I. Moreau (de Tours), Psychologie morbide, l85ç), p
LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
plusieurs reprises : « Une idée des plus étranges qui s impose a mon esprit malgré moi, dit un de ses malades, c est de me croire double, je sens un moi qui pense et un moi qui exécute'. » « Je me fais l’effet d’être double, je sens comme deux pensées qui se combattent, dit également un malade de M. Séglas , l’une qui est bien mienne, qui cherche il raisonner mais sans succès, l’autre qui me serait en quelque sorte imposée et que je subis toujours. »
J’ai observé un sentiment de dédoublement plus ou moins accentué à peu près chez tous mes malades et je pourrais présenter ici une centaine d’exemples. Je signale seulement quelques variétés de ce phénomène. « On me discute en dedans, c est comme s’il y avait en moi deux personnes. » (Pr... 210) « Je renferme deux hommes, le raisonnable et l’irraisonnable qui luttent constamment l’un contre l’autre. » (Za... 216) « Je suis comme dédoublé, je me donne en spectacle à moi-même. » (Nah...) « Pourquoi que ça me double... » (Ver...) « Depuis la fin de ma grossesse, tout me paraissait nouveau et étrange et il me semblait que je devenais double... » (Dd... 18) « C est comme s il y avait en moi deux moi, l’un pense sur la vie un tas de choses auxquelles je ne pensais jamais, l’autre repète : pourquoi taire toutes ces bêtises » (Pot... 19).
Dob... donne de ce dédoublement une expression matérielle qui si elle était générale nous conduirait à faire jouer un rôle à la dualité des hémisphères. « J’éprouve un sentiment qui me tait horreur, je marche comme dans un rêve, ma tête me semble nettement divisée en deux parties l’une tout entière plongée dans l’inertie la plus profonde, dans une sorte de rêve, à tel point que l’œil de ce côté me semble fixe, l’autre partie reste lucide et m’appartient seule ; c’est insupportable. »
Lise se sent toujours l’esprit dédoublé en plusieurs personnes et elles sent toujours en elle-même plusieurs pensées qui se déroulent simultanément et indépendamment. « Il y a toujours, dit-elle, une partie de mon cerveau qui est libre et qui fait ce qu’elle veut. Je ne parle jamais sans avoir une autre idée en tète. J’ai toujours le besoin de penser à trente six choses à la fois, une ne me suffit pas. » Elle va jusqu’à dire que la nuit elle ne dort
t. Krishaber, La névropathie cèrcbro-cardiaque, observ. 6.
2. Séglas, Leçons cliniques sur les maladies mentales, i8g5, p. ia5.
SENTIMENTS R’INCOMPLÉTUDE DANS LA PERCEPTION PERSONNELLE 321 jamais complètement. « Quand je dors, tout ne dort pas. Il y a
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en résulte que les deux côtés de la tète se disputent. Si je pense a maudire Dieu, une partie de l’esprit l’accepte et l’autre pas et je ne sais plus laquelle a raison. » Quand elle va mieux elle est tout étonnée de ne plus avoir deux idées à la fois et cela a gène. Cela est si yrai et si curieux, qu’elle se réveille en sursaut la nuit, comme nous l’avons déjà vu, sentant qu’il y a en elle quelque chose d’anormal parce qu’elle dort tout entière.
Si Lise ne parle jamais que de deux personnes, il n’en est pas de même de Claire. Pour elle la personne d’autrefois est absolument disparue, elle est partie, cetait la bonne. « Il me semble qu elle n existe plus en moi, qu’elle pleure à côté de moi, qu’elle est en déliré, ma vraie personne n’arrive plus à se. rendre compte des choses. Pour remplacer cette vraie personne il en est survenu une autre, moins bonne, qui a cédé le pas à une troisième, a une quatrième. Il s’est formé au moins six personnes, des )onnes et des mauvaises quise présentent simultanément ou successivement, qui se manifestent par des voix, qui se traitent réciproquement de Judas. ,, Trois de ces personnes lui paraissent assez précisés, les autres sont vagues, on ne sait ce quelles pensent. En général elles se disputent et ne pensent jamais toutes la même chose. Pour accepter complètement une action ou une idée il lui faudrait la faire accepter par les six personnes et elle se répète cette idée autant de fois qu’il y a de personnes, mais ce travail est interminable. Elle n’arrive jamais au bout parce qui! y a des rêveries qui s’intercalent. « C’est pour cela, ditelle, qu’une idée n’est jamais acceptée complètement, il me semble toujours qu’il y a des personnes qui ne l’ont pas comprise. ,, Comme chez Lise, ce dédoublement étrange existe aussi pendant le sommeil. « Dans le sommeil il y a moins de personnes,
>1 n y en a plus que quatre, mais elles rêvent toutes les quatre ensemble. Il y en a une dont le rêve est si loin et si vide qu’on "e Sa,t i)lus cc fP'e c’est, une autre dont le rêve est vague mais perceptible, une autre plus proche : c’est la plus mauvaise. » Quand elle va mieux il lui semble qu’elle remonte en supprimant les personnes les plus récemment formées, c’est ce qu’elle appelle « passer des personnes. » On peut les « passer physiquement » quand elle retrouve l’état de sensibilité organique qui ui paraissait appartenir à une personne antérieure ; mais il est bien
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plus difficile de les « passer moralement », cest-à-dire <1 unifier leurs idées : il en reste toujours plusieurs qui se disputent. Au contraire quand elle va mal, quand elle descend, elle reprend des personnes. « Au début j’avais en moi deux personnes qui pensaient deux choses à la fois, maintenant il y en a six ou huit.
Dans cette dernière observation très complexe on remarque une expression bizarre « ma vraie personne pleure à côté de moi ». Si on insiste, Claire raconte immédiatement une foule de circonstances où elle voit ainsi sa vraie personne en dehors d'elle. Souvent elle se voit en dehors « jolie, aimable, vive, bonne, comme elle était autrefois, c’est une figure si différente de ce que je suis aujourd’hui, » le plus souvent elle se voit triste : sa vraie personne pleure sur elle-même. Ces hallucinations bizaries qui consistent à se voir soi-même en dehors sont fréquemment citées à propos du sentiment de la dépersonnalisation sous le nom à' autoscopie. Le malade agoraphobe cité par M. Séglas se voyait a quelques mètres en avant de son corps. M. Bernard Leroy cite une malade « qui se voyait apparaître devant elle à trois ou quatre mètres... en même temps elle avait l’impression d être comme transportée en dehors de son corps véritable, il lui semblait qu elle assistait comme simple témoin au déroulement de ses propres états de conscience comme s’ils avaient été ceux d une personne étrangère1. » J’ai déj à dit à propos des obsessions ce que je pensais des hallucinations du scrupuleux, elles sont incomplètes et manquent de réalité. Le sujet « croit se voir pleurer en dehors, il n’en est pas sûr ; il lui semble qu’il devrait être en dehors il pleurer sur lui-même ». Ces images sont des symboles plus ou moins précis, plus ou moins vivement colorés que le sujet, en vertu de ses manies de précision et de symbole, s’efforce de concexoii pour exprimer ce sentiment de dédoublement : le sentiment luimême reste le phénomène essentiel.