Sentiment de dépersonnalisation complète
Déjà dans bien des cas précédents, aux sentiments d étrangeté du moi, de dédoublement de la personne, se joignait un sentiment de dépersonnalisation plus ou moins complète. Claire nous dit très bien que sa personne actuelle est divisée, dédoublée, mais
i. Bernard-Leroy, Revue philosophique. 1898, II, p. 161.
que c’est là une personne déjà artificielle et surajoutée, la vraie personne, celle d’autrefois, est complètement partie, elle est en dehors, à côté, elle pleure. C’est un cas tout à fait identique à ceux dont parlait Taine : au début, la personne est morte, puis elle devient autre.
Dans des cas moins complexes on trouvera simplement la disparition, la mort de la personne normale. Aux deux cas que j’ai déjà étudiés, ceux de Ver... et de Bei... 1 j’ajoute en résumé quelques cas nouveaux. PI..., femme de 28 ans, commence la dépersonnalisation a la suite d’une grossesse, elle sent qu’elle n est pas naturelle, qu elle ne vit pas comme elle vivait autrefois, elle cherche a se retrouver en se regardant dans la glace et elle ne se reconnaît pas « il est bizarre qu’elle sente encore la souffrance puisqu elle n est plus rien ; ses bras et ses jambes marchent seuls, car elle n existe plus... Je raisonne comme tout le monde et je vous assure que ce 11’est plus moi, je sens bien que je mange et cependant ce n’est pas moi qui mange, c’est tellement drôle que je ne peux pas détourner mon esprit de cette maladie ». Cette lemme en même temps 11e peut plus agir car quelque chose la retient et la force à répéter indéfiniment le début d un acte. Elle répète indéfiniment des efforts qui sont des tics et des petits mouvements convulsifs « car elle a peur de mourir tout a lait si elle ne les fait pas ». Elle a donc à côté du senti-' ment de la dépersonnalisation deux manies mentales caractéristiques, celle de la répétition et celle des efforts.
Ck..., femme de 4i ans (obsessiou amoureuse, besoin de direction, obsession de remords, manie de la recherche, manie de 1 expiation), ne demande qu’une seule chose « c’est de retrouver sa pauvre et chétive personnalité ; pourrai-je retrouver jamais ce pauvre moi qui depuis trois mois me semble disparu, tantôt il me semble que c’est moi qui souffre, tantôt j’ai besoin de me voir devant la glace pour savoir que je suis encore moi-même, je suis obligée de faire des efforts pour 11e pas croire que je suis morte ».
Léo..., lemme de 30 ans (phobie des orages, des épingles, de la moi t, manie des expiations) : « je 11e sais où je suis, je ne sais d où je viens, je perds 1 idée de moi-même, je me trouve si diole que je me crois a moitié morte et à moitié vivante, je suis
ST
1 • A 'évroses et Idées Jixes, II, p. Cl et
LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES
toujours occupée à me demander si j existe encore. » lo... (folie du doute typique avec manie de la recherche) se demande avec angoisse si elle est encore elle-même » ou si elle est un meuble, un animal, un porc que l’on saigne ». Dob..., pendant la crise d’agoraphobie, est effrayée par sa propre voix « ma voix a une sonorité étrange, qui me fait mal, je suis convaincue que ce n est pas moi qui parle, |e ne reconnais plus mes membres, j ai besoin de réfléchir et de me retenir pour ne pas aller me 'chercher moi-même, car il me semble que je suis restée en arrière, » on voit que celle-ci parle tout à fait comme la malade de M. Séglas. Gisèle, dont j’ai bien souvent cité déjà les obsessions de vocation et toutes les manies mentales, a par moment des peurs terribles « parce que tout d’un coup, dit-elle, il me semble que je ne suis plus moi, que je viens de mourir, et cela me donne le sentiment de la folie ».
Enfin je rappellerai l’observation dePot... qui est très complète, cette femme de 32 ans, toujours scrupuleuse, tombe malade après une troisième grossesse, voici ce qu elle m’écrit : « je ne comprends plus la vie, ni le monde, ni moi-même, j'ai perdu toute conscience de mon être. Il me semble que je ne vis plus que matériellement, que mon âme est séparée de mon corps... J en arrive à me demander si j’existe d’aucune manière... Je me figure ne plus être sur terre..., si j’ai une vie quelconque c’est dans un autre monde... Je ne puis plus me mettre dans la tète que moi et les miens nous sommes vivants... Je suis lasse d une vie pareille qui dure indéfiniment sans que je puisse me rendre compte depuis combien de temps, je ne la comprends plus. Quand ces sentiments me prennent j’éprouve le besoin que les miens me caressent afin de me persuader que je suis bien auprès d eux et je leur reproche de ne pas me faire sentir que je ne suis pas morte. » Tous les troubles de la perception des choses, de la perception du moi, de la notion du temps, du besoin d être aimé se retrouvent dans cette observation.
Sans chercher ici à interpréter ces sentiments de dépersonnalisation, je voudrais seulement relever leurs relations avec les phénomènes précédents. M. Dugas montrait déjà que ce sentiment de dépersonnalisation se rapprochait du sentiment de fausse reconnaissance du « déjà-vu », il parlait aussi très justement à ce propos du sentiment d’apathie, d’atonie morale. Un malade de lvrishaber
qu il cite disait qu'il agit par une impulsion étrangère à lui-même, automatiquement1. « J’agis comme un mécanisme qui fonctionne après qu’on a retiré la clef, qui sert à le remonter. » En un mot M. Dugas se montrait disposé à réunir en un groupe les sentiments de dépersonnalisation, de déjà-vu, d’apathie, de domination. M. Bernard-Leroy veut également faire rentrer le sentiment de dépersonnalisation dans un groupe plus vaste, celui des sentiments d’étrangeté. Ces sentiments d’étrangeté peuvent, dit-il, se présenter sous quatre formes : i° le sujet a sentiment inanalysable que la réalité est un rêve ; 2° il a l’impression d’éloignement, de luite du monde extérieur ; 3° ce sont les propres actes du sujet qui lui apparaissent avec cette couleur d’étrangeté, d inattendu : il traduit alors son impression en disant qu’il lui semble que ce soient les actes d un autre ; 4° enfin survient ce que l’on peut appeler la forme complète de l’impression de dépersonnalisation lorsque le sujet se sent étranger à toutes ses perceptions, actions, souvenirs, pris en bloc 2.
Ces rapprochements sont très intéressants et à mon avis indispensables, depuis longtemps je soutiens qu’il est juste de les faire plus étendus encore, ainsi que je viens de le dire à propos des sentiments d’étrangeté de la perception et de déjà-vu. Dans mes cours de 1897 et 1898 sur les sentiments intellectuels qui accompagnent le fonctionnement de la volonté et de la mémoire j avais essayé de montrer que le sentiment de déjà-vu, les sentiments d’étrange, les sentiments de dépersonnalisation se rapprochaientdes sentiments de perte de la liberté, d’action mécanique, de domination et rentraient dans le groupe des sentiments d’automatisme. Je continue à concevoir ce groupe de la même manière, mais quand il s’agit des scrupuleux il me semble plus juste de laire rentrer tout ce groupe de phénomènes dans les sentiments d incomplétude dont on a déjà vu bien des formes.
Ce qui caractérise le sentiment de la dépersonnalisation comme les sentiments précédents, c’est que le sujet sent la perception de sa personne incomplète, inachevée. « Je ne puis pas arriver jusqu à l unité de ma personne, répètent-ils tous, je 11e puis pas m atteindre moi-même... » Au fond, ils savent bien tous qu ils