L'OBSESSION ET L’IMPULSION DE LA HONTE DE SOI
sentiment qui l’excitera à faire mieux, qui la poussera à faire îles efforts. Si on le lui enlevait elle tomberait encore plus bas. En effet la pauvre lille a le sentiment que l’imperfection va croissant. Elle use toujours d’une image pour exprimer sa maladie : c’est une chute dans un précipice dont elle a longtemps côtoyé le bord et dans lequel elle a fini par tomber. Elle ne me donne pas des nouvelles de sa santé, elle vient simplement m’annoncer qu elle est descendue plus ou moins vite, car elle descend toujours et elle mourra plutôt que de remonter. Tout au plus lorsqu’elle va bien consent-elle à m’avouer que ces mois-ci elle est descendue un peu moins vite. L’ascension qu’il faudrait faire pour remonter lui parait quelque chose d’horrible : c’est une montagne, une pyramide à escalader et ce n est que par des procédés très difficiles que nous arrivons à remonter un peu de temps en temps.
Il ne s’agit pas chez elle uniquement de remords, car elle est tout aussi mécontente des choses dont elle ne peut se croire responsable. 11 est inutile d’insister sur chaque fonction mentale : toutes les questions que l’on posera à Claire auront la même réponse, qu’on lui parle de sa mémoire ou de son raisonnement, de son imagination ou même de l’acuité de sa vue ce sera toujours la même chose. Elle n’est pas bonne, elle n’est pas polie, elle n’a plus d’affection, elle n’est plus intelligente, plus active, plus capable de sentir, elle n’est plus bonne h rien. Si on insiste trop pour lui faire voir l’exagération, elle répond toujours par cet argument: « Vous ne m’avez pas connue autrefois, j’étais cent fois meilleure, plus douce, plus patiente, plus intelligente, etc. Je n’ai pas seulement perdu la volonté et la conscience, mais, j’ai perdu tout ce qui faisait mon intelligence. » Poussées à cedégré ces obsessions rappellent tout à fait le délire des mélancoliques et c est en effet, au moins par son contenu, un délire mélancolique. Seulement nous verrous quand nous étudierons la forme que prennent ces obsessions, ce qui sépare le scrupuleux du mélancolique. On peut le faire prévoir ici d’un mot. C’est que le mélancolique est profondément convaincu de sa déchéance, tandis que Claire est très loin de croire complètement tout ce qu elle dit ou pense à ce sujet.
Les autres malades présentent à un degré ordinairement moins grave la même obsession. Voici le langage de Leg...: « .le me figure que ce que je fais est mal, je ne sais pas toujours en quoi cela oflense la religion ou la morale, mais il me semble que je
LES IDÉES OBSÉDANTES ET IMl'ÜLSIVES
n’aurais pas dû le faire. Tenez, je vous ai regardé en parlant, et je sens que je n’aurais pas dû vous regarder. » Ly... parle de même. Dcv... est curieux sur ce point parce que son appréciation, ce qui est rare, est artistique plutôt que morale. C’est un musicien habile et constamment il a l’idée « qu’il joue mal, qu’il est immoral de jouer aussi mal. »
Un joli cas de mécontentement systématique est celui de Re... (i4o), jeune fille sentimentale qui, étant fiancée, sent qu’elle n’aime pas bien son fiancé et se tourmente a la recherche « de l’aimer bien ». Elle en arrive à force de perfectionnements à le détester et depuis il en est ainsi de toutes ses affections qui ne lui paraissent jamais suffisamment parfaites et qui lui semblent si mauvaises que c’est comme de la haine.
À cette obsession de mécontentement, de honte de soi-même, se rattachent un certain nombre d’autres idées obsédantes et d impulsions en apparence assez différentes mais qui ont le même caractère psychologique.
i. Certains délires de doute sont en rapport avec une obsession de mécontentement qui porte surtout sur les facultés intellectuelles et la maladie prend alors un aspectun peu particulier qui pourrait égarer l’observateur. Voici par exemple une femme de 07 ans, Mb... (i36) qui présente au premier abord un singulier délire. Elle est poussée malgré elle à étudier sur toutes ses faces un problème de psychologie : « quelles sont les relations entre le sens du toucher et les autres sens ? Dans quelle mesure peut-on dire que la vue et l’ouïe sont des touchers lointains? » Quoiqu en réalité elle soit très ignorante sur ces questions, elle discute le problème avec acharnement, et veut établir qu’il y a action directe du monde extérieur dans le sens du tqucher et action indirecte dans les autres sens. Cette discussion n’est qu’une forme ultime d’une obsession précédente qui s’est développée depuis des années, peut-être depuis l’enfance de la malade. Elle éprouve un mécontentement de ses sens « si imparfaits, si grossiers ». Elle cherche le moins mauvais de tous, et arrive à accorder quelque confiance au toucher immédiat et direct, de là la recherche de ce caractère d’être immédiat dans les autres sens.
Pour bien constater que ce délire du doute n est pas ici une maladie, distincte, rappelons seulement que cette même malade Mb... est aussi honteuse de sa volonté, de sa conduite et qu elle se sent