‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 152 sur 201 · LES OBSESSIONS DU GRIMÉ A FORMÉ ÙE REMORDS · texte numérisé non relu

LES OBSESSIONS DU GRIMÉ A FORMÉ ÙE REMORDS

les remords d’une conduite immorale au point de vue sexuel, surtout chez les femmes qui en sont naturellement plus préoccupées. On est surpris des constructions imaginaires auxquelles elles parviennent.

Voici une fille de 32 ans, Pr..., qui est vierge, qui a toujours eu une telle timidité, une telle exagération de la pudeur qu’elle n’a jamais été exposée au moindre danger. Eh bien, elle se reproche jour et nuit d’avoir pratiqué des manœuvres pour se faire avorter.

Comment en venir à une pareille idée ? Elle a toujours été une craintive au point de vue génital, et elle est devenue plus timide encore à la suite d’une pleurésie il y a quelques années. Il y a quelques mois elle fut eiïrayée dans un couloir sombre par un domestique qui la bouscula un peu. Cette émotion lui fit du mal, il lui resta dans la tête une impression d’étrange, depuis il lui sembla qu’elle n’était plus naturelle, qu’elle n’avait plus sa volonté, et elle s’est mise « à discuter en dedans comme s il y avait en elle deux personnes ». Elle s’interrogeait sur cet homme, sur ce qu’il avait bien pu faire, et commença à se demander s il ne l’avait fécondée en la touchant; puis de ruminations en ruminations, comme les signes de la grossesse ne venaient pas, elle se demanda si elle ne s’était pas fait avorter, et maintenant la rumination sous forme d’interrogation s’est localisée sur ce problème. Les obsessions de remords viennent surtout chez les malades qui ont des ruminations : leur mécontentement d’eux-mêmes s’exprimant sous forme d’interrogation donne naissance à l’idée d’une faute dans le passé.

Observation 2 1 i. — Osbession du remords. — Manies de l’inlerro -

cjalion, crises d’ahoulie.

Nous voudrions vous dire quelques mots de cette pauvre dame parce qu’il s’agit de troubles de l’esprit très fréquents et très curieux.

Cette dame âgée de 3o ans, Kl..., se plaint d’être tourmentée par des obsessions qui ne lui laissent aucune trêve. Quand ces idées l’envahissent, elle sent partout dans son corps comme une faiblesse, ses jambes sont fatiguées comme si on les avait battues ; elle sent comme une Volonté étrangère qui s’empare d’elle, et la

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voici incapable de faire aucun travail, de poursuivre aucune idée autre que celle qui s’impose à elle. Celte idée lui donne des terreurs inouïes et des sortes de crises de nerfs dans lesquelles elle se débat pendant des heures. Notez que ces tourments durent déjà depuis quatre ans et qu’ils ont été précédés par une autre idée fixe qui avait déterminé des souffrances semblables pendant six ans. Voilà donc bien des années que cette pauvre femme est horriblement malheureuse.

Maintenant que la malade est sortie, nous pouvons vous dire qu’elle est l’idée qui la tourmente. Elle est obsédée par la pensée que son enfant n’est pas le fils de son mari. Elle cherche toutes les raisons qui peuvent la convaincre, elle calcule les dates, elle cherche des ressemblances dans le visage de l’enfant, elle se répète cent fois que l’enfant a sur la cuisse un signe noir comme son mari : rien n’arrive à la rassurer. Elle n’a pas la force de pousser le raisonnement jusqu’à la conviction, et n’a pas non plus le courage de renoncer au problème, et de se dire que la chose lui est indifférente.

L’idée précédente qui l’a obsédée pendant six ans avant celle-ci était en apparence toute différente. Pendant une grossesse elle avait entendu parler d’un homme qui s’était pendu et elle restait obsédée par l’idée de ce pendu.

On se tromperait, croyons-nous, si l’on s’en tenait à cette expression de ces deux idées, on n’en comprendrait pas la véritable nature. Quand elle s’interroge sur l’enfant, Ivl... a quelque raison de le faire, car pendant la grossesse elle a maintes fois songé à tromper son mari. Nous ne le lui reprochons pas, car elle l’a fait presque involontairement pour chercher un appui au moment où elle était tourmentée par l’idée du pendu. Cette idée de pendu elle-même cachait une autre pensée, la peur de se laisser aller à en faire autant, la peur de se pendre elle-même. Ces deux idées sont donc au fond celles-ci : le remords perpétuel d’avoir trompé son mari, la peur de se pendre. Il est intéressant de remarquer que ce sont deux idées obsédantes portant sur des actes du sujet et sur des actes mauvais. Ce sont là des obsessions toutes spéciales.

Les obsessions de ce genre qui présentent sans cesse à l'esprit du sujet le souvenir ou la représentation des actes mauvais qu'il a pu faire ou qu'il pourrait faire ont presque toujours des carac-

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tères qui leur sont propres. Elles sont constituées par des idées qui n’arrivent jamais à être complètes, c’est-à-dire qui ne déterminent jamais, quoi qu’en dise le sujet, ni acte réel, ni hallucinations, ni délire. Cette malade, Kl..., dit qu’elle se sentait poussée à se pendre, mais en réalité elle ne s’est jamais pendue et n’a même jamais fait une tentative de suicide qui fût sérieuse ; elle dit qu’elle croit voir un pendu, elle soutient que «c’est comme si elle le voyait», mais en définitive elle ne le voyait pas réellement et elle finit par en convenir. Elle délire si peu à propos de son enfant qu’elle a réussi à cacher au mari ses préoccupations. Ces idées étant incomplètes ne sont jamais achevées ni dans un sens, ni dans un autre. Le sujet n’arrive ni à les accepter, ni à les repousser. Il doute, il hésite, il interroge continuellement. Pour repousser ces idées, le malade invente des procédés, des sortes d’exorcismes qu’il répète sans cesse et il se perd dans d’interminables discussions qu’on a assez bien appelées des ruminations psychiques. En un mot ces idées constituent le délire du scrupule.

D’où viennent des idées ayant de tels caractères ? Nous sommes disposés à croire qu’il ne s’agit pas d’une idée déterminée par les circonstances extérieures semblable à une suggestion imposée à une hystérique, mais qu’il s’agit plutôt d’idées en quelque sorte intérieures, c’est-à-dire qui sortent du fond même de l’esprit du sujet qui en sont simplement l’expression. Remarquez, en effet, que, en dehors de ces obsessions, cette femme a un état d’esprit spécial : en un mot c’est une inquiète, inquiète de tout et se tourmentant de tout, craignant tout. Ces inquiétudes se rattachent à une volonté très faible qui ne sait se décider à rien, ni prendre son parti de rien. Le fond de l’état mental et de la maladie elle-même, c’est l’aboulie.

Mais il y a quelque chose qui distingue ces malades des abouliques ordinaires. C’est qu’ils ont conscience de leur aboulie, s’en inquiètent, s’en effrayent, en souffrent de mille manières. Leurs idées fixes que l’on pourrait appeler endogènes par opposition aux idées fixes exogènes des hystériques ne viennent pas du dehors, mais du dedans, elles sont l’expression de cette inquiétude générale.

Ce sont là des remarques que nous avons l’occasion de faire à propos de beaucoup de malades. Il faut particulièrement remarquer la façon dont les crises d’obsession évoluent chez cette personne ; il y a très nettement chez elle une modification de

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tout l’état mental qui précède l’obsession de plusieurs jours La malade se sent engourdie, se trouve drôle « comme si elle était enveloppée par quelque chose qui n'était plus moi », elle prévoit qu’elle va avoir l’obsession, elle la redoute, mais elle ne l’a pas encore. On dirait vraiment l’abaissement mental des épileptiques sans aucune idée fixe. L’indécision et le besoin d’interrogation se manifestent peu à peu de plus en plus, et alors automatiquement elle reprend son interrogation habituelle sur la naissance de l’enfant ; mais l’obsession proprement dite ne recommence que vingt-quatre ou quarante-huit heures après le début véritable de la crise.

Il y a lieu de remarquer qu’il en est ainsi chez beaucoup de malades : les obsessions se développent au milieu d’une crise spéciale constituée par des troubles physiques et moraux, crise qui interrompt l’état normal. Quand les parents ont l’habitude de l’observation, ils nous disent très bien que les malades changent, « qu’ils ont comme une indigestion qui les abat et leur donne la langue blanche, ...qu’ils deviennent sombres, tristes, paresseux, hésitants, inquiets», quelque temps avant de reprendre leur obsession. Le mari d’une de ces malades nous disait même que, dans ces moments, sa femme « changeait de vocabulaire», c'està-dire que sa conversation changeait de niveau, devenait plus basse, plus canaille, et qu’il reconnaissait à ce signe l'imminence d’une crise d’obsessions. A la fin de la crise également, on voit les obsessions proprement dites disparaître d’abord, mais les troubles du caractère et de la santé physique persistent encore quelque temps ; puis ceux-ci s'effacent à leur tour et le malade revenu à son état normal s’étonne des troubles qu’il a ressentis et il ne comprend plus comment il était si tourmenté par des idées qui lui paraissent maintenant tout à fait insignifiantes. Cette évolution de la maladie procédant ainsi par crises très nettes parfaitement séparées les unes des autres, n’est pas aussi caractéristique chez tous les sujets ; bientôt les crises se rapprochent, deviennent subintrantes et l’état d’obsession semble à peu près continu. Mais il est intéressant d’étudier les malades qui comme Kl... ont des crises nettes. On voit alors beaucoup mieux comment l’obsession dépend d’un état mental sous-jacent, comment elle ne survient qu’après cette chute de la tension nerveuse et de la tension psychologique dont nous avons montré la nature et l’importance dans nos premières leçons.

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