènes de désespoir, la même pensée perpétuellement fixée sur le même sujet,

Les obsessions de l’amouh

elle croit sans cesse parler avec ce personnage, elle ne s’occupe que de lui et se désintéresse de toute la vie réelle. Elle rêve qu’elle peut se dévouer pour lui, le sauver de grands dangers, être la chose la plus infime auprès de lui. « Je voudrais être un encrier de son bureau, pour le voir, l’entendre »

Elle a des impulsions à retourner chez lui pour se faire renvoyer de nouveau, elle ne mange plus, elle ne dort plus et au milieu de tout ce désordre elle a conservé la conscience claire du ridicule et du danger de cette passion ; mais cette lutte augmente seulement sa souffrance. Sur tous ces points elle est absolument identique aux cas précédents.

Mais où la différence commence, c’est quand on examine sa conduite antérieure, et le genre de service qu’elle demandait à son amant. On ne peut plus dire qu’il s’agisse d’une femme toujours déséquilibrée, incapable de se conduire seule, qui a trouvé chez l’amant une direction nécessaire et qui retombe dans le désordre parce qu’elle est seule. Loin de là, c’est une femme en apparence très bien équilibrée qui travaille beaucoup, qui dirige des employés, qui est même connue comme sachant se faire obéir de tous et comme capable de mettre tout en ordre. Ces facultés de direction d’ellc-même et des autres étaient parfaitement développées avant qu’elle ne connut son amant ; elles n’ont pas été modifiées pendant qu’elle le fréquentait, elles subsistent encore aujourd’hui et il est bien évident que son amant ne l’a jamais dirigée. Vous voyez donc que ce besoin angoissant de voir une personne déterminée ne semble pas répondre à la même lacune que précédemment et qu’il y a des variétés dans le besoin d’être aimé.

Avant d’étudier l’état mental de cette malade, nous voudrions dire quelques mots sur celui de sa mère à laquelle elle ressemble beaucoup. La mère de Sim. . . qui vient de mourir il y a peu de temps a laissé dans l’esprit de tous ceux qui l’ont connue un souvenir terrifiant. Il paraît que la pauvre dame était absolument épouvantable : elle avait la manie de l’autorité poussée jusqu’au délire, elle ne tolérait pas chez ses parents, chez son mari, chez aucune des personnes qui l’approchaient, un geste, un mot, une idée qu’elle n’aurait pas dicté.

Elle s’occupait de tout, avec une activité fiévreuse et en apparence assez raisonnable, elle voulait que tout fût organisé patelle, jusque dans les plus petits détails, et se livrait à des scènes de violence dès qu’elle sentait la moindre divergence. Elle battait

le mari el les enfants, s’ils faisaient mine de lui résister, elle insultait grossièrement tout le monde et se montrait en un mot d’un égoïsme implacable.

Mais en même temps, et c’était le côté comique de la situation, elle avait un besoin également fou d’être aimée par tout le monde et plus elle avait martyrisé les gens, plus elle aurait voulu être aimée d’eux. Si bien que le sujet ordinaire de ses conversations était toujours le même : « elle s’épuisait de fatigue, disait-elle, pour ses enfants, pour toute sa famille et n’était pas aimée en retour. » Si une personne, une de ses filles surtout, manifestait la moindre affection pour une autre personne, elle devenait jalouse et souffrait cruellement. Ce sentiment s’exercait surtout à propos de son fils. Elle avait pour lui une passion folle qui n’était guère payée de retour. Elle lui faisait des cadeaux, le comblait de prévenances, lui faisait vraiment la cour à un tel point que ce jeune homme peu respectueux quitta la maison en disant que les façons de sa mère à son égard étaient répugnantes. Vous voyez donc déjà chez la mère un caractère très curieux, très amusant à analyser, fait d’autoritarisme avec apparence de volonté forte et de besoin d’être aimé.

Nous retrouvons chez la fille un caractère analogue, avec une légère atténuation ; elle a un souvenir si odieux du caractère de sa mère qu’elle réduit ses instincts autoritaires de peur de lui ressembler.

Il y a, chez ces personnes, un premier point que nous avons déjà analysé, c’est le caractère autoritaire : nous avons montré déjà à plusieurs reprises que la force de la volonté n’y est qu’apparente. Ce sont des gens dont les croyances, l’attention, la volonté ne peuvent subsister que dans un milieu moral spécial, caractérisé par une grande uniformité, que la contradiction fait souffrir en détruisant leur synthèse mentale si instable et si difficile à rétablir. Chez Sim... comme chez sa mère, on retrouve bien des signes de cette faiblesse de volonté, la difficulté qu’elle éprouve pour prendre goût à ce qu elle fait, la rêvasserie perpétuelle, les manies mentales, le besoin de la perfection, les doutes, les scrupules, etc. Mais si nous comprenons leur autoritarisme, on peut se demander ce que signifie leur besoin d’être aimé : puisque ces gens-là obtiennent dans leur milieu l’uniformité morale qu’ils désirent par la violence, puisqu’en réalité ils parviennent a ce qu ils veulent, puisque d’autre part ils ont une force

LES OBSESSIONS DE L’AMOUR

suffisante pour mettre ainsi de l’ordre dans leur vie, que demandent-ils aux autres quand ils veulent être aimés ?

Il est évident que le besoin de direction existe tout de même chez eux; ils sont volontaires, mais avec effort; ils maintiennent l’ordre dans leur vie en se torturant eux-mêmes et ils voudraient au moins, sur certains points, se laisser aller. Sim... depuis sa première enfance a eu une série de passions folles pour des maîtresses, des camarades et quelques-unes de ces lettres expriment assez bien ce sentiment. Permettez-nous d’en reproduire des passages à titre de document psychologique. « Aussi loin que je me souvienne, nous dit-elle, toutes les sottises ou toutes les bonnes actions que j’ai pu commettre viennent de la même cause, une aspiration à un amour parfait et idéal où je puisse me donner tout entière, confier tout mon être à un autre être, Dieu, homme ou femme, si supérieur à moi que je n’aurais plus besoin de penser à me conduire dans la vie, ni h veiller sur moi. Trouver quelqu’un qui m’aimerait assez pour se donner la peine de me faire vivre, quelqu’un à qui j’obéirais aveuglément et en toute confiance, sure qu’il m’éviterait toute défaillance et me mènerait tout droit, très doucement et avec beaucoup d’amour, vers la perfection, qui m’élèverait avec lui toujours vers le bien et le beau où j’aspire et ne puis parvenir n’ayant pas la force d’éviter les tentations Combien j’envie l’amour idéal de Marie-Made-

leine et de Jésus : être le disciple ardent d’un maître adoré et qui en vaut la peine ; vivre et mourir pour son idole, croire en lui sans aucun doute possible, tenir enfin la victoire définitive de

l’ange sur la bête me tenir dans ses bras si enveloppée, si

petite, si blottie sous sa protection, et tellement à lui que je n’existe plus... » N’est-il pas curieux de relever des paroles cl’une telle humilité et d’une telle douceur chez des personnes horriblement exigeantes et autoritaires. On voit bien comment leurs façons autoritaires ne sont qu’un masque pour dissimuler leur faiblesse : elles seraient trop heureuses d’être toujours très douces, si tout l’univers ne pensait que pour elles : c’est malgré elles qu’elles sont méchantes. On retrouvera cette même douceur infinie chez les fanatiques religieux qui veulent être adorés de leurs victimes quand ils les brûlent. On peut donc dire qu’en partie le besoin d’être aimés que l’on constate chez ces malades a la même origine que précédemment.

Mais l’explication n’est pas suffisante, parce qu’en réalité l’a-

mant de Sim... ne remplissait pas du tout ce rôle de direction morale, ne lui donnait aucun conseil et ne dirigeait rien du tout. 11 faut arriver h un autre fait très important chez ces malades. Pourquoi donc le mari de cette femme qui est très raisonnable et très énergique ne lui sullit-il pas? C’est que ce mari a eu peu d’éducation, qu’il est peu instruit et peu brillant, qu'il lui parle peu et qu’il ne l’amuse pas : « Seule je m’ennuie, mon mari ne fait pas travailler ma tète suffisamment, il ne sait rien, il ne

m’apprend rien, il ne m’étonne pas Je me connais moi-même,

j’ai épuisé le cercle de ce que je peux penser, j’ai besoin qu’on me donne de nouvelles idées, de nouvelles impressions, d’autres émotions, mon mari n’a que du bon sens ordinaire, cela m’assomme... Un mari devrait toujours être supérieur à sa femme. » Et surtout, le mari étant très bon, très dévoué avec elle, « il ne sait pas me faire souffrir un peu. On ne peut pas aimer quelqu’un qui n’est pas capable de vous faire souffrir. »

D’autre part, qu’est-ce que l’amant a donc été pour exercer sur elle une si vive impression ? Voyez cette description toujours dans une des" lettres de la malade : « C’est un homme étonnant, jamais je ne lui ai vu une minute de trouble, d’émotion, de pitié, de bonté, de laisser-aller; toujours maître de lui, persifleur, taquin, et froid à vous faire mourir de chagrin. Avec cela un toupet, un sang-froid, une finesse d’esprit et une vivacité d’intelligence qui me faisaient perdre la tête ; il avait le talent de vous arrêter au moindre élan et de vous faire rentrer dans la gorge toute phrase un peu sentimentale, tellement que, n’importe quelle torture morale ou quelle humiliation il m’ait infligée, jamais je n’ai pu verser une

larme devant lui » En somme son amant a étonné cette petite

femme, ce qui n’était pas bpen difficile ; il lui a exhibé des théories philosophiques et politiques qu’elle n’avait jamais entendues dans son milieu ; en outre, il a trouvé le moyen de la faire souffrir en la traitant avec une brutalité sans égale, elle qui était toujours habituée à tant d’égards. Enfin il faut bien ajouter quelque chose des phénomènes génitaux proprement dits que l’on veut considérer souvent comme essentiels. Et bien si on se place au point de vue de la sensation précise, cette femme reconnaît, avec regret il est vrai, qu’elle n’a jamais été satisfaite par son amant, qui n’avait aucun égard pour elle et ne se préoccupait que de lui-même. Elle avait la satisfaction bien plus complète dans son ménage. Mais il y avait autour de celte sensation bien autre chose, la peur, le

LES ORSESSIONS DE L’AMOUR

remords, une émotion intense qui lui serrait la gorge et qui rendait la chose beaucoup plus pimentée qu’avec son mari. « Surtout je n’avais pas ce sentiment si pénible de prévoir exactement le geste qui va arriver à chaque moment. » Ce qu’il y avait de plus important dans l'amour n’était pas l’amour, mais des émotions et surtout la nouveauté.

En un mot, quelle différence y a-t-il entre le mari et l’amant ?Le mari n’apportait pas d’idées nouvelles, pas plus que de gestes nouveaux, il n’étonnait pas, ne faisait pas souffrir, n’émotionnait pas. L’amant était nouveau dans ses actes et dans ses idées, il étonnait, il émotionnait et il faisait souffrir. Tout cela peut se résumer par le terme d’ excitation . Ce que l’amant apportait c’était une excitation violente qui ne tenait pas uniquement h l’acte sexuel mais à tout un ensemble de phénomènes physiques et moraux.

L’excitation est un phénomène essentiel chez les abouliques : ces malades se sentent toujours déprimés et ils souffrent de cette dépression. Sans doute ils arrivent à se rendre la vie tolérable en étant autoritaires, en rendant homogène le milieu où ils doivent vivre, en se faisant diriger ; mais ils restent malheureux, parce qu’ils ne peuvent pas relever leur niveau mental jusqu’à obtenir la jouissance du présent, ce qui est le seul remède de l’ennui. Ils ne savent pas se tendre eux-mêmes, et alors ils cherchent cette tension de tous côtés ; s’ils la trouvent dans l’alcool ou dans la morphine, ils seront alcooliques ou morphinomanes, s’ils la trouvent dans l’amour divin et dans l’émotion religieuse, ils auront un délire mystique, mais s’ils trouvent dans une personne humaine cette cause d’excitation ils seront amoureux et quand cette personne les abandonnera, ils auront les mêmes désordres qu’un morphinomane privé de piqûre, et l’obsession amoureuse ne tardera pas à se constituer.

Cela est tellement vrai que cette femme a déjà passé par plusieurs tentatives de ce genre, elle a eu de l’exaltation religieuse, et retrouvait dans la communion la même excitation qu’elle a cherchée ensuite dans les rapports avec son amant. Sa mère qui était identique, vous le voyez, a eu des passions folles pour la littérature, et s’excitait parla poésie. Celle-ci a déjà eu les mêmes passions pour le travail, c’est maintenant le même phénomène qui s’est passé quand elle a cédé à ce personnage. Nous croyons que notre interprétation est plus large et plus réelle que celle qui, dans une pareille aventure, rattacherait tous les phénomènes à des troubles du besoin sexuel.

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