L’OHSESSION ET L'IMPULSION DE LA IIONTE DU COUPS
Quoiqu’elle soit mince et ait des traits plutôt jolis, elle est convaincue que sa ligure est non seulement bouffie, mais rouge et couvertes de boutons. Comme je n’arrivais pas à voir ces fameux boutons, elle me déclare « que je n’y connais rien et que je ne sais pas reconnaître des boutons qui sont entre la peau et la chair ». Quoi qu’il en soit, cela lui donne une figure abominablement laide et bien qu’elle n’ait aucune coquetterie, une personne qui se respecte ne peut pas laisser voir une figure pareille. On se moquerait d’elle, ce qui la ferait horriblement souffrir, aussi refuse-t-elle de se laisser voir. Parallèlement au refus d’aliments s’est développé un autre délire qu’on avait trop peu remarqué, c’est la crainte de sortir dans la rue. Ce sont des scènes horribles pour arriver à sortir un peu, en voiture fermée. Il faut que le cocher et la femme de chambre détournent la tôte au moment où elle se précipite dans la voiture. Elle sort plus facilement le soir, dans les endroits déserts, où elle risque peu d’être vue. Même dans sa chambre, si je la laissais faire, elle entretiendrait une demiobscurité et elle se placé toujours dans le coin le plus sombre, le dos tourné à la lumière. Si on ne l’arrêtait pas, elle ne tarderait pas, comme une malade que j’ai connue, à vivre dans une obscurité complète.
Si sa figure la gène ainsi, les autres parties de son corps sont loin de la laisser indifférente. Depuis l’âge de quatre ans, prétendelle, elle est honteuse de sa taille, parce qu’on lui aurait dit qu’elle était grande pour son âge. Depuis l’âge de huit ans, elle a commencé à avoir honte de ses mains qu’elle trouve longues, ridicules. Vers l’âge de n ans, comme elle portait des jupes courtes, il lui semblait que tout le monde regardait ses jambes et elle ne pouvait plus les souffrir. Il lui a fallu mettre des jupes longues et alors elle a eu honte de ses pieds, puis de ses hanches trop larges, de ses bras avec de gros muscles, etc.
Bien entendu, l’arrivée de la puberté a singulièrement aggravé tous ces sentiments bizarres. L’apparition des règles l’a rendue à moitié folle. Quand les poils ont commencé à pousser au pubis, elle a été convaincue qu’elle était seule au monde avec cette monstruosité et jusqu’à l’âge de 20 ans elle travaillait à s’épiler « pour faire disparaître cet ornement de sauvage ». Le développement de la poitrine a surtout aggravé les obsessions, car les craintes relatives ii la pudeur s’ajoutaient aux anciennes idées sur l’obésité. C’est à ce moment surtout qu’elle a commencé à refuser tout à fait
LES IDÉES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES
do manger et à ne plus vouloir se montrer. Par tous les moyens possibles elle a cherché à dissimuler son sexe, dont elle a particulièrement honte : ses corsages, ses chapeaux, ses coiffures doivent se rapprocher du costume masculin. Elle coupe ses cheveux à demi longs et les fait boucler et elle voudrait avoir l’aspect d’un jeune étudiant. Il ne faudrait pas croire qu’il y a ici une inversion sexuelle, comme on l’admet beaucoup trop vile dans des cas semblables. Elle serait aussi honteuse d’être un garçon que d’être une fille. Elle voudrait être sans aucun sexe, et même elle voudrait être sans aucun corps, car on voit que toutes les parties du corps déterminent le même sentiment dont le refus d’aliments n était qu’une manifestation toute partielle.
Quelle est au fond l’idée dominante qui détermine ces appréciations singulières? Lapudeurjoue certainement un rôle considérable et ce sentiment est chez elle poussé tout à fait à l’extrême. Jamais depuis la première enfance elle n’a pu se déshabiller devant ses parents et jusqu’à l’àge de vingt-sept ans elle n’avait jamais consentie à être auscultée par un médecin. Mais il s’v mêle une foule de choses : un vague sentiment de culpabilité, un reproche relatif à Ir gourmandise et à toutes sortes de vices possibles. Il s’v mêle surtout un sentiment plus intéressant, que nous avons déjà remarqué à propos des obsessions précédentes et qui va prendre une importance de plus en plus grande chez nos scrupuleux. « Je ne voulais, dit-elle, ni grossir, ni grandir, ni ressembler à une femme parce que j’aurais voulu rester toujours petite fille. » Il est visible que ce désir de rester enfant a joué un rôle considérable, car ce qu’elle a toujours redouté c’est de se développer, plus que d'engraisser à proprement pai’ler. Mais pourquoi ce désir? La raison de ce souhait bizarre se résume en un mot que beaucoup de malades vont nous répéter : « Parce que j’avais peur d être moins aimée. » C’est au fond cette idée qu’elle a, quand elle craint d’être laide, d’ètre ridicule. « On se moquera de moi et on ne m’aimera plus. On trouvera que je ne suis plus comme tout le monde et on ne m’aimera plus. Si on me voyait bien en pleine lumière on serait dégoûté et on ne m’aimerait plus. »
Ce désir d’être aimée, cette crainte inquiète de ne pas mériter l’affection que l’on désire tellement se mêle certainement dans ce cas aux idées de fautes possibles et aux craintes de la pudeur pour produire cette obsession de honte du corps et toutes les impulsions à refuser les aliments, à sc faire maigrir, à sc cacher