‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 156 sur 201 · L’OBSESSION DU REMORDS · texte numérisé non relu

L’OBSESSION DU REMORDS

cardiaque, elle expira. Quand le mari revint une demi-heure après, il trouva sa femme toujours debout au milieu de la pièce, n’ayant pas osé faire le moindre mouvement et soutenant toujours le cadavre. Nous disons que le cas est curieux par la netteté de cette grande émotion initiale.

Les jours suivants, Ger... n’eut aucun accident, ne se plaignit de rien et, détail à noter, dormit parfaitement, plus fort même et plus longtemps que de coutume. Mais on ne tarda pas à s’apercevoir d un changement de caractère et d’une série de bizarreries. D abord, elle refusa avec entêtement de toucher h aucun vêtement, à aucun objet ayant appartenu à sa belle-mère ; il fallut tout enlever de 1 appartement sans qu’elle s’en occupât, puis elle cessa de travailler et devint graduellement incapable de faire le ménage, de faire le dîner. Le mari la retrouvait debout sur le palier de 1 escalier, avec un air vague ; elle prétendait qu’elle allait sortir pour préparer le dîner. Mais le mari apprenait avec étonnement qu’elle était restée là debout pendant plusieurs heures. Puis on remarqua qu’elle prenait en grippe sa petite fille et ne voulait plus la soigner, elle exprima même le désir que l’enfant fût éloignée et confiée à une parente.

Cependant, elle ne donnait toujours aucune explication de son état; elle resta ainsi dix-huit mois sans laisser deviner par personne ce qui la tourmentait. Il en est ainsi de tous nos scrupuleux, il y a toujours dans leur maladie une première période, quelquefois très longue, dans laquelle ils ont honte de leur maladie et la cachent soigneusement. Ce sentiment n’est pas mauvais, il contribue certainement à les retenir et à leur faire faire des efforts ; la maladie est toujours plus grave quand la seconde période a commencé par l’aveu de leurs idées.

Ger... se mit en effet après dix-huit mois à commettre des actions plus absurdes ; elle était de plus en plus triste et sombre, on l’entendait parler toute seule, elle refusait de manger, elle ne voulait plus prendre aucun soin de sa personne, elle maigrissait beaucoup et devenait visiblement malade. Enfin elle fit une tentative puérile de suicide en avalant une partie d’un flacon de perchlorure de fer. A ce moment, le mari jugea indispensable de la soigner sérieusement et voulut faire venir auprès d'elle sa propre sœur, pour lui servir de garde. Quand on lui annonça cette nouvelle, et surtout quand la jeune fille arriva, Ger... parut avoir un accès de délire, elle repoussa sa belle-sœur

LES OBSESSIONS DU CRIME

avec fureur, en disant « qu’elle ne se laisserait jamais soigner par elle, que son crime rendait absolument impossible de pareils soins,.. C’était elle qui avait tué sa belle-mère, elle ne pouvait pas maintenant accepter les soins de la fille de sa victime ». Le secret une fois lâché, elle se mit à bavarder indéfiniment sur ce prétendu crime qu’elle avait commis. Elle avait eu, disait-elle, la belle-mère en horreur, elle avait souhaité sa mort, elle l’avait tuée sans trop savoir comment, probablement en lui laissant le nez appuyé sur son épaule pour qu’elle ne put pas respirer. Du moment qu’elle avait tué cette vieille femme, elle était capable de tout, elle voulait aussi tuer sa fille, c’est pour cela qu’il avait fallu l’éloigner, et d’ailleurs sa fille ne méritait-elle pas la mort, fille d’une mère coupable elle serait bientôt coupable comme elle. On parvint difficilement à la calmer, elle finit par accepter sa belle-sœur comme garde-malade, quand celle-ci eut déclaré qu’elle lui pardonnait tous les crimes possibles. Mais elle continua à faire ses divagations ou plutôt ses ruminations tout haut.

En effet, le symptôme principal de cette curieuse malade, ce sont presque uniquement des ruminations mentales. Au fond, Gert.. est assez calme, surtout depuis la scène de l’aveu; elle reste presque toujours assise ou debout, presque immobile. Elle n’a pas non plus beaucoup d’angoisses bien visibles, son mari et sa bellesœur nous affirment qu’elle respire toujours très tranquillement même quand elle raconte des horreurs, elle ne se plaint pas d'étouffer et elle souffre, dit-elle, plutôt moralement que physiquement. Sa maladie est surtout intellectuelle, elle consiste à remplacer tous les phénomènes psychologiques normaux par de la rumination. Ger... ne se décide a rien, elle reste en suspens devant la pensée de brosser un habit ou de chercher du bouillon, elle n’accomplit rien d’ailleurs, l’action même commencée ne s’achève jamais. Elle ne fixe l’attention sur rien. A moins qu’on ne lui parle de son histoire de meurtre, elle ne vous écoute jamais ; veut-on lui faire lire le journal, elle ne peut jamais aller au delà delà troisième ligne, et elle ne sait jamais de quoi il s’agit. 11 est important de remarquer qu elle ne s’émotionne pas non plus, elle ne paraît plus aimer ni le mari, ni l’enfant. On nous faisait remarquer un détail curieux : nous l’avons fait attendre dans le musée où sont de nombreux squelettes, il paraît qu’autrefois on n’aurait jamais pu l’y faire entrer. Ce n’est pas qu’elle n’ait pas vu les ossements, nous l’avons forcée à les regarder, et elle nous a même répondu :

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