‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 286 sur 352 · Les conditions morales déterminantes · texte numérisé non relu

Les conditions morales déterminantes

Les conditions morales qui interviennent dans la constitution de la maladie sont assez difficiles a analyser, parce qu elles sont très nombreuses et très variées et surtout parce qu’elles jouent des rôles très différents dans, la formation de cet état psychologique assez complexe. Les unes en effet semblent intervenir pour déterminer ou pour aggraver l’état d abaissement psychologique qui est le point de départ de la maladie. Les autres déterminent des dérivations et sont simplement l’occasion des ruminations ou des phobies, tandis que l'état mental état déjà abaissé primitivement. Les autres donnent au sujet une interprétation de ce qu il ressent souvent depuis longtemps, et sont 1 occasion à propos de laquelle se forment les obsessions.

Le plus souvent, toutes ces circonstances qui jouent des rôles si différents sont confondues pêle-mêle, et les auteurs se bornent à énumérer sans aucun ordre une série d’événements de la vie des sujets qui semblent avoir précédé une aggravation de la maladie. Mettre de l’ordre dans cette énumération, montrer le rôle joué par tel ou tel événement ne peut être lait que pour un petit nombre de malades très connus et suppose une foule de discussions que nous avons déjà faites au cours de cet ouvrage. Je ne puis ici qu’indiquer sommairement les faits qui, le plus fréquemment, interviennent de telle ou telle manière, mais il est évident, à cause de la complexité des circonstances, que cette action varie souvent suivant les sujets.

i . — Le caractère.

La première des conditions morales antécédentes qui me parait essentielle, quoiqu’on en parle généralement fort peu, c est une manière d’être générale, une façon de se conduire, un caractère on un mot, qui existait chez les sujets depuis fort longtemps, quelquefois depuis leur première enfance et qui s'est développé

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lentement dans le même sens pendant les mois on les années qui ont précédé la maladie.

Ce caractère est facilement reconnaissable, il est constitué par des phénomènes analogues à ceux que j’ai décrits à propos des insuffisances psychologiques et des crises de dérivation. On y retrouvera d abord, mais à un degré plus faible, toutes les formes de I aboulie. Ce sont des individus qui ont peu ou point de résolution et d’activité volontaire. Ce qui leur répugne surtout, c’est 1 action sociale et ils sont avant tout des timides, incapables d’agir et de parler devant les autres hommes. Ils ont un caractère renfermé, car ils ne peuvent développer leurs pensées et leurs sentiments, ils ne peuvent les amener à l’état de précision susceptible d expression quand il y a des témoins. Même quand ils sont seuls ils n’aiment pas agir et ils agissent mal ; souvent ils ont en horreur les exercices physiques et surtout ceux où il faut construire quelque chose. Ils ont toujours été d’une maladresse étonnante et ils ne savent rien faire de leurs mains.

Ils sont indécis, ils n’aiment point à prendre des décisions, ils redoutent horriblement les responsabilités. Aussi ont-ils pris 1 habitude de ne jamais agir personnellement, ils se laissent conduire par tout le monde et même s’ils se rendent compte, car ils sont fort intelligents, qu’ils sont mal conduits, ils ne font aucun effort pour échapper à la direction et pour se diriger seuls. C’est qu'il y a une chose encore plus pénible pour eux que la décision personnelle, c’est la lutte. Ils ont horreur de lutter contre qui que ce soit et c’est pour cela qu’ils ont la réputation d’avoir un caractère doux. Jamais leur intérêt compromis ne leur parait assez considérable pour les décider à entamer une lutte si pénible. Ils aiment infiniment mieux sacrifier ce qu’ils voient bien être leur intérêt et faire ce qu’on leur demande.

Ce sacrifice d’ailleurs ne leur est pas très pénible, car ils sont très indifférents à leur propre intérêt, surtout s’il est un peu éloigné. Ils sont tout à fait incapables d’être pratiques et cela leur donne un aspect désintéressé. Ce peu de souci de leur intérêt personnel, joint à l’horreur de la lutte, les rend extrêmement honnêtes. Ils ne songent à léser personne et ils souhaitent ardemment que les autres aient autant de respect pour leurs propres droits. Comme ils ont le mépris du terre à terre, de la pratique, ils conçoivent un monde parfaitement honnête et idéal. En effet ils aiment et comprennent mieux les idées. Bien qu’ils soient peu

L’ÉVOLUTION

capables d’une attention soutenue pour les réalités actuelles, ils sont intelligents. Ils ont l’csprilfin, ils sont capables d’observer et de comprendre les choses morales, ils ont une mémoire extraordinaire, beaucoup d’imagination et de raisonnement. Ils vivent dans l’avenir et surtout dans le passé plutôt que dans le présent et ils ont toujours l’esprit rempli de souvenirs et de constructions imaginaires. Il en résulte qu’ils adorent la poésie, la philosophie, la religion : tout ce qui est vague, loin de toute démonstration précise et définitive et surtout loin de toute application pratique les séduit de prime abord.

Les rêveries poétiques et mystiques conviennent à leurs dispositions mélancoliques car ils sont plutôt tristes et disposés à la rêverie solitaire. Aussi ont-ils besoin d être sans cesse excités et réveillés ; mais ces excitations doivent être bien graduées et laites avec délicatesse, car la moindre des choses semble les mettre dans des états d’émotion indescriptible. Le cœur joue chez eux un grand rôle et ils ont de grandes amours, d'autant plus grandes que l’objet en est surtout imaginaire et qu’ils ne se rendent aucunement compte du caractère véritable de la personne qu ils transforment en un idéal. Presque toujours malheureux dans ces belles amours, car leur timidité énorme, leur défaut de connaissance des hommes, leur inhabileté à profiter des circonstances les rendent toujours incompris, ils ont d’énormes désespoirs. Cette émotivité est irrégulière : tantôt ils restent indifférents, tantôt ils se bouleversent pour la moindre des choses. Ces émotions qu’ils craignent, ces amitiés qu ils ont besoin d obtenir cl qui leur font défaut, ce monde hostile avec lequel ils redoutent d’avoir à se mesurer, ces résolutions qu’il faudrait prendre et qui sont toujours en retard, tout cela les met dans une inquiétude continuelle qui se traduit souvent en dehors par une agitation inutile. Ce caractère tout spécial, aboulique, timide, non combattif, idéaliste, amoureux, émotionnable et surtout inquiet n est pas sans doute la maladie constituée; mais il la prépare d’une manière remarquable, à un tel point qu on 1 observe chez plus des deux tiers des sujets, bien avant que n apparaisse aucun trouble caractéristique considéré comme morbide.

•j. — L’éducation.

A ce caractère fondamental, héréditaire et préparé, comme on

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l’a vu, par plusieurs générations évoluant dans le môme sens s’ajoute très souvent une éducation déplorable qui tend à développer les tares de ces esprits. Cette éducation est due à ce fait que les parents, sans avoir été malades à proprement parler et par conséquent sans avoir ressenti les inconvénients graves de cet abaissement de la tension mentale, ont eux-mêmes un caractère absolument semblable. Ils semblent faire tous leurs efforts pour enlever à leurs enfants les occasions d’agir, ils prennent pour eux toutes les décisions, ils les empêchent d’affronter aucun danger, d’entreprendre aucune lutte, ils ne leur donnent que des leçons de prudence et d’abstension. Témoin ce pauvre Jean qu’une bonne accompagne au lycée alors qu’il avait déjà 18 ans, de peur qu’il ne se refroidisse ou qu’il ne se batte avec ses camarades (!!) et qui devient la risée de tout le collège.

A l’influence des parents s’ajoute l’éducation absurde des jeunes Français qu’on laisse pendant d’interminables heures d’étude rêver derrière leurs dictionnaires et à qui on interdit tout mouvement et tout exercice pratique. Je suis frappé de voir combien cette éducation des jeunes gens et même des jeunes filles en France développe chez eux le tempérament aboulique et comme elle prépare des scrupuleux. Je me suis posé à ce propos une question que je ne peux pas résoudre : dans les pays où l’éducalion est toute différente, en l’Angleterre en particulier, est-ce que celle maladie des obsessions est aussi répandue qu’en France ? C’est un problème qu’il serait intéressant de résoudre par quelques statistiques.

Api •ès ces conditions générales du caractère antérieur et de l’éducation, quelles sont les circonstances morales qui jouent un rôle dans l’éclosion de la maladie?

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