‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 25 sur 352 · L’OBSESSION ET L’IMPULSION DE LA IIONTE DU CORPS · texte numérisé non relu

L’OBSESSION ET L’IMPULSION DE LA IIONTE DU CORPS

reconnaît qu’il lui faut un grand effort pour se priver de manger. « Elle est une héroïne d’avoir pu résister si longtemps... Quelquefois je passais des heures entières à penser à la nourriture, tellement javais faim: j’avalais ma salive, je mordais mon mouchoir, je me roulais par terre, tellement j’avais envie de manger. Je cherchais dans des livres des descriptions de repas et de grands festins, et je tâchais pour tromper ma faim de m’imaginer que je goûtais moi aussi à toutes ces bonnes choses. Vraiment j’étais absolument affamée, et malgré quelques défaillances pour les biscuits, je sais que j’ai eu beaucoup de courage. » Est-ce de l’anorexie hystérique que l’on parle ainsi ? En outre, Nadia ne présente aucunement le trouble du mouvement des hystériques. Il est intéressant de remarquer qu’elle afait justement les raisonnements dont parle Lasègue. Elle cherchait à bien travailler, à aller à pied à ses cours pour que sa mère ne fût pas inquiète de son refus d’aliments et pour que l’exercice la lit maigrir, mais cela lui coûtait un effort pénible qu’elle ne faisait que par nécessité ; le plus souvent et surtout maintenant, elle veut rester tranquille dans sa chambre et n’éprouve aucunement le besoin de marcher et de dépenser ses forces. La maladie est donc différente : le refus d’aliments n’est ici que la conséquence d’une idée, d’un délire.

Cette idée, si on la considère d’une manière superficielle, est évidemment la crainte d’engraisser. Nadia a peur de devenir forte comme sa mère ; elle tient à rester maigre, pâle, cela seul lui plaît, est en harmonie avec son caractère : de là une inquiétude continuelle, elle a peur d’avoir la figure enflée, de bouffir, d’avoir de gros muscles, de prendre un meilleur teint. 11 faut éviter avec grand soin de lui faire des compliments sur sa santé; une maladresse de son père qui, la revoyant au bout de quelques mois, lui a dit qu elle avait meilleure mine a déterminé une sérieuse rechute. Il faut être préparé à répondre à ces questions qu’elle pose sans cesse: « Je vous en prie, dites-moi le fond de votre pensée? Trouvez-vous que j’aie de grosses joues rondes et roses depuis que je mange davantage? Par charité dites-le-moi et consolez-moi, je vous en prie. M’avez-vous trouvée aussi maigre que les autres fois ?

Faites-moi le plaisir de me dire que je serai toujours maigre

Tenez, j’ai été aujourd’hui dans un fiacre qui ne marchait pas, le cheval ne pouvait pas me traîner, c’est à cause de ces cûtelettes que vous me faites manger. Je vous en supplie, rassurez-moi. »

Mais cette idée obsédante n’est pas du tout une idée fixe

LES IDÉES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES

isolée el inexpliquée, comme cela arrive quelquefois chez les hystériques. Elle se rattache à tout un système de pensées extrêmement complexe. D’abord l’embonpoint n’est pas considéré uniquement au point de vue de la coquetterie : il présente aux yeux de la malade quelque chose d’immoral. Elle répète toujours : « Je ne tiens pas à être jolie, mais cela me ferait trop de honte si je devenais bouffie, cela me fait horreur ; si par malheur j engraissais, je n’oserais plus me faire voir à personne, pas plus dans la maison que dans la rue, j’aurais trop de honte. » Et remarquons que ce n’est pas l’obésité en elle-même qui lui paraît honteuse. Elle aime des personnes qui sont très fortes et trouve que cela leur va bien; c’est pour elle que ce serait immoral et honteux. Ce n’est pas seulement l’embonpoint, c’est tout ce qui se rattache à l’acte de manger qui mérite ce caractère.

Elle commença de refuser de manger en présence d’autres personnes : il fallait qu’elle mangeât seule, comme en cachette. Vraiment, si on peut se permettre une telle comparaison, elle se dissimule pour manger, elle est gênée d’accomplir cet acte devant quelqu’un, comme si on la priait d’uriner en public, et d'ailleurs elle-même reconnaît que la comparaison est juste. Quand il lui arrive de manger un peu plus, ce qu’elle fait toujours en cachette, ce sont des protestations pour s’excuser comme si elle avait commis une indécence. Au moment des fêtes de Noël, elle s’est permis de goûter à quelques boites de chocolat qu’elle envoyait à des amies. Elle m’a écrit plus de dix lettres à ce sujet, avouant comme un crime chacun de ses bonbons, cherchant à expliquer, par un sentiment de gourmandise ou de curiosité, un acte qu il regrette tant. Elle aurait été bien honteuse si on l’avait, surprise en flagrant délit. Non seulement il ne faut pas qu’on la voie pendant qu'elle mange, mais il ne faut pas non plus qu’on l’entende. La mastication a quelque chose de si vilain que cela la ferait rentrer sous terre, si on pouvait entendre la sienne. Ici encore ce n’est pas la façon de manger en général qu’elle méprise : on peut manger devant elle, elle ne trouve à cela rien de répréhensible, au contraire, elle est heureuse d’offrir quelque chose aux personnes qui viennent la voir. Mais c’est sa mastication à elle, « qui fait un bruit spécial, ridicule et déshonorant. Je veux bien avaler, mais on ne me forcera jamais à mâcher ».

Une faudrait pas croire que cette honte se limite ainsi à l’embonpoint et à l’acte de manger. Nadia a encore d’autres tourments.

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