L’OBSESSION ET L’IMPULSION DE LA HONTE DU CORPS
que nous venons de voir. Il va encore intervenir dans l’observation suivante.
11 s'agit d’un cas beaucoup moins grave et surtout beaucoup moins complet, dans lequel l’obsession que nous étudions ne porte pas sur toutes les parties du corps mais, comme nous l’avons dit au début, sur un organe et une fonction en particulier. Wye... (160), jeune homme de 27 ans, a eu momentanément quelques obsessions criminelles, il se croyait coupable en mangeant la chair des animaux ; il a eu aussi quelques obsessions hypocondriaques relatives à des maladies de la gorge ; mais ces phénomènes n’ont été que très passagers. Le fait dominant depuis une dizaine d’années c’est un mécontentement et une honte qui porte à peu près exclusivement sur les mouvements de ses bras et de ses jambes.
Dès l’enfance il était préoccupé de la position à donner à son bras gauche, il redoutait la saison de l’été, parce qu’il n’avait alors plus de raison pour tenir ses mains dans ses poches et qu’il ne savait plus où les mettre. Peu à peu, ce sentiment a beaucoup augmenté et il est devenu une obsession grave. « Je sens, dit-il, que je manque de spontanéité, que mes mouvements sont gênés. Je suis tout ankylosé. Je ne sais de quel côté porter le bras ou la tète. J’ai des mouvements mécaniques. On dirait l’ours du Jardin des Plantes. Aussi je suis forcé de penser tout le temps à la façon dont mon bras se balance, dont je redresse le cou. » La moindre des choses dans son costume peut modifier cette gène de son corps : un habit bien fait et un peu vieux le met à son aise, le costume de chasse qui autorise quelque débraillé des mouvements le rend plus heureux. Au contraire un habit neuf, un costume qui n irait pas à la perfection augmentent cette obsession jusqu’à lui rendre difficile toute sortie. Il a été pendant quelque temps obsédé par le problème des faux cols. Cette préoccupation des iaux cols est loin d’être insignifiante. Chez deux autres malades que je n’ai pas pu étudier avec le même soin et qui d’ailleurs se rapprochent de celui-ci, l’obsession scrupuleuse prenait exclusivement la forme de l’obsession du faux col. Chez ces malades et chez Wye... surtout, ces obsessions gênent les mouvements, les amènent à faire des contorsions et des grimaces soit pour essayer de rendre les mouvements normaux, soit pour dissimuler aux autres la gène qu’ils éprouvent. Ainsi Wye... cligne des yeux quand il croit que ses yeux n’ont pas un mouvement naturel.
LUS mu US OBSÉDANTES UT IMPULSIVES
Ces contorsions donnent souvent naissance à des erreurs de diagnostic. On en fait communément des tics : cela est juste mais il ne faut pas oublier l’obsession qu’ils manifestent. Dans un cas même l’erreur lut plus grave à mon avis. Un malade dont nous avons parlé à propos des obsessions criminelles a été renvoyé du service militaire à l’âge de vingt et un ans avec le diagnostic de chorée de Sydenham. On pourrait déjà remarquer qu’il est singulier de diagnostiquer la chorée chez un homme de vingt et un ans, tandis que suivant la remarque de Svdenham, la chorée vraie survient rarement après la puberté. Mais ici l’erreur était encore plus grave, car les mouvements de Za... (216) n’étaient que des contorsions déterminées par le sentiment de gène et de honte et par des efforts pour se dominer que nous aurons à étudier plus tard chez tous les scrupuleux.
Qu’est-ce qui détermine chez ces malades et chez Wye... surtout ce sentiment de gêne? C’est encore la préoccupation qu’ils ne sont pas comme les autres, qu’ils seront ridicules et ne seront pas aimés. Le désir de plaire les préoccupe toute leur vie et il s’ajoute à une sorte de sentiment de désespoir, d’incapacité d’y arriver qui entre pour beaucoup dans la honte du corps.
Dans un groupe tout voisin nous mettrons ceux qui ont simplement honte de leur ligure, des traits de leur visage. Tk... (161), jeune homme de vingt-quatre ans, fils d’une mère qui s’est suicidée, est surtout frappé par la maladie depuis qu'il a contracté la syphilis. Il en est inquiet, honteux, mais cette honte se localise et détermine uniquement le sentiment que son visage enlaidit, que sa mâchoire est devenue trop grande, qu’il est ridicule, et encore, comme toujours, indigne d’être aimé. Ul... (45), femme de 33 ans, se figure « qu’elle a des convulsions dans la figure ». Meu. . . (i63), femme de3o ans, sent qu’elle a des convulsions dans les yeux, que ses yeux ne sont pas naturels, qu’ils regardent drôlement. Ces malades ne veulent plus voir personne, ni entrer dans aucun lieu public. Per... (162), femme de 38 ans, a les mêmes terreurs parce qu’elle se figure que « son visage est poilu ». Enfin Pol... , femme de 2/1 ans, est horriblement tourmentée parla pensée quelle a une petite cicatrice sur l’aile gauche du nez : cette obsession est l’une des plus fréquentes1. En un mot, il 11’y a pas un trait,
1. Cf. G. Tbibiorge, Les dermalophobics. Presse médicale, juillet 1898.