‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 216 sur 352 · Discussion des théories émotionnelles · texte numérisé non relu

Discussion des théories émotionnelles

La théorie émotionnelle de Morel renouvelée par MM. Pitres et Régis avait été présentée au X1L Congrès de Médecine ; au Congrès suivant réuni à Paris, en 1900, elle fut déjà contredite. M. Lad. Haskovcc (de Prague), en rapportant quelques observations intéressantes sur lesquelles nous reviendrons, essaya démontrer qu’elle présentait des lacunes1.

1. Lad. Haskovcc de Prague, Contribution à la connaissance des idées obsédantes;

DISCUSSION DES THÉORIES ÉMOTIONNELLES

MM. Pitres et Régis remarquaient que les idées obsédantes peuvent changer mais que l’état émotif accompagnant reste beaucoup plus stable, cela prouve simplement, répond M. Ilaskovec, que le domaine de l’intelligence est plus riche et plus varié que celui de l’émotivité, mais cela ne nous montre pas laquelle des deux joue le rôle essentiel dans le phénomène pathologique. Ces auteurs disent encore que l’émotion ne peut être secondaire, qu’elle ne peut être considérée comme une simple réaction déterminée par l’idée, parce que, s’il en était ainsi, l’émotion devrait toujours être en raison de l’intensité de l’idée, ce que l’on n’observe pas. La conclusion est précipitée, le degré d’émotivité n’est pas le même chez tous les invidus, l’émotion dépend de bien d’autres raisons qui peuvent l’empêcher de correspondre exactement à l’intensité de l’idée fixe, quoique elle vienne à sa suite.

Enfin, ce qui est plus grave, MM. Pitres et Régis ont tort de tout ramener à l’émotion et surtout h une seule et unique émotion, à cette angoisse spéciale qu’on observe souvent, il est vrai, chez quelques-uns de ces malades. D’abord ce n’est pas toujours cette émotion-là qui fait le fond de l’obsession. M. Ilaskovec rapporte l’observation intéressante cl’un étudiant obsédé par des idées gaies accompagnées d’un sentiment de joie. Je dois avouer que cette observation me laisse des doutes : s’agit-il bien cl’un malade du même genre? C’est chez les hystériques par le mécanisme de la suggestion plutôt que chez le psychasthéniques que l’on observe ces joies obsédantes, j’en ai rapporté un exemple avec M. Raymond1 ; peut-être aussi s’agit-il de ces sentiments d’élévation sublime, de ces enthousiasmes que présentent, comme nous l’avons vu, les sujets psychasthéniques, mais qui ne sont pas de la même nature que les obsessions et les angoisses.

Ce qui est plus important à considérer ce sont les malades qui tout en étant des obsédés ne présentent pas de troubles émotionnels. Il v a bien des cas de ce genre cités par Westphal, Meschede, Griesinger et M. Ilaskovec y ajoute d’autres exemples où les lésions intellectuelles semblent tout à fait primaires. « MM. Pitres et Régis vont trop loin quand ils disent : supprimez par la pensée, l’angoisse, l’anxiété qui s’y trouve et vous

XIIIe Congres intcrn. de mèd. à Paris en igoo. Comptes rendus de la section de Psychiatrie, p. i a ( .

i. Raymond et P. Janet, Névroses et idées fixes, II, p. 353.

THÉORIES l'ATHOÜÉNIQUES

n’aurez plus il obsession. Bien des malades sont obsédés jusqu a ne plus pouvoir rien faire et ils ne restent que trop indifférents a leur obsession. »

D’autres auteurs ont aussi présenté des critiques contre cette restauration un peu simpliste des anciennes théories émotionnelles. MM. Yaschide et Marchand, dans une étude expérimentale surun cas d’éreutophobie, ont bien constaté un certain nombre de modifications viscérales en rapport avec langoisse. Ces modifications sont, il faut en convenir, assez vagues et assez banales, comme nous avons essayé de le montrer en étudiant les symptômes de 1 angoisse. Les auteurs font justement observer que ces modifications sont bien loin de précéder ou de déterminer les troubles mentaux. Le sujet accuse d’abord la conscience du trouble intellectuel et du sentiment psychologique, la réapparition de son obsession et de sa phobie, puis un certain temps après les graphiques accusent quelques modifications circulatoires et respiratoncs. Aussi MM. Yaschide et Marchand concluent-ils ainsi : « 1. idéation du sujet provoque une association qui, à son tour, suggère une émotion d’attente, d’anxiété et d’angoisse et les phénomènes neuro-vasculaires ne sont nullement la source de ces changements intellectuels ou émotifs..., il faut encore ajouter que 1 obsession de la peur de rougir est bien loin d’être liée avec une coloration spéciale du visage, le phénomène qui prédomine est bien un élément purement émotionnel, un état pour ainsi dire intellectuel1... »

Dans une étude sur le même phénomène de l'éreutopholne. M. Claparède (de Genève) reproduit les objections de MM.'N aschide et Marchand. Il insiste sur une remarque déjà faite par M. Régnier que la rougeur du xdsage ne produit pas d angoisse si 1 intelligence du malade « n’est pas suffisamment développée pour avoir souci de l’opinion d’autrui et de ses remarques à cet égard2 ». Apres avoir remarqué que suivant les cas le trouble vasculaire peut précéder quelquefois depuis longtemps ou suivre le trouble moral, il ajoute : « Ce n’est pas la rougeur comme telle qui provoque cette honte, mais c’est la rougeur en tant qu’elle est une infirmité, en tant qu’elle attire l’attention du public sur celui qui y est sujet »

i . V aschide et Marchand, Un cas d éreutophobie. Revue de Psychiatrie, juillet

lf)00*

‘ n. Régnier, De l'éreutophobie. Thèse de Bordeaux, 1896, p. 5a.

DISCUSSION DES THÉORIES ÉMOTIONNELLES 471

et il se montre disposé à rattacher, comme je l’avais proposé dans mon étude publiée par la Revue philosophique, l’éreutophobie aux maladies des scrupules, il la honte de soi-même1.

Enfin, dans une étude présentée au congrès des aliénistes et neurologistes de Limoges en igoi , M. Arnaud a de nouveau discuté 1 interprétation émotionnelle des obsessions et surtout la théorie périphérique qui les rattache exclusivement à des modifications viscérales et vaso-motrices essentiellement périphériques. « i° Cette théorie, dit-il, attache à l’expression émotive et aux modifications périphériques, une importance vraiment excessive. L’expression émotive est loin d’être toujours adéquate à l’émotion ressentie dans la conscience, il y a dans l’émotion totale une part considérable à faire aux idées, à la brusque perception du trouble de notre existence, ce qu’on appelle affectivité n’a pas d’existence distincte mais fait partie intégrante de l’état psychique. 2° Cette théorie n’explique qu’une partie de la maladie des obsessions, l’accès émotif. Cet accès émotif est un incident important sans doute, mais passager. L’état obsédant qui persiste en dehors des crises ne peut être expliqué par l’émotion, phénomène brusque et passager. L’anxiété des obsédés est surtout cérébrale, intellectuelle, il y a un grand nombre d’obsessions intellectuelles dans lesquelles ne se retrouve pas l’influence d’une tendance organique ni d’un trouble vaso-moteur2. »

Ces critiques m’ont intéressé. En effet, quoique disposé, comme je l’ai dit, à admettre dans ses grandes lignes l’interprétation présentée au congrès de Moscou, j’avais fait depuis longtemps en observant les malades des réflexions analogues. La théorie émotionnelle qui consiste à expliquer et à définir l’obsession par l’angoisse et par l’émotion me semble, malgré les services qu’elle a rendus, devoir être provisoire : elle me semble trop vague, trop générale et en même temps trop restreinte.

Cette théorie est nécessairement très vague, non par la faute de ses auteurs, mais à cause des ignorances de la psychologie sur la nature des émotions. Est-il un concept plus vague que celui de l’émotion en général et que celui de l’émotivité? Les émotions-

1. Claparède (Genève), L’obsession de la rougeur. Archives de Psychologie de la Suisse romande, avril 1902, p. 323.

2. F.-L. Arnaud (de Vanvcs), Sur la théorie de l’obsession. Archives de neurologie, 1902, I, p. 267.

THÉORIES I'ATIIOGÉMQÜKS

chocs et les émotions-sentiments ne sont pas du tout de la même nature, veut-on rattacher l’obsession à des émotions analogues à la surprise, à la colère ou à des émotions analogues à l’amour, à la honte : ce seront en réalité des théories absolument différentes. Il est bien évident que si on persiste à prendre le mot « émotion » dans un sens absolument vague, si on désigne par ce mot tous les troubles imaginables des sentiments, de la volonté, de la conscience personnelle, aucune discussion n’est possible et, du moment que l’on n’admet pas une théorie purement intellectuelle, on se rattache forcément à ces théories émotionnelles. Mais cela revient h peu près à supprimer toute explication.

Très justement MM. Pitres et Régis ont voulu préciser la conception de l’émotion en rappelant la théorie célèbre et déjà ancienne de Lange et de James et en affirmant très brièvement que « l’émotion est la conscience des variations neuro-vasculaires '. » Ajoutons pour être plus complet le rôle des modifications cardiaques, respiratoires, digestives, et nous dirons que l’émotion est alors comprise comme la conscience de certaines modifications viscérales qui accompagnent quelquefois les phénomènes de conscience.

Sans doute il serait facile de discuter la théorie de l’émotion donnée par Lange et James et de démontrer qu’il y a dans 1 émotion véritable quelque chose de spécial, de psychologique, au moins de cérébral qui précède et qui détermine les réactions respiratoires et vasculaires. Mais pour l’étude présente cette discussion générale de la thèse de James a peu d importance. L angoisse, l’émotion entendue, si l’on veut, comme la conscience en retour de ces réactions viscérales peut-elle précéder, déterminer et par conséquent expliquer tous les phénomènes observés chez les psychasthéniques d’une façon suffisamment précise pour caractériser cette affection et la distinguer des autres, c’est là toute

la question que nous avons à considérer.

Même ainsi précisée la théorie, émotionnelle me parait rester encore beaucoup trop vague et ne pas caractériser le phénomène qu elle se propose de définir. Si l’émotion ne consiste que dans les palpitations de cœur, les respirations irrégulières, les bouffées de rougeur, elle va se retrouver exactement la même dans les

émotions normales et dans les obsessions pathologiques. Lin homme en colère présente des palpitations, de la rougeur, de la po-

i. Pitres et Régis, np. cil., p. 9.

DISCUSSION DF.S THÉORIES ÉMOTIONNELLES

lvpnée, un homme qui a peur a également des palpitations, de l'irrégularité respiratoire, des troubles vaso-moteurs ; faut-il conclure que la colère normale, la peur normale sont identiques à l’angoisâe d'une crise d’obsession? Cette assimilation me paraît absolument fausse, l’angoisse du psychasthénique, j’ai essayé de le montrer, est un état pathologique tout spécial, ce serait une grosse erreur que de la confondre avec une émotion normale. Les malades sont les premiers à nous avertir « qu’ils n’éprouvent pas une peur naturelle, que leur angoisse, toujours la même, supprime et remplace la peur naturelle ». Comment pourra-t-on dans cette interprétation rendre compte de cette différence psychologique considérable entre l’émotion normale et l’obsession?

On ne peut répondre qu’en alléguant une différence de quantité dons ces phénomènes viscéraux dont le contre-coup détermine dans' la conscience les émotions et les angoisses. C’est leur exagération qui leur donne leur caractère pathologique et qui distingue l’obsession de la colère ou de la peur. Est-ce là une distinction suffisante ? N’y a-t-il pas des grandes colères, des élans d’enthousiasme, des grandes terreurs qui s’accompagnent de grandes modifications viscérales et qui cependant restent des colères, des enthousiasmes, des peurs, sans se transformer en phobies et en obsessions ?

Mais admettons cependant que cela soit vrai et que l’on puisse distinguer l’angoisse psychasthénique de l’émotion normale uniquement par la différence dans le degré d’intensité des réactions viscérales. N’y a-t-il pas infiniment d’autres états pathologiques qui s’accompagnent de grandes modifications viscérales du même genre sans être identiques à des crises d’obsession ? Des phtisiques, des cardiaques présentent des modifications respiratoires et circulatoires du même genre et bien plus graves sans avoir aucunement le même désespoir, les mêmes obsessions ; ils suffoquent, ils asphyxient réellement et ils continuent à s’intéresser à ce qu’on leur dit, à suivre même une conversation, ils disent bien qu’ils souffrent, mais ils ne se lamentent pas ainsi, ils sont loin d’avoir le même trouble mental. Dans d’autres maladies nerveuses on constate souvent des palpitations, des polypnées, des troubles vaso-moteurs et les malades restent calmes : Ar..., par exemple, un homme hystérique, a une polypnée de 88 respirations par minute et il attend tranquillement sur sa chaise qu’on l’examine, il dit en souriant qu’il est gêné pour respirer, mais il ne sent pas

THÉORIES RATHOGÉNIQUES

« sa volonté qui lui échappe et son âme qui descent au tombeau dans un noir d’encre ». Yoa, une femme hystérique de u8 ans , a des troubles vaso-moteurs si considérables qu elle a de graves œdèmes aux mains et même a la face : cela est plus grave que la rougeur superficielle de l’éreutophobe, et cependant elle est calme et n’a aucunement l'angoisse de celui-ci. Dans la plus simple attaque d hystérie, celle que nous avons appelée la crise émotionnelle de Briquet, on va constater des respirations rapides, des palpitations, des secousses du ventre, des rougeurs, des pâleurs plus considérables que dans la plupart des agoraphobies, et cependant une hystérique pendant cette attaque ne présente aucunement l’état d’esprit d’un agoraphobe pendant l’angoisse. Je reviens alors à ma question: comment va-t-on distinguer une crise d’obsession de l’angoisse d’un cardiaque, de la polypnée ou de la crise d’une hystérique, puisque le caractère considéré comme essentiel, les réactions viscérales, se trouve exagéré de la même manière dans tous ces syndromes si différents 1 un de 1 autre ?

Quel que soit le problème considéré, on est toujours forcé dans cette théorie émotionnelle de rester dans de grandes généralités. Le passage de l’émotivité difluse a la phobie systématisée qui est très important et qui est bien, comme on 1 a dit, au moins dans certains cas, le point de départ de 1 obsession ne peut être expliqué que par une violente émotion accidentelle qui détermine de violentes réactions viscérales; on ne peut tenir compte que de la grandeur de l’émotion. Comment expliquer alors tous les détails des observations ? Certains malades résistent parfaitement à de violentes émotions et ne succombent qu h de petites émotions de nature très spéciale. D autres sujets curieux ont besoin de deux émotions consécutives pour arriver a l obsession. S'il ne s’agit que de la violence de l’émotion, les choses se passent donc tout à lait comme chez 1 hystérique qui a vu un rat dans la cuisine et qui a des crises dans lesquelles elle court après le rat ! Comment expliquer l’énorme différence qu il y a entre la crise de scrupule et cette crise banale d hystérie ; Tous les deux cependant ont eu une forte émotion avec grande réaction viscérale. L’aliéniste, en passant trop vite à la considération exclusive de ces réactions viscérales qui sont banales et à peu près les mêmes dans toutes sortes de maladies, me semble avoir abandonné trop tôt

i. Névroses cl Idées Jixcs, 11, p. 5o5,

DISCUSSION DES THÉORIES ÉMOTIONNELLES

son domaine el ne plus pouvoir trouver les phénomènes proprement cérébraux qui caractérisent et distinguent les maladies les unes des autres.

Si cette théorie émotionnelle se montre ainsi trop générale et trop vague, par un autre côté elle me paraît beaucoup trop restreinte et je crois qu elle laisse de côté bien des phénomènes essentiels de la maladie. Pour que cette théorie soit admissible, il faudrait pouvoir démontrer que les réactions viscérales exagérées, considérées comme essentielles, se retrouvent comme point de départ dans tous les symptômes caractérisques de l’état psychasthénique et les accompagnent tous. En est-il réellement ainsi? Pour répondre à cette question il suffit de passer en revue les symptômes énumérés dans les trois chapitres précédents.

Si l’on considère les obsessions proprement dites, il est certain que quelques-unes se sont développées à la suite de ces agitations viscérales sous forme systématique ou diffuse. Les idées obsédantes de Jean sur les crimes génitaux ont été précédées d’algies du gland qui étaient des phénomènes d’angoisse systématique. On pourrait citer bien des exemples de ce genre, cela est incontestable. Mais en est-il ainsi dans tous les cas? C’est ce qui me parait insoutenable. Beaucoup d’obsessions non seulement sont actuellement des phénomènes intellectuels, mais se sont développés à la suite de troubles intellectuels et non à la suite de troubles émotionnels. Les obsessions métaphysiques de Lise sur le dualisme, sur la puissance du diable opposée à celle de Dieu, sont la conséquence, le développement d’agitations mentales antérieures et non d’agitations viscérales. Ce sont les manies de la recherche, de l’expiation, du pacte, d’interminables ruminations mentales qui ont précédé pendant des années les obsessions actuelles ; jamais cette malade n’a été une phobique ou une angoissée, mais clic a toujours été une rêveuse. On pourrait citer bien des exemples de ce genre : des obsessions de folie ont pris naissance à la suite de manies mentales ou des sentiments d’insuffisance intellectuelle'; des obsessions amoureuses se sont développées à la suite des perturbations des sentiments, du besoin de direction, du besoin d’être aimé et du sentiment de l’aboulie, des obsessions d’indignité et de honte de soi ont été le développement naturel des sentiments d’incomplétude intellectuelle,

476 THÉORIES PATHOGÉNIQUES

des sentiments d’étrangeté, des sentiments d incapacité et d humilité. 11 me parait impossible de soutenir (pie tous les obsédés soient actuellement ou môme qu’ils aient nécessairement ete autrefois des phobiques ou des angoissés; beaucoup d entre eux ont débuté par de tout autres symptômes.

Si nous passons maintenant a la seconde catégorie de symptômes, aux agitations forcées, nous trouvons aussi un groupe pour lequel l’importance des perturbations viscérales est considérable. Un grand nombre d’agitations forcées sont des agitations émotionnelles sous forme de phobie ou d’angoisse. Même à ce propos il est essentiel de faire une distinction et de ne pas confondre les angoisses mentales caractérisées par des céphalées, par le vide dans la tète, par le sentiment de perte de la volonté et de l’intelligence avec les angoisses viscérales ; les deux phénomènes ne sont pas du tout identiques et on peut constater d’énormes angoisses mentales avec le calme le plus absolu du cœur et de la respiration.

A plus forte raison est-il impossible de confondre avec les angoisses viscérales, les agitations motrices et les agitations mentales. L’angoisse peut quelquefois accompagner les tics et les crises d’agitation motrice dans certains cas complexes, mais cette juxtaposition n’a rien de nécessaire. J’ai même montré a plusieurs reprises que ces diverses sortes d agitation sont en antagonisme. Quand il y a beaucoup de mouvements physiques, des grandes marches, beaucoup de tics, le sujet ne souffre pas d angoisse : au contraire il va souffrir de l’angoisse si on le force à arrêter ses tics. Quand Claire a une crise d’efforts et qu elle fait dans tous les sens des mouvements excessits, elle a sans donte une respiration rapide, des palpitations et des sueurs, mais ce sont des phénomènes d’essoufflement et non des phénomènes d angoisse, elle ne se sent pas étouffée. Au contraire, si je veux arrêter ces grands mouvements, elle va souffrir d une suffocation spéciale et elle va avoir de l’excitation génitale. L agitation viscérale sous une forme, il est vrai, qui n’a guère été prévue par la théorie émotionnelle, se substitue a 1 agitation motrice.

Cette discussion est encore plus frappante si on considère le groupe des agitations mentales. Comment passer sous silence ces malades si curieux qui ont de la rêverie forcée, du mentisme, qui vivent dans le passé et non dans le présent, mais (pii ne sont aucunement angoissés. Chez l’un d’eux, ehezLib..., on détermine

DISCUSSION DES THÉORIES ÉMOTIONNELLES

l’angoisse qu’elle ne connaissait, pas du tout en la forçant à lutter pour arrêter sa rêverie perpétuelle, et elle revient à sa rêverie en disant que « cela lui fait mal à la poitrine d’essayer de l’arrêter. » Il y a ainsi toute une catégorie de phénomènes dont, chose curieuse, MM. Pitres et Régis semblent ne pas aimer à parler, ce sont les ruminations mentales. Dans ces manies d’interrogation, de répétition, de retour en arrière, de réparation, de serment, etc., il n’y a pas une idée proprement dite que le malade aurait conçue comme explication il n’y a pas non plus de l’angoisse systématique ou diffuse, il y a uniquement un travail mental avec des caractères particuliers qui absorbe toute l’agitation du malade.

Observons Lise, quand elle radote sur ses pactes, sur ses enfants voués au diable, sur le culte du démon, elle reste absolument immobile, elle ne pense pas à bouger, elle est envahie par une immobilité de plus en plus absolue, on voit sa tète qui s’incline de plus en plus jusqu’à toucher ses genoux et si on ne la trouble pas elle va rester des heures dans cette position ; à ce moment elle respire avec le plus grand calme et son cœur bat tout à fait régulièrement, son visage présente sa coloration normale et les troubles vaso-moteurs restent tout à fait hypothétiques. Cependant pendant cette période elle souffre cruellement, elle a le sentiment de perdre la tête, de devenir folle, de mourir « il me semble que je dégringole dans un trou sans fin et qu’à mesure je perds quelque chose de mon existence ». Mais ce n’est qu’une angoisse morale qui n’est pas du tout identique à l’angoisse déterminée par le sentiment en retour des réactions viscérales. Ce même phénomène peut s’observer dans la plupart des cas de rumination : quand Ger... est debout dans son escalier en se demandant si elle scandalisera la fruitière, elle est tout aussi tranquille physiquement et physiologiquement et elle ne souffre que moralement. Il suffit de parcourir les longues descriptions que j’ai données de toutes les formes de rumination mentale, pour voir que presque toujours cette forme d’agitation est indépendante de l’angoisse physique et se développe plutôt en antagonisme avec elle.

En dehors de ces phénomènes d’agitation forcée il y a encore toute une grande catégorie de faits dont la théorie émotionnelle ne me semble pas tenir assez compte : ce sont toutes les insuffi-

THÉORIES PATHOGÉNIQUES

sauces psychologiques, les troubles de perception, les troubles de la volonté, les troubles de l’attention. Je sais bien que l’on pourra essayer de rattacher ces troubles à l’émotion en disant que celle-ci a une influence inhibitrice. Mais c’est déjà compliquer la théorie de l’émotion telle qu’on l’avait présentée, la théorie de 1 émotion simple conscience des réactions viscérales, c est déjà introduire dans l’émotion des modifications cérébrales d une tout autre nature. Mais cela même est-il bien suffisant ? Comment se fait-il que l'émotion pendant des années ne trouble aucunement l’action ou 1 attention des malades et qu’à partir d’un certain moment elle les rende incapables d'effectuer ces mêmes opérations. Il laudrait au moins nous dire en quoi consiste l’augmentation d’émotivité et de quoi elle dépend, on sera donc forcé de remonter au delà de 1 émotion. Il y a des cas où cette action inhibitrice de 1 émotion devient tout à fait incompréhensible. Nous avons cité des jeunes gens qui à la suite d’une petite émotion se sentent étonnés d euxmêmes, ne se reconnaissent plus, disent qu ils sont changés, qu’ils ont perdu leur personne ou bien que le monde est tout différent et qu’il n’a plus de réalité. Est-ce là un effet ordinaire de l’émotion, simple conscience en retour des réactions viscérales, des troubles de la respiration et de la circulation ? En outre les sentiments singuliers de ces sujets se prolongent et durent des années pendant lesquelles ils vont répéter qu’ils n ont plus de moi ou que le monde est un rêve ? Cela est-il d’accord avec la conception de l’émotion qui est par essence une modification brusque de peu de durée ?

D’autre part, est-il bien certain qu’il y ait réellement un trouble émotif avec réactions viscérales violentes au point de départ de toutes ces insuffisances? Je crains qu’il n’y ait ici une erreur de méthode malheureusement bien commune en psychiatrie. On croit que la théorie exige la présence d’un certain phénomène et on admet que ce phénomène existe sans chercher autrement a vérifier son existence. Si la théorie exige qu’une hystérique ait une anesthésie viscérale, on affirme qu’elle l’a : « car, sans cela, dit-on, on ne comprendrait pas les altérations de sa cœnesthésie ». En réalité cette anesthésie viscérale est très difficile à vérifier et si quelqu’un se donne la peine de faire le. travail, il verra souvent qu’elle n’existe pas. Je suis étonné de voir que dans certains travaux sur l’obsession on parle sans cesse d’énormes réactions viscérales, de troubles cardiaques, respiratoires, intestinaux. J'ai déjà

DISCUSSION DES THÉORIES ÉMOTIONNELLES

dit comment j’ai éprouvé à ce sujet bien des déceptions, combien ces phénomènes m'ont paru difficiles à vérifier et comment il m’est arrivé trop souvent de constater leur absence. En réalité je crois qu’il y a un très grand nombre de ces troubles, de ces insuffisances psychologiques qui ne peuvent pas être considérées comme secondaires à des modifications viscérales, mais qui résultent primitivement d’un trouble cérébral constitutionnel ou accidentel, dans lequel l’émotivité ne joue qu’un très petit rôle.

Enfin, n’y a-t-il pas des troubles de l’émotion elle-même ? A côté de l’émotivité excessive, se présente, plus souvent qu’on ne le croit, l’absence d’émotion et l’indifférence. On pourrait s’amuser à soutenir ce paradoxe : c’est que certains malades arrivent à l’obsession en cherchant à interpréter non pas leurs émotions excessives, mais leurs froideurs. Va-t-on dire que c’est l’émotion qui inhibe l’émotion et l’empêche de se développer, on arrive alors à concevoir l’émotion d’une manière tellement confuse que cette conception ne peut plus servir à rien expliquer.

Ces réflexions nous montrent que le second groupe de théories qui considèrent l’angoisse et l’émotion comme le phénomène principal n’arrivent pas à une interprétation précise et complète de tous les phénomènes observés. Sans avoir aucunement la prétention de chercher la cause dernière de ces faits il faut essayer de présenter une interprétation un peu plus précise et un peu plus complète, qui explique l’angoisse et l’émotivité elle-même ainsi que les autres phénomènes.

Tl I ÊOH I ICS l»ATHO(îl-:N 1QUES

DEUXIÈME SECTION

Page 1