La représentation anatomique des théories
Beaucoup d’auteurs ont essayé de donner à leurs explications de la maladie des obsessions une couleur anatomique, il faut au moins signaler les tentatives qui ont été faites dans ce sens.
Je n’insiste pas sur les troubles de l’estomac et des divers viscères qui ont déjà été signalés, il est admis à peu près généralement que ces troubles sont secondaires. Mais il ne faut pas oublier que ces troubles donnent naissance à des auto-inloxicalions qui ont la plus grande influence sur le développement de la maladie. La lésion principale est peut-être une susceptibilité spéciale des cellules cérébrales pour toutes les intoxications. Comme le système nerveux altéré n’excite plus suffisamment les fonctions gastro-intestinales, il en résulte de nouvelles fermentations et de
nouvelles intoxications. Ce cercle vicieux joue un rôle eonsidé-
LES OBSE88TONS. — 3g
010 THÉORIES PATHOGÉN1QUKS
râble, mais il n’en est pas moins vrai que le trouble gastrique ne suffirait pas ii lui seul pour déterminer toute la maladie si le système nerveux était sain.
Il faut faire une place aux auteurs qui sont disposés à expliquer la plupart des troubles des névroses par des altérations dans le fonctionnement des glandes à sécrétion interne. MM. Léopold Lévi et Henri de Rothschild1 semblent disposés a croire que bien des dépressions et des agitations mentales dépendent d’une insuffisance ou d’une exagération de la sécrétion du corps thyroïde. Il y a dans cette hypothèse une certaine part de vérité et j’avais déjà signalé des phénomènes d’athyroïdisme chez des névropathes obsédés2 3; mais je ne puis croire que le fait soit général et que ce soit là une explication suffisante de toute la maladie.
Les troubles auxquels on a attribué le plus grand rôle sont ensuite les troubles circulatoires. J’ai déjà signalé les travaux de Angel, et la thèse de Lubetzki sur le rôle de la congestion et des troubles vaso-moteurs dans les céphalalgies et dans les douleurs de la plaque sacrée. M. de Fleury explique les angoisses « par un spasme général de l’arbre circulatoire s'accompagnant probablement de l’hyperactivité fonctionnelle du cœur. La crosse de l’aorte, organe presque entièrement élastique et dénué de libres musculaires, se trouve prise entre deux lorces contraires qui tendent à la distendre violemment, le lacis nerveux dont elle est entourée se trouve tiraillé et souffre de cette douleur rétrosternale qui constitue l’élément essentiel de l’angoisse8 ». J'ai déjà signalé le rôle que cet auteur fait jouer à l’hypertension et surtout a l’hypotension artérielle.
Un des auteurs qui a le plus insisté sur l’origine circulatoire de la psychasthénie est M. Auguste \ oisin. Déjà dans ses leçons cliniques il se montrait disposé à rattacher beaucoup de maladies mentales à l’anémie cérébrale4. Plus tard il chercha à montrer les relations « du délire du doute avec la sthénie et 1 asthénie vasculaires 5 * ». L’auteur présentait des tracés sphigmographiques
i. Léopold Lévy et Henri de Rothschild. Études sur la physio-pathologic du corps thyroïde et de l'hypophyse, 1908.
a. Obsessions et psychasthénie, igo3, II, p. 6.
3. Fleury, Les tj ronds symptômes neurasthéniques. 1901, p. 98 (Paris. F. Alcan).
t\. A. Voisin, Leçons cliniques sur les maladies mentales. 187G.
f). A. Voisin. Délire «lu doute, ses relations pathogéniques avec la sthénie et
l’asthénie vasculaires. Union médicale, a3 mars 1 89 5 .
LA REPRESENTATION ANATOMIQUE DES THÉORIES
et se fondait sur l’action de certains médicaments comme la calcine et la morphine sur ces troubles vasculaires.
(.es théories contiennent une part de vérité caries troubles circulatoires sont évidemment fréquents. Mais il est peu probable qu ils soient primitifs : tous les auteurs sont naturellement amenés a admettre un trouble d'un centre circulatoire ou vaso-moteur et par conséquent à se rapprocher des théories nerveuses.
Parmi celles-ci il faut distinguer d’abord celles qui veulent rattacher la maladie à des organes nerveux en dehors du cerveau proprement dit. Morel et Legrand du Saillie parlaient déjà d’une névrose du système nerveux ganglionnaire viscéral l. M. Féré remarquait le grand rôle du sympathique au moins « comme organe périphérique des émotions ». M. llartenberg a essayé d’aller plus loin : dans une communication présentée au congrès de psychologie en IQ<X) et dans son travail sur la névrose d angoisse il concevait les obsessions et surtout les phobies comme une névrose du sympathique. Ces auteurs, j’en suis certain, reconnaissent eux-mêmes combien tout cela est aujourd’hui hypothétique. Quel est le rôle exact du sympathique dans l’émotion? Les maladies connues des ganglions cœliaques déterminent-elles des troubles analogues a la lolie du doute et aux manies du serment ? N’est-il pas aujourd hui bien plus vraisemblable que les centres corticaux du cerveau jouent un rôle considérable dans les émotions et dans les observations ?
M. Dallemagne semble disposé à rattacher ces maladies à des troubles émotionnels et ceux-ci à des altérations « des centres nerveux inférieurs... qui servent comme de transition entre les Jonctions médullaires automatiques et inconscientes et les fonctions corticales conscientes et d’apparence spontanée 2 ». Il semble peu probable que les angoisses des psychasthéniques soient assez élémentaires pour être rattachées uniquement à des lésions bulbaires. Celles-ci n’ont guère déterminé des troubles comparables a ceux des scrupuleux et tous ces auteurs n’hésiteront pas à ajouter aux troubles des organes qu'ils signalent le rôle prépondérant des troubles du cerveau.
Les théories cérébrales de la psychasthénie sont très peu îiom-
i. Legrand du Saillie, Atjornpiiobie, p. 44 •
a. Dallemagne, Dégénérés cl déséquilibrés, i8ya, p. 5^3.
C,12 THÉORIES PATHOGÉNIQUES
breuses, elles se ramènent à quelques types très simples. Quelques auteurs font allusion à des centres spéciaux, par exemple aux centres corticanx de la rougeur de Bechterew et Misslawski. Peut-on, après toutes les observations sur la honte du corps, rattacher l’éreutophobie à une maladie spéciale d’un centre déterminé, celui de la rougeur du visage. Si ce centre existe, son trouble me paraît singulièrement secondaire à des altérations bien plus générales.
Le plus souvent on explique la maladie par 1 excitation indépendante et isolée des divers centres corticaux. C est déjà ce que disait Spencer non sans quelque naïveté : «une fonction cérébrale appelle le sang en un point du cerveau. Le sang continue ii y entretenir la fonction, de là les idées fixes, les obsessions’ ». En x 886 , M. Biaise disait de même: « l'impulsion est un phénomène physiologique qui a son origine dans 1 excitation subite d’un centre nerveux. Chez le sujet normal les autres centres peuvent la modifier, l’annihiler; mais, chez les aliénés, l'action de ces centres modérateurs étant troublée, n'existant pas, cette excitation se révèle puissante, irrésistible, et les pousse aux actions les plus extraordinaires2.
M. Philip Coombs Knapp donne une théorie qui ne me parait guère différente : tout s’explique selon lui « par 1 irritation progressive d’un centre de l’idéation, le groupe de cellules où a pris naissance l’idée fixe absurde est en permanence en activité. 11 domine la conscience, suspend 1 activité des autres cenlics et finalement agit sur la zone motrice dont il provoque la décharge. Ce phénomène a quelque analogie avec ce qui se passe dans 1 epilepsie .lacksonienne''1 ».
M. Bourdin expliquait de même les tics « par des phénomènes de congestion vasculaire dans beaucoup de cas purement fonctionnels, ou par une accumulation d influx nerveux dans un centre déterminé. La cellule mieux nourrie, surchauffée, suroxygénée, va avoir une activité anormale, il se lait la une aecumulaïion des forces latentes qui doit se dépenser, se transformer en mouvement... L’impulsion nous apparaît comme la décharge brusque d’un centre passagèrement surexcité. Elle n existe que
i. II. Spencer, Principes de psychologie. 1, p. (itii (Paris, t. \lcan).
a. B1 aise, L'impulsion. Thèse, Paris, 1886.
:t. Philip Coombs Knapp, The insanity of doubl. American Journal oj psychology, 1890. Ann. mêd. psycli., 1891, II, 343.
LA REPRÉSENTATION ANATOMIQUE DES THÉORIES
parce qu’il y a déséquilibration, désharmonie entre les différents territoires nerveux, prépondérance de 1 un d entre eux aux dépens des autres 1 2 ».
Enfin MM. Vallon et Marie, en interprétant quelques obsessions, font les remarques suivantes : « d’une façon générale les obsessions peuvent être considérées comme des excitations non diffusées à l’ensemble des centres nerveux, mais irradiées partiellement en un sens particulier. Ees phénomènes secondaires sont d’autant plus intenses que l’irradiation est plus limitée a telle sphère déterminée. S agit-il de la sphère eœncsthésique on aura les obsessions émotionnelles ; s’agit-il de la sphère sensilivo-sensoriclle, on aura les obsessions hallucinatoires ; s agit-il de la sphère motrice, on aura les obsessions impulsives ; s’agit-il de la sphère psychique, on aura les obsessions intellectuelles J. »
Ce langage en apparence anatomique ajoute-t-il quelque chose aux descriptions et aux classifications cliniques des obsessions ? J’avoue que je n’en suis pys convaincu. Je ne vois pas bien quel avantage on trouve à exprimer les conclusions psychologiques dérivées d’une observation qui n’est encore et qui ne peut être que psychologique en un autre langage bien plus hypothétique. Pourquoi mêler le problème de la nature des centre corticaux, de leur rôle dans la pensée avec l’interprétation des obsessions ? Sait-on bien s’il y a un centre spécial pour chaque idée, et chaque fonction psychologique? Sait-on s’ils ne collaborent pas tous dans chaque pensée? Que de problèmes on ajoute inutilement a celui que I on étudiait.
Pour moi, je ne puis croire qu’il soit possible d’expliquer aucune des obsessions ou des impulsions que j’ai décrites dans cet ouvrage par l’irritation localisée d’un centre cortical, à moins que l’on ne transforme complètement le sens que les physiologistes donnent à ce mot, centre cortical, et que l’on n’entre complètement dans le domaine de la fantaisie. Pour prendre un exemple parmi les plus simples, l’éreutophobie ne peut aucunement être présentée comme une maladie du centre de la rougeur du visage. Imaginez le trouble vaso-moteur de la face le plus
1. Bourdin. L’impulsion spécialement dans scs rapports avec le crime. Thèse, Paris,
2. Vallon et Marie, Contribution à l’étude de quelques obsessions. XII'' Congrès de médecine de Moscou, 1897.
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énorme, se produisant par suite d’une lésion centrale comme une épilepsie Jacksonienne, ce ne sera aucunement de 1 éreutophobie. L’obsession de la rongeur est une pensée qui vient dans l’esprit du sujet pour expliquer au moyen d’un trouble plus ou moins réel de la face, d’innombrables sentiments de gêne, de difficulté, d’arrêt, de honte, qui surviennent en lui depuis longtemps à propos des actes sociaux.
Ce qui serait peut-être [le plus troublé chez l’éreutophobe ce serait le centre des mouvements, puisqu'il y a une aboulie au point de départ. Mais il ne peut s’agir du centre des mouvements quelconques, car le trouble n’existe que dans les mouvements sociaux. Il va falloir revenir comme Gall au centre de la sociabilité et il va falloir combiner ce centre avec tous les autres, car non seulement les mouvements, mais les sensations, les souvenirs, les attentions, les pensées sont gênées, quand le malade est en public. Il en résulte que ce centre malade devra contenir une partie de tous les autres et s’étendra à toute l’écorce. De telles explications doivent être repoussées, car, au milieu de beaucoup d’autres inconvénients, elles présentent surtout ce grand danger, c’est qu’elles ont l’air de fournir une explication et qu’elles essaient de masquer notre ignorance.
Un dernier groupe de conceptions anatomiques me parait plus intéressant, ce sont celles qui admettent une lésion générale du cerveau, soit une malformation qui réduirait les centres supérieurs, soit plutôt un affaiblissement général de toute l'écorce. Laycock parlait déjà en i844 d’un trouble chimique qui prédisposait à la fixité des phénomènes cérébraux1. H. Jackson admet une dissolution des centres les plus élevés, avec prédominance des moins hautement organisés2. M. kéré parle souvent dune atténuation générale des fonctions du cerveau. M. de Fleurv
admet dans la neurasthénie un épuisement nerveux général qui ne s’adresse pas à tel ou tel territoire en particulier.
J’ai déjà indiqué que si l’on ne craint pas les hypothèses prématurées on pouvait essayer d’imaginer une diminution de la tension nerveuse en la rapprochant de phénomènes analogues présentés parle courant électrique ou par la chaleur. On peut ajouter peutêtre que cette diminution de tension est relative a l étendue des
i. Cité par Hack-Tuke, Brain, 189/b P- njs.