‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 74 sur 201 · AGORA PHOBIE · texte numérisé non relu

AGORA PHOBIE

maladies toujours les mêmes en rapport avec certaines situations sociales. En voici un exemple caractéristique.

Cette dame, Lep..., âgée de /jg ans, se plaint au premier abord de troubles de la marche, elle marche mal, en hésitant, elle a peur de tomber ; elle insiste surtout sur le besoin qu’elle a d’avoir les yeux ouverts, de regarder ses pieds pendant qu’elle marche. Ces détails pourraient nous engager dans une voie inexacte. Elle ajoute qu elle marche mieux dans les petites rues que dans les grandes, qu’elle est obligée de suivre les murailles, enfin, détail typique, qu’elle a besoin d’être accompagnée et que la simple présence d’un enfant auprès d’elle suffît pour rendre à sa marche toute son assurance. Maintenant, nous comprenons mieux le syndrome : c’est une agoraphobie, une de ces peurs angoissantes qui surviennent automatiquement, qui troublent la marche et d’autres fonctions.

Nous avons déjà vu souvent des agoraphobes, c’est l’étiologie de celle-ci qui nous parait présenter quelque intérêt. Ordinairement il s’agit d’une peur causée par un événement terrifiant ou bien du souvenir d’un vertige consécutif à une maladie grave 1 ; notre dernier cas de cette maladie était de ce genre. Ici nous ne trouvons rien de semblable. Il s’agit d’une personne qui a toujours été nerveuse et impressionnable. Fille d’un père normal, mais d’une mère très névropathe, réglée à 12 ans, elle eut une jeunesse à peu près normale. Elle s’est mariée et a eu 6 enfants. Elle fut surtout nerveuse pendant les dernières grossesses et à leur suite; des ennuis vagues, une tristesse et des craintes chimériques à propos des enfants, une faiblesse considérable de volonté, en un mot toutes sortes de troubles psychasthéniques préparèrent les désordres mentaux.

Il y a un an : elle perdit son mari et elle resta seule avec un dernier fils ; les autres étant déjà placés loin d’elle. Enfin, il y a six mois, elle maria ce fils qu’elle aimait particulièrement. Après le mariage de cet enfant elle resta complètement seule et se mit à éprouver des sentiments bizarres.

Elle déteste sa belle-fille, l’a en horreur et constate qu’elle a pris un caractère insupportable. Elle n’est bien nulle part et voudrait sans cesse changer d’appartement. Elle étouffe, elle a des débuts de crises de nerfs ; tantôt elle meurt de faim, tantôt

i. Névroses et idées fixes, II, p. 85, 87.

LES PHOBIES

elle ne peut rien manger. Son ventre est gonflé et sa gorge est serrée : tout cet état émotif que nous ne connaissons que trop se développe peu à peu. Le désespoir d’être seule, le rêve d’avoir quelqu’un près de soi ne fût-ce qu’un petit chien, la pensée perpétuelle que des actes deviennent faciles avec quelqu’un près de soi, et impossibles lorsqu’on est seule spécialisèrent progressivement cette angoisse diffuse et voici notre agoraphobie qui se constitue.

Remarquerons-nous que cette dame est il l’époque de la ménopause ? Cela est juste, mais ce n’est pas l’essentiel. La maladie est surtout un résultat de l’isolement chez une psychasthénique et l’agoraphobie est une expression du besoin de direction. La situation morale et sociale de cette personne ont joué le plus grand rôle et, si nous l’osions, nous appellerions sa maladie la maladie des veuves et des belles-mères.

Observation 89. — Agoraphobie. — Boulimie, besoin de direction.

Vous venez de voir un cas d’agoraphobie qui n’est qu’une forme de la maladie de l’isolement, en voici un autre du même genre qu’il suffit de rapprocher du précédent. Cette jeune femme de 22 ans, Lkb..., a toujours été une peureuse qui s’émotionnait de tout, elle a eu souvent dès petits évanouissements à propos de légères émotions, mais elle était cependant assez raisonnable tant qu’elle habitait avec ses parents. Elle vient de se marier il y a un an et elle a quitté le pays de sa famille pour venir habiter à Paris avec son mari. Elle trouve, à tort ou à raison, que son mari est sombre, qu’il ne lui parle pas assez, qu’il ne s'occupe pas assez d’elle, « il vaudrait mieux, dit-elle ingénument, qu'il se fasse craindre un peu plus, je me porterais moins mal ». On ne peut pas mieux dire.

Aussi à Paris elle s’est sentie isolée sans direction, tandis qu'elle avait l’habitude d’être constamment dirigée par scs parents. Ce qui est curieux, c’est la forme qu’a pris ce besoin de direction et ce sentiment d’isolement. Dans sa maison, elle ne craint rien et reste très calme ; mais, en dehors, une fois sortie, elle se sent perdue. Le sentiment d’isolement ne se manifeste fortement que dans la rue et il est d’autant plus fort (pie la place est plus grande. Un grand emplacement lui donne l image en quelque sorte matérielle de

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