L'OBSESSION L)U REMORDS
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« Autrefois cela m’aurait fait peur », et en réalité cela ne lui a rien fait du tout, l’émotion a avorté. Vous voyez donc qu’aucun phénomène psychologique ne se développe, et n’arrive à sa conclusion. Ils s’arrêtent tous après un très petit début, il est intéressant de remarquer que ce début suffit pour lui laisser l’air intelligent. Cette femme ne semble pas une sotte, elle répond aux questions, elle a vu ce que sont les choses, elle sait l’action qu’il y aurait à faire, mais elle parle de tout cela d’une manière abstraite, en disant que toutes les choses sont drôles et la laissent indifférente. L’intelligence abstraite est le plus bas degré de la pensée, elle subsiste quand tous les degrés supérieurs, la volonté, l’attention, le sentiment du présent, qui constitue la fonction du réel ont disparu.
Mais si ces phénomènes parfaits ne s’accomplissent pas, il semble que l’excitation se dépense à autre chose : tout est remplacé par un travail purement intellectuel, mais d’ordre très inférieur. Ce travail se présente sous plusieurs formes, le plus souvent sous forme d’interrogations. Elle s’interroge sur tout : « Est-elle coupable ? la belle-mère était-elle mauvaise ? Est-ce que l’hérédité rend sa petite fille coupable? Est-ce que son mari participe à son crime ? A’ a-t-il un enfer pour eux tous? etc. » Remarquez qu’en effet elle n’a aucune certitude du prétendu remords, elle fait semblant de l’affirmer, quand elle cherche à expliquer sa conduite, mais elle ne peut s’empêcher de rire à la pensée de ce crime imaginaire, elle dira très bien qu elle est idiote de penser à cela.
Elle doute constamment de ce crime, comme elle doute d’ailleurs de tous les faits possibles et avec une patience qui semble extraordinaire, elle accumule les documents pour ou contre, elle s’interroge sur tous les gestes de la belle-mère, sur toutes les positions qu’elle a pu prendre elle-même dans cette soirée fatale, elle n’arrive jamais à une conclusion. Au commencement, elle interrompait l’interrogation quand elle en avait assez ou plutôt quand l’excitation déterminée par le phénomène commencé et non achevé était épuisée, maintenant, il semble qu’elle ne s’arrête jamais ou qu’elle ne se calme que très rarement.
Une deuxième forme de ses ruminations ce sont les présages, les serments, les pactes. « Je serais sauvée si je vais à la messe trois dimanches de suite sans fête intermédiaire. » Ce sont des « si » à n’en plus finir. Vous connaissez bien ce genre de manies mentales. Elle a aussi à un très fort degré la manie de l’asso-
Les obsessions dû crime
dation des idées; comme beaucoup de ces malades, elle prétend que tous les objets, toutes les paroles lui rappellent la mort de la belle-mère et elle invente à ce propos les liaisons d’idées les plus saugrenues. Ne dit-elle pas « qu’on a eu tort de prononcer devant elle le nombre 6 paree que 6 multiplié par io plus 2 fait 62, ce qui était l’âge de la belle-mère. » Nous avons déjà eu l’occasion de vous faire observer que cela ne nous paraît pas être une véritable association d’idées : à notre avis il n’est pas vrai que ce soit le mot six qui ait éveillé la pensée de la belle-mère. La malade avait déjà l’esprit fixé sur cette pensée et elle a la manie de chercher une relation quelconque entre cette pensée préexistante et tous les mots qu’on prononce devant elle. Elle a aussi une manie bien curieuse, dont il faut vous dire deux mots parce qu’elle va prendre de l’importance chez d’autres malades. C’est la manie de l extrême, qui est une forme de la manie bien connue de la perfection, elle cherche constamment le comble du crime, le fameux péché radical, inexpiable, le plus grand qu’on puisse commettre; elle ne sait pas ce que c’est, mais elle prétend tout de même qu’elle l’a commis.
Telles sont les idées qui remplissent les ruminations : ce sont des travaux intellectuels de nature abstraite, sans aucune valeur pratique, sans aucune action sur la réalité, par conséquent d’ordre très inférieur qui semblent se rattacher vaguement à la mort de la belle-mère, et qui comme nous l’avons vu se substituent à toutes les autres opérations psychologiques.
Quand on étudie la genèse de pareils troubles on répète d ordinaire que c’est l’obsession relative à la mort de la belle-mère qui détermine les ruminations ; c’est, dit-on, parce que la malade a cette obsession qu’elle s’interroge, qu’elle cherche des présages, qu’elle fait des serments et qu’elle joue au jeu des combles. Quoique cela ait l’air d’un paradoxe, nous croyons intéressant de remarquer que l’interprétation inverse peut se soutenir. La maladie vraie c’est l’impuissance d’action, déjà préparée par le caractère antérieur et aggravée par la désagrégation mentale due à l’émotion. Cette femme a été rendue complètement aboulique par la cohabitation avec la belle-mère, puis par sa mort.
Cet état amène des dérivations qui en raison du caractère antérieur prennent la forme intellectuelle. C’est l’exagération du penchant à la rêverie qui existait déjà. Dans ces conditions, le travail mental est presque nécessairement une interrogation, l’esprit