‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 147 sur 201 · LES FUGUES ET LES CRISES DE DIPSOMANIE · texte numérisé non relu

LES FUGUES ET LES CRISES DE DIPSOMANIE

Voici un autre détail. Il lui est arrivé deux fois de perdre pour ainsi diré conscience au milieu de sa fugue, il ne sait plus ce qui lui arrive à partir d’un certain point, il reprend conscience ou il se réveille, beaucoup plus loin. Ainsi, il se souvient qu’il est parti de chez lui, puis il ne sait plus ce qu’il a fait, et il se retrouve h la cascade du bois de Boulogne. Cette aventure lui est déjà arrivée deux fois. Eh bien, on peut déterminer chez lui un état de sommeil hypnotique, incomplet il est vrai, dans lequel il retrouve très bien le souvenir de ces deux fugues: il voit qu’il a été entraîné par des cochers à jouer une manille, qu’il a failli être écrasé par une voiture, qu’un charbonnier, son voisin, l’a aidé à rentrer. Ajoutons qu’il se souvient de s’être déchiré la main dans un de ces états sans en lien sentir: d’ailleurs même en dehors des fugues, il a peu de sensibilité à la douleur surtout à gauche.

Vous voyez bien par ces détails que ce cas est intermédiaire entre les trois groupes de notre classification. Pour préciser, il faut voir de quel groupe il se rapproche le plus au cours de l’évolution. Nous éliminons l’épilepsie qui est peu nette, le sommeil consécutif peut aussi tenir à l’ivresse. Il nous semble que l’impulsion dipsomaniaque d’abord très consciente au début tend à devenir subconsciente et à amener des fugues avec amnésie et nous dirions, en résumé, que la fugue tend à en prendre les caractères hystériques.

Comment se sont développés ces accidents ? La mère avait des crises d’hystérie, un frère vient de mourir aliéné, dans un asile. Le malade avait des cauchemars et parlait en dormant dans son enfance ; il eut des fièvres intermittentes à 20 ans. Par malheur, il se mit marchand de vin à 3o ans et prit l’habitude de boire. Il cessa bien vite ce métier à 32 ans, mais le métier de valet de chambre qu’il prit alors lui déplaisait; il regrettait d’être enfermé et aspirait à pouvoir.se promener au grand air. Nous voyons se constituer en somme deux désirs, deux tendances: celle de boire et celle de marcher qui semblent jusqu’à ce moment normales. Surviennent des émotions, la mort de sa mère et celle de son frère qui l’ont beaucoup affecté, et depuis ce moment il est de moins en moins capable de résister à ces deux passions dominantes. L’hérédité et probablement l’alcoolisme, puis les émotions préparent un état hystérique que nous surprenons à ses débuts.

Ici, il y a une indication thérapeutique très nette : si ce garçon

LES OBSESSIONS DU CKIME

s’abstenait complètement des boissons alcooliques, aumoinsquand il le peut, en dehors des crises où il perd conscience, il aurait fait un grand pas vers la guérison.

Observation 194. — Impulsions génitales. — Antécédents héréditaires, manies de la conjuration, obsessions de honte , manie de la

tentation.

Les autres impulsions différentes de la dipsomanie présentent plus nettement les caractères propres aux scrupuleux : nous retrouvons les hésitations, les manies des précautions et surtout l’absence d’exécution dans l’observation suivante de Vob..., cette jeune fille de vingt-deux ans. Il y a ici des antécédents héréditaires notables, une grand’mère paternelle atteinte de mélancolie anxieuse, le père colère, violent, très déséquilibré, une cousine atteinte d’hystérie délirante. Trois garçons de cette famille n’ont aucune tare, la jeune fille qui ressemble beaucoup au père semble hériter des névroses de ce côté de la famille. Elle était intelligente, et présentait peut-être trop d’excitation intellectuelle dans son enfance; les troubles ont commencé à l’époque de la puberté vers quatorze ans. Elle a eu des tics, des grimaces à la figure et la manie de se ronger les ongles jusqu’au sang.

On la surprenait se parlant toute seule et répétant : «Non, non, arrière Satan. » Elle finit par avouer qu’elle était tourmentée par la pensée de ne pas bien accomplir ses devoirs religieux, de commettre des sacrilèges en communiant mal: il lui semblait qu’elle perdait la foi religieuse. Ce sont là des sentiments d’abaissement, de trouble des croyances, de mécontentement de soimème qui sont si fréquents au début de la psychasthénie. Puis Vob... passa des années à gémir sur sa malhonnêteté, sur l'idée ou le remords du vol, « elle était, disait-elle, capable de combiner des plans pour voler les gens, capable de se montrer très indélicate » ; elle avait en même temps beaucoup d’agitation et d angoisse.

Le de rnier trouble qui s’est développé depuis trois ou quatre ans a rapport à la conduite sexuelle et se présente non sous forme de remords, mais sous forme d'impulsions. 11 lui semble qu elle est poussée à faire des choses pas convenables, elle croit qu elle va constamment se masturber, et avant de se coucher elle

LES IMPULSIONS AU SUICIDE

passe des heures à coudre sa chemise et ses draps, à attacher ses mains. La voici cjui ne veut plus se rencontrer avec ses frères, prétendant qu’elle ne pourra pas résister, qu’elle regarde leur culotte et qu elle va la déboutonner si on ne l’attache pas. Il est nécessaire, dit-elle, de l’enfermer dans un couvent, car jamais elle ne pourra attendre jusqu’au mariage sans se mal conduire.

Il est à remarquer que l’obsession criminelle, analogue dans ses grands traits à toutes celles que nous avons déjà étudiées, se présente non sous forme d’idées ou de remords, mais sous forme d’impulsion présente, cette jeune fille prétend qu’elle sent ses bras s’avancer, qu elle esquisse des mouvements. On a même dit qu’il y avait à ce propos des hallucinations kinesthésiques, capables de servir de point de départ à l’impulsion. Nous croyons que ces petits mouvements sont toujours extrêmement légers, qu’ils n'aboutissent absolument à rien et que le sujet les fait lui-même presque volontairement pour se prouver qu’il a une impulsion. C’est une sorte de manie de montrer l’impulsion bien plutôt que ce n’est une véritable hallucination kinesthésique.

Observations 195, 196, 197, 198. — Impulsions au suicide. — Fréquence de celte obsession impulsive, phobie de la mort, idée du suicide comme interprétation de l’ agoraphobie ; — besoin de direction et terreur de l’isolement ; — fatigues, sentiment de désespoir — inquiétudes, sentiments d’incomplétude, manie de l’extrême.

Nous choisissons au milieu de beaucoup d’autres ces quatre malades qui sont tourmentées par une impulsion des plus vulgaires, l’impulsion au suicide. On retrouve, en effet, cette impulsion chez un très grand nombre de malades ; il est bien rare qu’à un moment donné le scrupuleux n’ait pas passé par ce tourment. Nous ne signalons que les détails intéressants particuliers à chaque malade parce que vous retrouveriez, dans chacun d’eux, tous les phénomènes que nous avons déjà souvent décrits.

Rel..., femme de 35 ans, semble avoir été amenée à l’état psychasthénique par l’affaiblissement consécutif à des hémorragies ; elle a eu il y a cinq ans des hémorragies, répétées de l’estomac dépendant évidemment d’un ulcère. On sait que l’ulcère de l’estomac a des rapports étroits avec l'hystérie, cependant nous ne voyons pas ici de démonstration bien nette de cette relation. La

LES OBSESSIONS DU CRIME

malade resta un an couchée, cl se releva encore très faible, elle ne pouvait se tenir debout et ne pouvait sortir sans éprouver de grandes terreurs. C’était en somme une forme d’agoraphobie sursurvenue, comme cela est fréquent, à la suite du sentiment de faiblesse. Quand elle chercha à s’expliquer cette terreur que lui causait la marche au dehors, elle se forgea peu à peu la pensée suivante : « c’est qu’il y a non loin de sa maison à la campagne une petite rivière que l’on doit traverser sur un pont et que dans sa faiblesse elle risque de vaciller et de tomber à l’eau si elle traverse le pont ». Depuis quatorze mois, cette idée s’est modifiée, la malade prétend être poussée à se jeter à l’eau dans cet endroit, et elle n’ose plus sortir de peur d’être attirée par la rivière et de s’y précipiter volontairement. <c Vous ne voyez pas, dit-elle, que ma marche et mes yeux se tournent toujours de ce côté». L’idée de suicide est donc dans ce cas une forme dérivée de la phobie, elle ressemble au vertige qui pousse à faire ce que l’on redoute le plus. Elle s’est développée comme une sorte d’interprétation de l’agoraphobie.

Nous pouvons rapprocher de cette malade cette jeune femme de 33 ans, Er..., c’est une aboulique, une timide, quia la peur de la solitude, le besoin d’être dirigée constamment. Elle voudrait que son mari ne la quittât jamais, et se désole quand il la laisse seule en partant pour son bureau. Tout s’est aggravé depuis une maladie du mari survenue l’année dernière, elle a eu peur de le perdre, et s’est accrochée à lui d’une manière désespérée. Quand il est présent, tout va bien, il n’y a plus la moindre obsession, ni le moindre trouble ; mais dès qu’il s’en va, angoisses, battements de cœur, terreur folle, et surtout sentiment d’automatisme. « 11 n'est plus là pour me retenir, je ne sais ce que je ferais. » Dans ces conditions se développe l’obsession de la mort qu’elle redoute le plus et l’idée qu’elle est poussée à se tuer. Cette idée remplit toute la journée, jusqu’au retour du mari.

La genèse de l’idée de suicide n’est pas du tout la même chez Ili..., femme de 47 ans. Cette femme assez raisonnable jusqu’à 3o ans, s’est mariée, elle a eu cinq enfants ; son mari vient d’avoir le bras écrasé dans une machine et pour se consoler il s’est mis a boire. Sa femme a dû soutenir un procès pour obtenir une indemnité, elle doit lutter contre le mari qui devient délirant,

LES IMPULSIONS AÜ SUICIDE

elle est épuisée, désespérée : l’idée de suicide s’est développée naturellement à la suite de ces trop grands malheurs et de sa misère. Il n’y a de pathologique que la forme revêtue par l’idée : cette femme prétend qu’elle ne veut pas se tuer, mais qu’elle y est poussée malgré elle « comme si quelque chose la jetait dans un trou noir ». En somme, c’est le sentiment d’automatisme qui s’ajoute à une idée inspirée naturellement par sa situation.

Cette jeune femme de 3o ans, Wks..., ne devrait pas arriver à l’idée du suicide car elle est au contraire très heureuse, plus heureuse que jamais. Elle a eu une petite fille à l’âge de 23 ans et a toujours été désolée de la situation irrégulière de cette enfant. Il y a deux ans, elle vient d’épouser en justes noces le père de l’enfant. Tout est donc pour le mieux et en effet elle convient qu’elle n’a jamais eu autant de raisons pour être heureuse.

Mais c’est une pauvre femme qui n’a jamais su être contente de rien ; depuis l’apparition des règles à treize ans, elle se cherche des motifs d’inquiétude, elle a eu la peur des couteaux, les remords de conscience, la peur de voler en rendant la monnaie, la manie de présages. « Si je suis gaie le vendredi, c’est que je mourrai le dimanche. » Elle n’a jamais pu avoir un sentiment complet, et, remarque que nous relevons en passant car elle nous intéresse, elle n’a jamais pu arriver à la jouissance complète avec son amant. Il semble que ce mariage qui comblait tous ses vœux l’ait encore attristée. Elle se fait des reproches pour avoir eu sa petite fille avant le mariage et elle craint d’en recevoir le châtiment. De là l’idée qu’elle est poussée à tuer son enfant et à se tuer après. C’est ce qu’elle peut imaginer le plus dans sa manie des extrêmes. Comme nous l’avons vu souvent, l’obsession criminelle est la dernière forme de la manie de la honte de soi et de la manie de l’extrême, mais elle se présente ici sous une forme plus ou moins impulsive.

Il n’y a donc de vraiment remarquable que ce caractère impulsif: il est presque toujours très exagéré, car ces malades, en réalité, n’arrivent jamais à l’accomplissement de l’acte auquel ils se croient poussés. C’est un sentiment d’irrésistibilité plutôt qu’une irrésistibilité réelle et ce sentiment d’irrésistibilité nous paraît le développement d’un des sentiments fondamentaux de l’angoisse, du sentiment d’automatisme. Quand l’attention des

i.es obsessions du chime

malades se port e particulièrement sur le sentiment d’abaissement, d’incomplétude, quand ils sont plutôt poussés aux ruminations qu’aux agitations et aux angoisses, ils ont plutôt des obsessions sous forme de remords. Quand leur attention se porte plutôt sur le sentiment d’automatisme, quand d’autre part, ils ont plus d’agitation et d’angoisses que de manies mentales, ils arrivent à l’idée d’irrésistibilité et ils se croient poussés à accomplir des actes malgré eux. C’est ce qui les amène à ces manies d’exécution partielle que nous avons déjà signalées comme pour se faire peur à eux-mêmes.

Observations 19g, 200, 201, 202. — Les obsessions impulsives de l’homicide. — Fréquence de cette obsession, manie de l'extrême, crises de dépression, émotions, colères, sentiment d'automatisme ; — troubles gastro-intestinaux, phobie des couteaux ; — abaissement mental, sentiment d’étrangeté, doutes, manie de l’extrême.

De même que nous avons réuni facilement plusieurs malades tourmentés par l’obsession impulsive du suicide, nous n’avons qu’à choisir pour réunir plusieurs types de l’obsession impulsive de l’homicide.

C’est, en effet, une des plus banales parmi les obsessions de ce genre, puisque l’état mental des scrupuleux les porte à songer à des crimes, à croire qu’ils ne sont pas assez maîtres d eux pour résister à des tentations, et qu’ils se laisseront aller à des actions odieuses, il est tout naturel que l’acte criminel le plus simple, le plus odieux, celui de l’homicide, vienne sans cesse à leur esprit. En somme, l’obsession de l’homicide est toujours en rapport avec les mêmes conditions générales qui présidaient déjà aux obsessions précédentes, honte de soi, sentiment d’automatisme, manie de l’extrême. Il suffit de noter les modifications de détail qui surviennent dans l’évolution des différents cas.

Cette femme de 44 ans, Cos..., dont le père est alcoolique et la mère aussi probablement, a présentéla maladie du scrupule par accès. Elle a déjà eu deux accès graves l’un à seize ans, l’autre à vingt quatre ans. Ces deux premiers accès n’ont pas été très longs, ils se sont terminés en quelques mois. Dans l’intervalle elle restait presque normale : c’est là, comme vous le savez, un type d'évolution assez fréquent.

LES IMPULSIONS A L'HOMICIDE

L’un des accès précédents a été déterminé par la mort du père,

. et par l’émotion qui en était résultée ; l’accès actuel, est en rapport avec des querelles de ménage et peut-être avec le début de la ménopause. En dehors des causes ordinaires des obsessions nous notons des colères contre son mari. 11 semble que les angoisses et l’agitation banale des scrupuleux prennent chez elle l’aspect de l’émotion de la colère, ou du moins lui rappellent plus ou moins justement cette émotion. Les phénomènes physiologiques qui accompagnent les émotions et qui jouent un si grand rôle d’après la théorie de James et de Lange sont loin d’avoir une grande précision, et d’être distincts dans chaque émotion. Ils laissent à l’esprit une part d’interprétation considérable ; il est assez vraisemblable que tous les scrupuleux n’interprètent pas de la même manière ces dérivations viscérales diffuses qui constituent l’angoisse. L’un y voit de la peur, l’autre une agonie et une mort prochaine, celle-ci, préoccupée des querelles avec son mari, y voit de la colère. Ajoutez que cette idée doit modifier les symptômes émotionnels et rendre à chaque crise l’interprétation de plus en plus juste. Ces sentiments de colère se sont joints au sentiment banal d’automatisme et elle se croit capable de commettre les crimes les plus odieux; en particulier, comme toujours, elle se croit capable d’étrangler son enfant qu’elle aime le plus au monde. C’est ici que le traitement bromuré aura probablement beaucoup de succès en diminuant les réactions violentes qui servent de substratum à l’idée.

Chez cet homme de 5i ans, Bx..., arthritique et fils de goutteux, les phénomènes psychasthéniques surviennent visiblement h la suite de crises gastriques. Le trouble débute par une indigestion, puis le malade présente de l’atonie gastro-intestinale, il a la langue pâteuse, il sent un goût amer dans la bouche, et peu de temps après surviennent les maux de tête probablement par intoxication, puis les obsessions. Celles-ci, pendant des années, avaient la forme de la phobie classique du rasoir et des couteaux ; nous les avons souvent rencontrées. Plus tard, par évolution, ce fut l’obsession du suicide, sortant de la phobie du couteau, puis maintenant l’idée obsédante de couper la gorge à sa petite fille. Vous voyez l’idée de l’homicide qui sort en trente ans de la phobie des couteaux.

Au point de vue du traitement, il faut tenir compte de l’état gastrique. Nous serions curieux de savoir le résultat des lavages d’estomac, pratiqués dès le début des troubles gastriques.

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