LES FUGUES ET LES CRISES DE DIPSOMANIE
d’une manière irrésistible à accomplir toutes sortes d’actions, des vols, des suicides, des homicides mais, en règle très générale, ils n’accomplissent en réalité absolument rien, si bien que d’ordinaire, il n’y a guère à se préoccuper au point de vue pratique du danger de ces impulsions. Presque toujours quand une impulsion criminelle s’exécute c’est qu’il s’agit d’une autre maladie : épilepsie ou très souvent hystérie. Le psychasthénique exécute peu et très incomplètement : il y a donc ici une exception remarquable pour le dipsomane.
"N oici l’explication que nous en proposons ; la différence tient surtout à l’absorption de l’alcool. Au début le malade hésite dans 1 exécution de son impulsion absolument comme tous les autres obsédés ; il n’est pas du tout décidé à chercher l’ivresse, il cherche une excitation, et il croit la trouver facilement dans quelques gouttes d’alcool. De même que dans les autres impulsions, il se bo me à commencer une petite partie de l’action ; mais l’alcool détermine une ivresse qui change les conditions mentales, qui supprime la rumination, l’hésitation, qui transforme l’esprit du psychasthénique en déterminant un rétrécissement du champ de la conscience analogue à celui de l’hystérique. L’individu devient suggestible et exécute jusqu’au bout l’impulsion commencée.
Observation 193 bis. — Fugues et crises de dipsomanie. — Diagnostic des fugues, sentiment de dépression, impulsion à marcher et à boire, amnésie, la crise se rapproche de l’hystérie.
Il y a deux ans, nous nous sommes beaucoup intéressés aux fugues et nous en avons étudié plusieurs cas très remarquables. A ce propos, nous avons établi une classification des diversés espèces de fugues. Si vous vous en souvenez, nous admettions trois groupes : i° les fugues épileptiques, caractérisées d’abord par les symptômes épileptiques, petites convulsions au début, sommeil à la fin, et surtout par l’inconscience, l’inintelligencedusujet; 20 les fugues hystériques, avec l’adaptation intelligente pendant la fugue et surtout l’amnésie consécutive et le retour des souvenirs pendant le sommeil hypnotique; 3° les fugues psychasthéniques avec mémoire consécutive, impulsions conscientes pendant l’accès et encore satisfaction après l'exécution de l’impulsion. Il est bon de vous rappeler, et nous l’avions dit déjà d’ailleurs, que toutes les
LES OBSESSIONS DU CRIME
classifications, en médecine surtout, ne doivent pas être prises trop au pied de la lettre et qu’elles établissent des divisions beaucoup trop brutales au milieu de phénomènes qui se suivent en variant d’une manière continue. Si nous hésitions à croire qu’il y a beaucoup d’intermédiaires entre ces trois variétés de fugues, nous n’aurions qu’à étudier et à chercher à classer le cas de ce garçon.
Cet hommede 3y ans, Byi..., présente surtout depuis le moisde janvier des troubles bizarres qui bétonnent lui-même. Au milieu de la nuit, il est prisd’un trouble, cl’une tristesse ; il luipassedes ombres devantlesyeux, il sentdes douleurs à la nuque etaux tempes et il éprouve le besoin irrésistible de sortir. A peine dehors, dès qu'il a franchi la loge du concierge, il a l’esprit plus libre, moins sombre. Mais il est envahi par la pensée obsédante de boire, il sent que la boisson lui fera du bien, qu elle va le remettre ; il court au premier cabaret, prend un verre de vin, le vide sans rien dire. Quelquefois cela suffit pour que l’impulsion soit terminée, seulement les choses recommenceront de la même manière, trois ou quatre fois dans la journée. Souvent il n'en est pas ainsi et il lui faut recommencer la même cérémonie dans quatre ou cinq cabarets différents. Dans ce cas, à l’impulsion de boire s’ajoute l’impulsion à marcher et il s’en va chercher ces cabarets à de grandes distances. Il tient à marcher à pied, de préférence au milieu de la chaussée ; pendant cette marche, il tient la tête baissée et il rumine de tristes pensées sur la mort de sa mère et celle de son frère qui sont survenues récemment.
Vous voyez qu’il peut raconter tout cela et qu’il garde par conséquent delà fugue un souvenir assez complet; nous devrions donc dire qu’il s’agit d’une fugue psychasthénique et, dans ce cas particulier, d’une crise de dipsomanie. Mais voici des détails embarrassants : la crise commence par la sensation de coups sur la nuque, par l’obnubilation; il y a au début quelques convulsions de la face, la bouche s’ouvre et se referme malgré lui, il devient très rouge. La fin de la crise est suivie d'un phénomène assez particulier : il faut qu’il se couche et qu’il dorme d'un sommeil profond près d’une demi-heure, souvent il se réveille de ce sommeil par un cri et il est tout en nage. Ces caractères nous font penser maintenant à la fugue épileptique. Nous ne nous y arrêterons pas trop car les actes pendant la fugue sont bien intelligents et coordonnés pour des convulsions épileptiques.