‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 239 sur 352 · Influence des émotions · texte numérisé non relu

Influence des émotions

Le problème le plus intéressant nous est posé par le rôle pathogénique que jouent les émotions et surtout certaines émotions. Dans les cas les plus connus que nous aurons à étudier plus tard l’émotion semble déterminer la nature de l’obsession, mais ce nesontpas, à mon avis, les cas les plus fréquents ni les plus intéressants.

Il y a des cas très nombreux où l’émotion qui semble le début de la maladie n’a aucun rapport avec les phobies ou les obsessions qui vont suivre. Ll..., comme on vient de le voir, est devenue malade parce qu elle a ramassé son neveu tombé mourant d’un échafaudage. L’émotion était assez intense pour amener un trouble et le sujet semblait antérieurement bien portant, mais ce qui m’étonne c’est que la maladie consécutive est simplement l’agoraphobie qui semble avoir un rapport bien lointain avec la mort du neveu. Gat..., instituteur, change de poste sur sa demande : ce changement, la vue d’une école nouvelle l’impressionne; il est atteint d’une obsession criminelle et il est poursuivi par le remords du meurtre d’un enfant. Chu... a des contrariétés de famille et se dispute avec une belle-sœur, la voici qui prend la phobie de la saleté et qui éprouve le besoin de se laver les mains dix fois de suite. J’ai peine avoir dans ces obsessions ou ces manies, et on en pourrait citer cent du même genre, la reproduction de l’émotion primitive.

Dans quelques cas l’origine de l’obsession se comprend assez bien ; mais on voit que son contenu ne dépend en aucune façon de l’émotion qui a cependant déterminé la maladie. L’obsession est la reproduction d’un événement ou d’une idée très antérieure qui, au moment de son apparition, n’avait déterminé aucun trouble, mais qui devient pathologique à l’occasion de l’émotion nouvelle. Les faits de ce genre m’ont toujours intéressé : j’en ai décrit de remarquables à propos des hystériques. En voici un que je rappelle parce qu’il est typique. Un homme âgé de 29 ans, mécanicien de locomotive, est blessé grièvement dans un tamponnement,

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il a une plaie grave au ventre qui n’es) guérie qu au bout de six mois. Cependant il ne conserve aucun accident névropathique, il ne reste pas impressionnable et il reprend son service sans aucune difficulté. "Onze ans après, a 1 âge de 4o ans, il a une grave émotion : il se réveille le malin près du cadavre de sa femme morte subitement pendant la nuit. Fdi bien, a la suite de ce bouleversement il commence des crises d’hystérie, dans lesquelles il voit une locomotive se précipiter sur lui, dans laquelle il a du météorisme abdominal avec uen énorme hyperesthésie de son ancienne cicatrice indolente pendant onze ans.

On observe des faits tout à lait semblables chez les psychasthéniques. Fé... femme de 4g ans. a éprouvé une vive contrariété : la fille de son mari, qu’elle avait élevée comme son enfant, s'est fait enlever par un amant et n'a plus voulu rentrer chez ses parents. Fé... éprouve de l’ennui à ce sujet, mais ne devient aucunement. obsédée et reprend régulièrement le cours de sa vie. Huit mois après elle doit subir une opération chirurgicale grave, riiystércctomie totale. Cette opération lui a causé de grandes angoisses et de grandes fatigues. . V la suite de eette opéiation la voici obsédée par la pensée de la fugue de sa belle-fille : Cette

(ille s’en est allée de ma maison, tout le monde lésait, c'est honteux pour moi. C’est moi qui,suis coupable... etc. » et la voici qui a des angoisses à la pensée de rentrer chez elle. Hep..., femme de 3y ans, perd un fils de 18 ans, elle parait s’en consoler, et reste parfaitement raisonnable. Dix mois après elle lait une chute de voiture et en est très émotionnée. Elle reste troublée, se plaint de ne plus voir les choses de la même façon et se tourmente à propos de la mort de son fils : « si j avais cherché un autre médecin, si je lavais envoyé a la campagne, il vixrait encore, c’est moi qui suis coupable, je devrais me tuer. etc. » .fui..., homme de 38 ans a été léché par un chien dans la rue quand il avait l’âge de 2 5 ans, il en a été ennuyé, car il était déjà peureux, mais il a bien compris que ce n'était rien. A 3o ans il se marie et cet événement détermine bien des émotions ; c’est à ce moment et à ce moment seulement qu’il s'inquiète sérieusement à propos de ce chien qui I a léché il y a cinq ans, et qu'il est pris d’une phobie de la rage. 11 guérit au bout de quelques mois. A 33 ans il perd un enfant et ce chagrin ramène de nouveau la phobie delà rage, depuis il a eu nombre de crises de cette même phobie toujours à propos d’émotions quel-

conques n’ayant aucun rapport avec le chien. « C’est désolant, je ne puis avoir la plus petite émotion, même pas le dépit de rater un omnibus, sans que cela me donne l’idée du chien enragé. » J avoue que dans ces cas j’ai de la peine à comprendre comment on peut rattacher directement la phobie à l’émotion, et comment on peut expliquer le rôle de l’émotion.

Enfin un dernier groupe me semble plus embarrassant encore, c est le groupe des cas très nombreux où l’émotion détermine un trouble qui n est pas du tout l’obsession ou la phobie, mais cpii est simplement une insullisance psychologique. Dans le cas le plus simple et qui se rapproche le plus des précédents, l’émotion crée simplement l’émotivité. Des personnes qui n’étaient pas impressionnables ou qui l’étaient modérément sont transformées après un accident qui les a révolutionnées. Dorénavant elles éprouvent des émotions violentes pour la moindre des choses, elles ont des perturbations physiologiques remarquables avec troubles cardiaques et respiratoires, avec de grandes angoisses pour dés faits insignifiants qui les auraient certainement laissées froides auparavant. Morel, Freud, Pitres et Régis ont très bien décrit des cas de ce genre sous le nom d’anxiété diffuse ou de panophobie,

« chaque événement, chaque incident de la vie devenait ainsi matière a décharge pour son angoisse momentanément spécialisée par le hasard 1 . »

J ai observé un grand nombre de cas de ce genre que j’ai déjà cités et que je rappelle brièvement. Cs... (4l) a accouché à l’âge de 3i ans, elle se porte bien et se remet de sa fatigue, quand trois jours après l'accouchement la garde effrayée d’une grimace de l’enfant laisse échapper une exclamation des plus sottes : « oh, Mada me, s écrie-t-elle, le bébé a des convulsions, je crois qu’il va mourir. ». L’enfant n’avait absolumentrien, mais la mère reste bouleversée, se plaignant de beaucoup souffrir dans la tête et dans les épaules, gémissant et pleurant sans pouvoir s’arrêter. Depuis ce moment, son caractère est complètement changé: elle était autrefois vive, mais suffisamment calme pour avoir dirigé une maison de commerce avec succès, pour avoir surmonté bien des difficultés. Maintenant elle a à propos de tous les laits les plus insignifiants des émotions épouvantables qui lui font perdre la tête. Si un de

■I. Pitros et Régis, op. cil., [). 19, 79.

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ses enfants tousse, si elle-même se mouche, si elle voit une bouteille de pharmacie, si elle lit dans le journal le nom d une maladie, la voici affolée, souffrant d’horribles angoisses, errant au hasard dans la maison pour chercher quelqu’un qui la rassure. Il lui devient impossible de s’occuper du commerce, elle ne peut même plus voir sur son chemin une boutique sans penser à la ruine et sans se bouleverser ; elle a des crises de désespoir qui durent plus de 12 heures parce qu’une de ses petites filles a fait une tache a sa robe, ou parce qu’une domestique lui annonce quelle va se marier. Ivu... est un cas presque identique : j ai étudié dans un chapitre précédent scs singulières angoisses avec trémulations de la paroi abdominale. Ces angoisses se reproduisent il propos de tout et elles ont débuté à la suite d’une singulière aventure. Un jeune homme qui habitait dans la même maison que Ku. .. a été arrêté parce qu’il se livrait à des manifestations inconvenantes ii la fenêtre. Pour se disculper il fait appel au témoignage de cette dame et se fait conduire chez elle par un agent de police afin qu’elle certifie de sa conduite exemplaire. La pauvre femme se croit accusée avec lui, se voit impliquée dans un procès scandaleux et perd complètement la tête. C’est ii partir de ce moment qu’elle devient une panophobique.

Si on y réfléchit, il n’est pas facile de comprendre comment une émotion rend émotif. H ue suffit pas de dire que 1 émotion piimitive se répète, il faudrait expliquer pourquoi elle se reproduit ainsi sans raison, ce qui ne serait pas aisé. Mais cela même n'est pas exact, car ce n’est pas l’émotion primitive qui se répète. Les choses ne se passent pas du tout comme dans les crises d hystérie qui reproduisent automatiquement une émotion comme par suggestion. L’émotion primitive est parfaitement oubliée et Cs.... qui est devenue très égoïste, ne s'occupe plus du tout de ses enfants. Ce sont d'autres émotions qui se développent ii propos d’incidents tout différents et c’est une aptitude particulière ii reproduire avec trop de facilité ces phénomènes qui s’est formée dans le sujet et je trouve remarquable que cette aptitude se soit formée si rapidement à la suite d’une première émotion.

Mais l’émotion ne produit pas uniquement l’émotivité, il est quelquefois bien plus curieux de la voir produire 1 indifférence, de lavoir amener la suppression des émotions normales. Je rappelle l’histoire d’Al... Elle fait un mariage absurde et se trouve mariée à un inverti sexuel qui ne veut pas de sa femme et qui

poursuit son beau-frère, scènes et procès invraisemblables. A la suite AI... entre dans un état fort curieux d’indifférence et de froideur et se sent incapable d’éprouver aucun sentiment de plaisir ou de douleur. Cet état a été décrit à propos des insuffisances psychologiques, je remarque seulement ici qu’il a été le résultat de violentes émotions.

L émotion peut faire naître de même tous les phénomènes de 1 aboulie ; je ne parle pas d’une aboulie immédiatement en rapport avec les phénomènes émotifs et que l’on pourrait rattacher à l’inhibition ; mais d’une aboulie qui persiste sans que l’émotion se renouvelle. Al... dans 1 observation précédente est énormément aboulique en même temps que tout à fait incapable d’émotion. Cas..., iemme de Ô2 ans qui a vu son (ils tombera l’eau, se sent la tète gênée, ne peut plus faire aucune action ni suivre aucune idée, en même temps elle a cessé « d’être impressionnable, elle ne sent plus les joies, ni les peines, elle est indifférente à tout ».

Enfin c’est l’émotion qui est la source principale de ces états d’inquiétude, de doute et de tous ccs sentiments d’insuffisance dont j’ai déjà rapporté tant d’exemples. C’est à la suite d’un chagrin d amour que Tr... devient aboulique et commence à ressentir les doutes et les hésitations qui la caractérisent ; c’est à la suite d’une confession que Claire se sent inquiète qu’elle sent « l’espoir et la confiance s’en aller comme une lumière qui s’éloigne ». Nom... est frappé par l’aspect effrayant d’un mendiant qui s’adresse à elle, elle reste impressionnée et depuis elle ne retrouve plus la perception normale, elle trouve à tous les objets et surtout aux personnes un aspect drôle, étrange. To... est bouleversée par une déclaration obscène que lui fait un petit employé et depuis elle doute de toutes les choses présentes, qui lui semblent avoir perdu leur réalité.

Le sentiment de dépersonnalisation si remarquable de Ver... et de Bei.., a commencé chez tous les deux brusquement à la suite d une émotion. Ver... a été menacé par son patron qui tenait à la main un instrument de 1er et Bei a lu dans un journal une histoire d’amour amenant des malheurs, des suicides et qui lui semblait identique à ses propres aventures. Quand chez ces deux malades le sentiment pathologique diminue, c’est une nouvelle émotion qui le fait réapparaître. « Ça m’a fait un effet dans la tèteet après ça me fait comme si ce n’était pas moi '. » On pour-

i. A éu roses cl Idées fixes, 1898, II, p. 62.

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rail facilement accumuler des exemples de tous les sentiments d’insuffisance psychologique ayant une semblable origine. Ces faits se rattachent encore moins que les précédents a 1 explication simple de l'émotion donnée dans les théories que nous

avons discutées.

Toutes ces difficultés proviennent, a mon avis, de ce que on a beaucoup trop, simplifié le concept de l’émotion. L'émotion s’accompagne sans doute dans bien des cas de moditications viscérales et la conscience en retour de ces modifications doit jouer un certain rôle dans la conscience de l'émotion elle-même. C'est peut-être ainsi que se caractérisent certaines variétés d’émotions qui se distinguent les unes des autres par la conscience de ces différentes harmoniques viscérales. Mais il n est pas possible de soutenir que les phénomènes si complexes désignés sous le nom d’émotions ne contiennent pas autre chose que ces concomitantes organiques. Je crois que l’on trouvera dans l’analyse de l'émotion u nôtres grand nombre de phénomènes proprement cérébraux et psychologiques qu’il faudra successivement ajouter a ce concept

trop étroit de l’émotion organique.

Pour le' moment je ne voudrais ajouter à la notion de 1 émotion qu’un seul détail c’est quelle est très souvent l’occasion et le sentiment des grandes oscillations du niveau mental. Dans mes précédents travaux, j’ai déjà insisté à plusieurs reprise? sur ce point : « L’émotion, disais-je autrefois, a une action dissolvante sur 1 esprit, diminue sa synthèse et le rend pour un moment misérable '. » « Les émotions surtout les émotions déprimantes comme la peur, désorganisent les synthèses mentales; si on peut ainsi dire, leur action est analytique par opposition à celle de la volonté, de l’attention, de la perception qui sont synthétiques. Une resolution qui était prise est perdue à la suite de 1 émotion.... Liiez les hystériques, vous pouvez en excitant son attention lorcer un malade anesthésique à reprendre sa sensibilité, un paralytique a reprendre la possession des images kinesthésiques et le mouvement volontaire, vous les amenez ainsi à rattacher à leur personnalité certaines sensations et certaines images, ce sont des synthèses mentales. La moindre émotion va détruire tout ce travail et dissocier de nouveau de la personnalité ces sensations et ces images... Mais jamais ce pouvoir de dissociation qui appartient al émotion ne se mani-

i. .{ulomilismc psychologique, i88y, p. 4 à 7 •

Teste plus nettement que dans sou action surla mémoire... Cette dissociation peut s’exercer sur les souvenirs au fur et à mesure de leur production et constituer l'amnésie continue, elle peut aussi s’exercer tout d’un coup sur un groupe de souvenirs déjà constitué, déjà rattaché à la personnalité. Le plus souvent ces souvenirs dissociés par l’émotion seront simplement les plus récents et l’amnésie déterminée par l’émotion prendra la forme bien connue de l’amnésie rétro garde 1 ». « On constate des laits semblables

à propos des traitements par suggestion et par direction morale, une émotion supprime tout le travail de restauration qui a été accompli pendant la séance, fait réapparaître les anesthésies, les paralysies, les idées fixes. Le travail du directeur pendant les séances précédentes a été à un travail de synthèse : il a organisé des résolutions, des croyances, des émotions, il a aidé le sujet à rattacher à sa personnalité des sensations et des images. Bien plus, il a échafaudé tout ce système de pensées autour d’un centre spécial qui est le plus souvent son nom et l’image de sa personne. Le sujet a emporté dans son esprit et dans son cerveau une synthèse nouvelle, passablement artificielle et très fragile, sur laquelle l’émotion a facilement exercé sa puissance désorganisatrice »

Celte description convenait surtout aux hystériques, elle doit être élargie pour pouvoir s’appliquer à nos malades psychasthéniques. Un des phénomènes de l’émotion, dirons-nous maintenant, c’est de s’accompagner d’un abaissement marqué du niveau mental, en entendant le niveau et la hiérarchie mentale dans le sens que nous l’avons précédemment défini. Elle ne produit pas seulement la perte de la synthèse et la réduction à l’automatisme qui est si visible chez l’hystérique, elle supprime graduellement suivant sa force les phénomènes supérieurs et abaisse la tension au seul niveau des phénomènes dits inférieurs.

C’est pourquoi, dans cette hypothèse, tous les faits précédents me paraissent s’expliquer facilement. Dans l’émotion nous voyons disparaître la synthèse mentale, l’attention, la volonté, l’acquisition des souvenirs nouveaux ; en môme temps nous voyons diminuer ou disparaître toutes les fonctions du réel, le "sentiment et le plaisir du réel, la confiance, la certitude. A la place nous voyons subsister les mouvements automatiques, les rum i-

i. Xéo roses et Idées fixes, 1898, F, p. i4 4.

THÉOR I K S PATHOGKN IQl'ES

nations et surtout les manifestations viscérales élémentaires que l’on considère beaucoup trop comme la cause de 1 émotion et qui n’en sont qu’une conséquence.

Bien des malades dans leur analyse psychologique si curieuse se rendent bien compte de ce rôle des émotions. Quand Jean parle d’une violente émotion qu’il a eue lors de sa dernière masturbation, quand il a pensé en mourir, il a des termes saisissants :

« Non, vous ne pouvez pas comprendre le nuage, le rideau noir, l’empreinte lugubre qui m’est restée de ce moment-là, 1 émotion a eu sur moi un effet dégradant. » « Je ne sais comment faire, dit Claire, pour m’empêcher de tomber comme une loque à la moindre émotion, mon corps et mon esprit m’abandonnent a la moindre contrariété. » Ce sentiment de déchéance si notable dans toute la maladie prend bien souvent une origine dans une émotion déprimante.

Les physiologistes essayent d’expliquer le fait de diverses manières, M. Marro compare ingénieusement les effets de ces émotions à ceux du froid. « Nous retrouvons, dit-il, dans ces émotions, la contraction des vaisseaux capillaires périphériques, la sensation de froid, de chair de poule, le tremblement, les contractions de la vessie 1 . » Il serait aussi juste de comparer ces eflets de 1 émotion à ceux de la fatigue, de l’épuisement rapide et difficilement réparable du système nerveux. Ces faits, en effet, se rapprochent de ceux que j’ai signalés au début de ce paragraphe, quand j’ai montré que la fatigue, l’engourdissement, tout affaiblissement maladif amenait les mêmes abaissements du niveau mental et favorisait de la même façon le développement des phobies et des obsessions.

7. — Oscillations du niveau mental. — Influences qui déterminent l’élévation.

Nous n’avons étudié jusqu’ici que les abaissements de 1 esprit, les oscillations descendantes du niveau mental, on peut se demander s’il n’en existe pas d’autres et si les mêmes sujets ne sont pas susceptibles de présenter certaines ascensions men-

i. Marro, La puberté, p. 4a4-

INFLUENCES QUI DÉTERMINENT L’ÉLÉVATION DU NIVEAU MENTAL r>3S

taies. L’étude de ces modifications en sens inverse et de leurs résultats me paraît être la meilleure vérification des études précédentes.

j . — Les ascensions du niveau mental.

Les malades présententen effet assez souvent des améliorations remarquables non seulement au moment de la guérison, mais encore au cours de la maladie. Il est rare que la guérison se lasse d une manière continue et graduelle; presque toujours sous l’influence du traitement, ou sous l’influence de diverses circo nstances, les malades changent brusquement, se transforment pendant quelques heures ou quelques jours, puis retombent dans leur état habituel. Ce sont ces périodes que j’ai déjà eu l’occasion d’appeler des instants clairs '.

Ces périodes, par exemple, sont très nettes chez Lise, et il est très intéressant de remarquer ce qui les caractérise. La malade est à ce moment en partie débarrassée de ses obsessions, elle n’arrive jamais à s’en débarrasser complètement. Les idées qui constituaient sa rumination lui semblent s’éloigner, quoiqu’elle les sente toujours tout près d’elle et prêtes à réapparaître au premier appel, mais en somme l’esprit est beaucoup plus calme et cesse les serments, les pactes, les discussions perpétuelles qui le remplissaient précédemment. En même temps je remarque chez la malade tout un ensemble d’autres changements.

Lise a sur elle-même des sentiments différents : elle se sent moins partagée, moins divisée « enfin, dit-elle, je suis plus unifiée, plus moi-même » comme elle se rend mieux compte d’elle-même elle apprécie mieux ses sensations, elle n’a plus cette engourdissement, cette diminution de la sensation de la douleur que nous avions observé sur elle et elle se plaint maintenant d’une sensation de fatigue « ii laquelle elle ne faisait pas attention auparavant». Cette sensibilité ou plutôt cette faculté de donner plus d’attention aux sensations etaux perceptions présentes se développe aussi dans le domaine moral, et la malade paraît changer de caractère. Pille devient plus susceptible, plus impressionnable et supporte moins facilement une foule d’ennuis de sa situation, qu’elle ne remarquait même pas auparavant. L’activité également a augmenté, ses parents

i. Revue philosophique, 1891, et Névroses et Idées fixes, 1898, I, p. 4 9 .

TI I KOH I KS l'ATHOGÉMQI'KS

sont étonnés cle la trouver plus en train, plus vivante, moins terne, et en effet la voici qui peut travailler, s’occuper de l’éducation de ses enfants, lire et s’intéresser à sa lecture, etc. Enfin je note que le sommeil est devenu plus profond et plus calme ; quelquefois elle se réveille en sursaut étonnée de ne plus dormir à sa façon ordinaire et de se laisser aller au sommeil profond sans rien ruminer. Le sommeil hypnotique même et la suggestion semblent avoir augmenté d’une façon sensible.

Les mômes observations peuvent être faites sur Claire. 11 y a des moments où elle n’est plus au fond de son précipice et ne se croit plus une personne aussi indigne : « je reconnais, m écrit-elle, que depuis trois mois j’ai été moins tourmentée, que vous avez secoué mon engourdissement et que je suis remontée. » Elle ne nie plus le bien qu’elle peut faire, elle a un sentiment «d'être meilleure, de revenir dans la bonne route, de t raverser un mur qui la gênait. » La confiance en Dieu et la foi dans la religion reviennent. Il est très intéressant de remarquer à ce propos que la croyance revient sans que le sujet ait rien lu, rien entendu de nouveau sur la religion. De même que la foi est partie sans qu'il y ait eu de discussion, de même elle revient sans qu’il y ait eu de démonstration, tellement les raisons proprement intellectuelles sont pour peu de chose dans ces croyances.

Claire signale en même temps d’autres changements : les idées sont moins vagues, plus précises, moins compliquées, les souvenirs sont plus nets, « j’ai été vraiment mieux, dit-elle, extérieurement comme au dedans, j etais plus gaie, plus active, c est que j’avais passé plusieurs personnes, j’avais traversé une mauvaise personne qui me faisait peur, j’avais beaucoup moins de personnes en moi, mes idées s’enchaînaient mieux, j avais presque 1 unité de l'esprit. Je me suis intéressée davantage à ce (pii se passait autour de moi, toutme paraissait plus réel et plus facile, oui j’étais tout près de la réalité et aussi de la religion, il me semblait que j’étais plus près des choses, je les reconnaissais mieux quoique je ne les avais pas vues depuis longtemps, mon sommeil même était plus réel et mes rêves plus nets, car j'en avais moins a la lois ».

Ces deux exemples suffisent, car les autres seraient analogues, pour nous montrer que dans ces instants clairs tous les symptômes se modifient dans le' même sens. Les obsessions s'éloignent, les ruminations et les phobies diminuent ; mais, en même temps, les sentiments d’incomplétudc disparaissent et I on assiste a une

restauration des phénomènes psychologiques supérieurs, de la volonté, de l’attention, des fonctions du réel. La transformation atteint même les fonctions physiologiques, les digestions sont meilleures : « quand j’ai de l’excitation cérébrale, dit Gisèle, quand je sens du plaisir et de l’unité dans mon esprit, je digère bien, il me faut une petite fièvre d’enthousiasme pour m’aider à digérer. » Bien mieux, des malades qui ont d ordinaire beaucoup de pertes blanches, voient se tarir ces sécrétions vaginales pendant les périodes d’ascension morale. En un mot, la plupart des symptômes neurasthéniques qui ont été énumérés se modifient favorablement en même temps que l’esprit lui-même.

Il en résulte que ces ascensions nous posent un problème comme les abaissements. De ces différents phénomènes qui se modifient ensemble, lequel faut-il considérer comme primitif? Quel est le phénomène qui se restaure le premier et qui par sa restauration amène la modification constatée dans tous les autres? Pour le savoir il faut .chercher quelles sont les conditions qui déterminent ces améliorations même passagères et sur quel phénomène elles ont agi primitivement.

Je ne crois guère que cette modification commence par les obsessions proprement dites. 11 semble bien difficile d’agir directement sur ces idées qui obsèdent les malades. Une des choses qui surprend le plus, quand on examine des obsédés, c’est l’impuissance du raisonnement. On veut tout d’abord démontrer au malade l'absurdité de l’idée qui le tourmente et on essaye de le convaincre qu’il est inutile de s’en préoccuper. Claire prétend en gémissant qu’elle serait guérie si elle croyait à l’existence de Dieu et Lise promet de retrouver la tranquillité si elle sait que le diable n’existe pas : on se laisse entraîner à éprouver la force des arguments philosophiques. Hélas, leur résultat est bien médiocre ; les malades font semblant d’écouter, ils discutent quelquefois et avec finesse, mais on peut continuer la conversation pendant fies heures sans modifier en rien leur état d’esprit. Quand on les voit s’améliorer, la logique n’y a été pour rien ; Claire retrouve la foi en Dieu, sans avoir trouvé aucun argument nouveau et Lise renonce à se préoccuper du démon sans avoir mieux compris les arguments contre le dualisme. Leur amélioration a son origine dans un phénomène plus profond que les idées de la raison.

THÉORIES l’ATHOUKNIQUES

Quelquefois, surtout au début, ces améliorations surviennent sans raison bien apparente. Claire, au début de sa maladie, vers l’âge de 18 ans, avait des oscillations de ce genre. « La lumière cessait tout d’un coup de s’éloigner, elle se rapprochait, je ne sais pas pourquoi, alors je me trouvais ridicule, je savais bien que je n’avais pas mal fait, je cessais de me tourmenter. Il me semblait que je remontais, c’était un sentiment de confiance en Dieu, d espoir qui me revenait. Cependant je ne suis jamais revenue que deux fois à la lumière complète, ce souvenir-là m’a soutenue longtemps, il me montrait le chemin a suivre. Plus tard je ne suis jamais revenue aussi complètement. » Chez Bei... aussi, les doutes sur sa personnalité disparaissaient par moments d une manière complète, sans qu’elle pût savoir pourquoi ; il est probable que dans ces cas une des causes que nous allons voir à 1 œuvre agissait à l’insu des sujets et qu au début du mal il suffisait d une action minime.

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