L’INTERPRÉTATION DE L'IDÉE OBSÉDANTE
série d’idées. Ce n’est qu’au réveil que nous sommes délivrés de cette obsession. » Le réveil, ce serait pour le malade la disparition de son abaissement mental. Si cela arrive, s’il y aune ascension de la tension, nous avons vu que l’obsession disparaît tout de suite : cela prouve bien qu’elle était liée avec le sentiment de la diminution de cette môme tension.
Nous avons remarqué que l’association des idées jouait un rôle bizarre dans l ’obsession et qu’il y avait plutôt une sorte de manie d’association qui pousse le sujet à unir son obsession avec tous les autres phénomènes psychologiques qu’il éprouve. Ce caractère se rattache simplement à la manie de la précision et à l’inquiétude. Le malade, qui a beaucoup souffert du sentiment d incomplétude éprouvé à propos d’un certain acte, reste inquiet et il éprouve le besoin de vérifier toutes les autres actions, toutes les croyances, tous les sentiments pour voir si à leur tour ils ne vont pas lui faire défaut. Bien entendu, comme nous le savons, cet effort d’attention va simplement rendre difficiles les actions qui se faisaient assez bien d’une manière désintéressée : celles-ci vont de nouveau être insuffisantes, elles vont comme les précédentes donner naissance au môme sentiment d’incomplétude et le sujet sera amené tout naturellement à traduire encore une fois ce sentiment par la même obsession. Il vous dira donc que son obsession s’associe avec des actions et des idées de plus en plus nombreuses et vous aurez l’impression qu’il cherche lui-même à produire cette association. En réalité, il cherche simplement à éprouver ses actions et ces croyances et en les éprouvant il met en évidence la même insuffisance et retrouve partout la même obsession. C’est ainsi que le malade inquiet a une tendance à étendre perpétuellement son obsession, comme une tache d’huile jusqu’à ce que toute sa vie en soit envahie.
Les obsessions sont impulsives, mais cette impulsion, comme nous l’avons vu, consiste en une .sorte de manie de la tentation et de l’impulsion. On dirait que le malade cherche à vérifier à chaque instant s’il est réellement bien poussé au crime ou à la folie : il y a là encore un résultat de, l’inquiétude fondamentale.
L’obsession, l’idée d’être poussé au crime ou l’idée d’être fou, est une sorte d’explication que le malade aime à se donner à luimême des troubles pénibles qu’il éprouve. Celte idée lui plaît en quelque sorte, parce qu’elle éclaircit un peu une situation inextricable et parce qu elle justifie les soins, les protections, les
008 THÉORIES PATHOGÉNIQUES
directions qu’il est poussé ii réclamer. Il est évident, quoique cela paraisse absurde, que certains malades sciaient désoles, si on pouvait leur démontrer définitivement qu ils n auront pas une méningite en lisant le journal, <{u ils ne feront aucun mal a personne si on les laisse libres et qu ils ne seront pas les plus \i!s des hommes s’ils cessent leurs efforts absurdes. Ils se trouveraient en face de leur même faiblesse sans l'ombre d une explication et ils seraient abandonnés à eux-mèmes, ce qu’ils redoutent le plus au monde antérieurement à toute obsession, en raison de leur abaissement du niveau mental. D’autre part, il ne faut pas nier que cette idée obsédante ne leur fasse horreur, non pas qu’ils prennent réellement ces crimes, ces hontes au sérieux, mais parce que cette. idée résume leur mal dont ils ont déjà moralement tant souffert.
Il en résulte un état mental tout spécial qui est justement I impulsion de l’obsédé : il se sent poussé, chaque lois qu il se sent malheureux c’est-à-dire incomplet, à vérifier si son obsession est bien là, si elle le pousse réellement, s’il commence réellement les mouvements du crime; il est attiré vers cette vérification comme par un plaisir et quand cette vérification commence à se faire, il recule avec horreur comme s’il sentait de nouveau son mal d’une manière plus aiguë. Ainsi, quand nous avons un petit abcès ou une dent malade qui nous lait du mal et qui nous agace, nous sommes portés à y toucher constamment, à tâter 1 endroit malade, à le tourmenter jusqu’à ce qu une douleur plus aiguë fasse retirer vivement la main en jurant que nous n’y toucherons plus; mais bientôt le désir nous reprend de recommencer. Notre obsédé si aboulique est moins que tout autre capable de résister à cette tentation. 11 faut bien comprendre cette nature toute spéciale de l’impulsion psychasthénique pour ne pas confondre ce phénomène avec les impulsions automatiques que I on rencontre dans d’autres maladies.
Ces impulsions n’arrivent jamais à l’exécution, au moins dans les cas complets et nets de la maladie, de même les représentations n’arrivent jamais à l'hallucination complète et véritable avec objectivité et réalité. Ces deux caractères négatifs tout a lait essentiels chez les scrupuleux me paraissent très difficiles a expliquer, si on veut sc borner à considérer I obsession comme une idée suggérée ou comme l’exagération d'une émotion, car les idées suggérées et les émotions exagérées vont précisément jusqu a
LA REPRÉSENTATION ANATOMIQUE DES THÉORIES
leur terme qui est l’acte et l’hallucination. Pour moi l’obsession exprimant une maladie générale de l’esprit participe naturellement au caractère de cette maladie. Or le caractère essentiel de toute la maladie, c’est qu’elle supprime le dernier terme des opérations psychologiques, qu’elle rend impossible tout ce qui dépend de la fonction du réel. Le malade, qui d’une manière générale est incapable d’agir et de croire, n’arrive pas plus à agir et à croire dans son obsession.
Enfin ces obsessions sont avant tout des obsessions conscientes, des folies lucides, c’est-à-dire que le sujet garde le pouvoir de les critiquer et de rire de lui-même. Cela revient à dire tout simplement que ces obsessions restent incomplètes et n’arrivent pas jusqu a la certitude. Mais la maladie est justement une folie du doute qui supprime partout les croyances, il est donc tout naturel qu’elle les supprime aussi dans l’obsession qui la résume. Nous avons vu que les obsessions des psychasthéniques, par opposition aux idées fixes des hystériques, sont des systèmes d’images avec développement incomplet. Ce caractère qui résume les précédents résume aussi la maladie qui est, comme on l’a vu, une impuissance à compléter les phénomènes psychologiques. Tous les caractères de l’obsession ne sont en somme que les caractères de l’état psychasthénique, il est donc tout naturel d’admettre qu’elle eu dérive.