Id. , ibid. , p
tenait la même opinion quand il proposait d’englober tous les cas d’agoraphobie, de claustrophobie, de topophobie sons le titre commun de phénomènes vertigineux1. Cette conception me parait beaucoup plus juste que celle soutenue par Legrand du Saulle et par quelques autres auteurs qui voulaient faire de certaines de ces phobies et en particulier de l’agoraphobie des maladies distinctes.
On peut facilement remarquer que les mêmes noms de malades sont cités à propos des diverses phobies : Jean en particulier lésa eues à peu près toutes, et quand on le guérit de l’une, il retombe dans l’autre. La différence entre une agoraphobie et une phobie du contact n’existe guère que dans des circonstances extérieures qui ont modifié l’aspect d’une même disposition psychologique fondamentale. En effet toutes ces phobies semblent constituées par deux groupes de phénomènes, l’un accessoire et variable, l'autre fondamental et immuable. Les phénomènes accessoires sont les sensations, les perceptions, les sentiments qui provoquent un état de trouble, qui se mêlent avec lui et lui donnent un aspect particulier ; le phénomène essentiel qui se retrouve toujours c’est une perturbation de tout l’individu physique et moral désignée d’une manière générale sous le nom d’angoisse. De même que les manies mentales nous conduisaient au phénomène de la rumination, les tics au phénomène de l’agitation motrice, de même toutes les phobies nous conduisent à l’étude de l’angoisse.
i . — L’angoisse diffuse.
Les diverses phobies présentent le phénomène de l’angoisse associé et combiné avec des sensations, des perceptions ou des sentiments ; ce phénomène peut aussi se présenter indépendamment d’une phobie déterminée. On a souvent remarqué que certains malades sont dans un état constant d’anxiété diffuse : « En outre de toutes les phobies particulières, disait M. Ribot, il existe quelques observations d’un état vague mais permanent d’anxiété ou de terreur qu’on a nommé panophobie ou pantophobic ; c’est un état où l’on a peur de tout et de rien, où l’anxiété, au lieu d’être rivée à un objet toujours le môme, flotte comme dans un rêve et ne se fixe que pour un instant au hasard des circon-
i. Bail, Lps frontières do la folio. Rruuc scientifique, 1 883, I, p. 4 .
LES AGITATIONS FORCÉE
stances, passant d’un objet à un autre1. » Morel2 3 4, Weir Mitchell Mac Farlane décrivaient déjà ces « états d’anxiété », ces états d’angoisse. RécemmentM. Freud1 a beaucoup insisté sur cet état constituant ce qu il appelle « la névrose d’angoisse ».
MM. Pitres et Régis, qui font de cet état d’anxiété diffuse le phénomène essentiel des phobies et des obsessions, en rapportent des cas remarquables parmi lesquels je rappellerai celui-ci. Une dame de 52 ans, nerveuse, impressionnable ressentit un grand chagrin à la suite de la mort de sa mère, il va 12 ans ; elle présente a ce moment une grande dépression morale sans troubles morbides proprement dits. Trois ans après, à la suite d’une autre mort, celle d’une amie, elle entra dans un état d’émotivité morbide diffuse, avec « attente anxieuse ». La malade était constamment en état de souffrance vague, en état latent d angoisse, qui éclatait sous forme de paroxysme à la moindre occasion. Une voiture passait-elle pendant qu’elle marchait sur le trottoir dans la rue, aussitôt elle tombait en crise, craignant qu’une roue ne se détachât et ne vint à 1 écraser. Au moindre vent, une tuile allait glisser d un toit et lui fendre la tête. A table les aliments allaient 1 étouffer. D autres lois, à peine sortie de chez elle, 1 angoisse survenait, s objectivant sur cette idée que quelqu un des siens venait peut-être de mourir tout d’un coup et elle était forcée de revenir sur ses pas pour se rassurer. Chaque événement, chaque incident, chaque acte de sa vie devenait ainsi matière à décharge pour son angoisse momentanément spécialisée parle hasard L
Les observations de ce genre sont parmi les plus banales, on peut reprendre beaucoup des cas précédents et remarquer que chez certains sujets les phobies se multiplient. L angoisse 11e se produit pas a propos d’un seul objet, mais à propos d’un grand nombre. On 11e peut énumérer les objets qui dans certaines circonstances sont susceptibles de iaire naître 1 angoisse chez Jean, tout ce qui se rapporte au sexe, tout se qui se rapporte à la poste, tout ce qui se rapporte a la politique, à la religion, à la santé, a la mort, etc. L angoisse finit par être presque indéter-
1. Ribot, Psychologie des sentiments, 1896, p. 211 (Paris, F. Alcan),
a. Morel, Délire émotif, p. 39a.
3. S. Freud, Obsessions et phobies. Revue de neurologie, 3o janvier 189a.
4. Pitres et Régis, Séméiologie des obsessions et des idées fixes. Rapport au congres de médecine de Moscou, 1897, p. 19.
minée et se reproduit continuellement à propos de n’importe quoi: elle peut être considérée comme diffuse.
Il y a des cas plus nets encore où l’angoisse est presque permanente, ou se produit par accès très répétés, sans que le sujet attache aucune pensée à ces angoisses, sans qu’il donne même une justification apparente d’ordre intellectuel, comme on a vu que Jean le fait toujours. Une femme de 38 ans, Cs... (4i), toujours émotive et impressionnable, a été très bouleversée vers 1 âge de 3i ans. Elle relevait à peine d’un accouchement quand la garde commit la maladresse de lui dire que l’enfant ne respirait pas et paraissait mort; elle sentit comme un violent choc dans la tête, et depuis resta toute changée. Cette première perturbation dura plusieurs mois et se guérit à peu près. Il y eu une rechute terrible quand un médecin'lui demanda si elle n’avait pas d’albumine dans les urines. Depuis ce moment elle est restée pendant plus de trois ans dans l’état suivant. Une dizaine de fois par jour, sans aucune espèce de raison, de prétexte, au moins en apparence, elle se met à s’agiter, elle remue, frappe les meubles, elle prend une respiration haletante, le cœur bat rapidement, elle pleure, se désole, se plaint d’être souffrante, malheureuse, d’attendre elle ne sait quoi, d’avoir peur de quelque chose d’inconnu. Jamais elle n’a une peur précise, une raison à son désespoir ; de temps en temps elle prétend bien que les personnes présentes lui ont dit un mot qui l’a impressionnée, mais elle ne sait pas pourquoi ce mot l’a impressionnée, et souvent elle n’invente aucune raison. C’est la crise d’angoisse pure, sans éléments intellectuels, et se produisant d’une manière tout à fait diffuse.
Je voudrais insister un peu sur l’observation de Ku... (42) parce que les détails de ce cas joueront un rôle dans l’interprétation des phénomènes. C est une femme de Sy ans, toujours faible et timide ; toute sa vie elle a été tourmentée par la crainte de blesser les gens, par ce besoin d’un milieu sympathique sur lequel je reviendrai, car il est un des caractères les plus curieux de l’esprit des scrupuleux. Il y a dix-huit mois un incident ridicule a changé son existence; elle a été appelée comme témoin parle commissaire de police pour donner son opinion sur la conduite d’un de ses voisins. Cet incident a suffi pour la mettre dans un état tout a fait anormal qui a duré plusieurs années. Cette longue maladie peut se diviser en trois périodes: dans la première qui a duré trois mois il y a eu grande agitation mentale, une rumination
LES AGITATIONS FORGÉES
perpétuelle et diffuse à laquelle nous avons déjà fait allusion; dans la seconde qui a rempli une dizaine de mois, l’agitation a été surtout motrice, c’est une de ces malades avec pseudo-crises d’hystérie que j’ai examinées à propos de l’agitation diffuse. Enfin la maladie a pris une troisième forme : « les crises sont bien plus douloureuses, dit la malade, parce qu’elles sont devenues internes. » Cela signifie dans son langage qu’il y a beaucoup moins de mouvements convulsifs des membres, de cris et de gesticulations, mais que ces mouvements extérieurs sont remplacés par des mouvements viscéraux: spasmes du diaphragme et du ventre particulièrement curieux, trémulation perpétuelle de l’abdomen qui remplace la respiration, nausées, vomissements, diarrhées, etc. Ces angoisses surviennent à chaque instant par crises plus ou moins longues à propos de tous les incidents possibles, en réalité sans rime ni raison. Il y a un état d’angoisse presque perpétuel. « une angoisse vague qui flotte dans l’air, disait Freud, et qui ne demande qu’à se fixer sur n’importe quoi. »
On retrouvera un grand nombre d’observations semblables dans le second volume de cet ouvrage. Je renvoie en particulier à celles de Gy... (46), de Jo... (43), de Mb... (4 7), Dn... (4g). Les angoisses de cette dernière malade sont particulièrement remarquables parce qu’elles se produisent une dizaine de fois pendant le sommeil de la nuit et ne surviennent le jour que si la malade essaye de s’endormir. Il faudra revenir sur ce fait en étudiant les conditions pathogéniques de l’angoisse. Ces quelques observations sont suffisantes pour montrer que l’angoisse 11e prend pas toujours la forme systématique des phobies, mais que très souvent elle est vague, diffuse, sans rapport avec un phénomène intellectuel déterminé. Cette forme semble si importante que certains auteurs, comme M. Freud, ont voulu en faire une maladie spéciale, distincte de l’obsession et de la neurasthénie, sous le nom de névrose d angoisse. C’est une interprétation clinique qu’il f’apdra discuter.