LA PROPHYLAXIE
Enfin il faut chercher dans ces exercices et ces actions un autre caractère, lecaractèrc social. De très bonne heure ces enfants pi (disposés doivent être habitues a la société et a la société de personnes qu'ils 11e connaissent pas. Cette habitude ne s’acquiert pas si 1 cillant est toujours accompagné par ses parents ou par sa bonne. Rien ne rend un enfant timide comme la présence de ses parents, parce que, en leur présence, il 11e sent pas la nécessité de faire un effort, de tendre son activité mentale et qu’il se laisse aller a cette aboulie qui est la source de l'émotivité. On est tout surpris de voir que le même enfant cesse d’être timide, quand il est laissé seul dans la même société. Le lait d être abandonné a lui-même suffit pour qu il se tende et que son esprit fonctionne a un niveau supérieur. Il 11’est pas nécessaire que la société où il se trouve ait toujours de la sympathie pour lui comme il le désire : il est bon qu il trouve devant lui des résistances, des jalousies, des compétitions, en un mot des luttes, lout a I opposé de ce pauvre père de famille qui jusqu’à la fin de la classe de philosophie faisait accompagner et rechercher par une domestique son (ils aux classes du lycée « pour qu’il 11e pût jamais se battre avec ses camarades » je crois qu’il est extrêmement important de forcer notre jeune psychasthénique à se battre. S'il réussit à le faire et si par hasard il triomphe, ce qui est fort possible, il en sera transformé et le souci de son avenir vaut bien le danger de quelques horions.
L’éducation intellectuelle 11e vient qu’en second lieu chez ces personnes : elles 11e sont que trop disposées au développement de l'intelligence pure. Il fautéviter l’enseignement abstrait dépuré mémoire, qui n’est que trop répandu en France. Dans l’état psychasthénique l’esprit semble être développé en étendue et non en profondeur, il y a comme une dispersion de la pensée . C’est là une indication dont on doit tenir compte, le grand nombre des études diverses, laites d’une manière superficielle est pour ces jeunes gens d’autant plus dangereux qu’ils réussissent facilement ;t acquérir ainsi quelques notions en apparence brillantes.
Il faut que l’intelligence soit dirigée avant tout vers l’observation, vers l’observation physique plus que vers l’observation morale. Il faut se méfier surtout de l’observation subjective dans laquelle ces individus sont passés maîtres. Cette disposition à l’introspection chez les scrupuleux dépend en partie de leurinquiétude eten grande
l.E DIAGNOSTIC ET Mi TRAITEMENT
partie de ce fait que les images et les associations d images sont des phénomènes d’ordre inférieur, plus lacile et plus nombreux que les phénomènes de perception extérieure dans des cerveaux ilont la tension est abaissée : le développement de 1 introspection n’est qu’une variété de la rumination. Pour lutter contre cette tendance, des études sur les objets, les animaux, les plantes doivent intervenir pour une bonne part dans leurs travaux.
Il faut surtout surveiller l’application de leur attention, il faut chercher par toutes sortes d exercices a la maintenir fixée sur quelque étude précise et il ne faut jamais permettre la rêverie vague. Une des choses les plus funestes ce sont les longues heures d’études, où on laisse les enfants libres de faire tout ce qu'ilsveulent, pourvu qu’ils restent immobiles et silencieux. Ils emploient trois heures à faire un petit travail médiocre, qu ils pourraient faire en une demi-heure et tout en feuilletant nonchalamment leur dictionnaire, ils se laissent aller à toutes leurs rêveries vagues, premières ébauches de leurs ruminations futures; il leur faut des études courtes et un travail mental actif, rapide et objectif. Sans cesse on doit les pousser a la rapidité, a 1 exactitude, à 1 activité pratique.
Ce genre d’éducation , qui bien appliqué lutterait contre la tendance héréditaire aux névroses et aux obsessions, est bien difficilement appliqué par les parents eux-mêmes qui sont poussés par tous leurs sentiments à donner à leurs, enfants une direction absolument inverse. Trop souvent l’enfant n’échappera a la prédisposition que s’il est élevé en dehors de sa famille.
Aucune de ces précautions n’a été prise, 1 hygiène comme 1 éducation ont été aussi absurdes que possible et la maladie s est déclarée ou plutôt, de latente qu elle était depuis des années, elle est devenue apparente pour l’entourage. Celui-ci attend en général le plus tard possible et refuse longtemps de croire a 1 existence d’une maladie mentale. Ce n’est que poussé parla nécessité, quand le malade depuis plusieurs mois est incapable d aucune occupation, ne dort plus et s’agite continuellement, c’est quand il rumine toute la journée, qu’il parle tout haut, qu’il dit sans
cesse ses formules de conjuration, qu’il est tourmenté par des phobies et des angoisses continuelles, que sa famille se décide a 1 amener au médecin. Quelle doit être alors la conduite de celui-ci, quelles sont les médications ou les traitements physiques ou moraux qui peuvent avoir une certaine influence et préparer la terminaison de cette crise?
Il est important que le médecin fasse vite son diagnostic, car il doit prendre vis-à-vis de ces malades une attitude particulière et toute hésitation serait îles plus fâcheuses. Toutes les descriptions précédentes permettent de reconnaître vite la maladie dont il s agit, d autant plus que ces malades présentent une remarquable uniformité et que l’on retrouvera vite les formes et môme les expressions que l’on connaît comme caractéristiques.
Le malade arrive avec une disposition d’esprit toute particulière dont il faut se défier. Sans en être bien certain, car il doute de tout, il est disposé à croire qu’il n’est pas un malade ou du moins qu’il n’a pas une maladie ordinaire. Il sent bien que son état n est pas naturel, mais il croit que c’est un état extraordinaire, unique au monde, que personne n’a jamais vu et que les médecins, en particulier, ignorent complètement. Comme il ne veut faire aucun effort, comme il sait qu’il n’a fait aucun effort pour se guérir, il aime à penser que cette maladie exceptionnelle est absolument incurable et qu’il n’y a rien à faire. 11 le dit en entrant : « c’est sa famille qui l’a forcé à venir voir un médecin, mais il sait très bien que c’est inutile et que son état est tout à lait en dehors de la médecine. »
Si le médecin hésite sur son cas et semble surpris par la bizarrerie des symptômes que le malade d’ailleurs exagère à plaisir, le sujet se confirme dans son opinion et en profite pour se laisser aller encore davantage. 11 faut que le médecin puisse montrer rapidement une grande assurance et lui donner l’impression que sa maladie est parfaitement connue, qu’elle est des plus banales, et que le traitement curatif est tout à fait stéréotypé.
Pour y parvenir le médecin doit deviner les symptômes au lieu de s’en étonner. Dès que le malade a un peu expliqué son état, on voit facilement dans quelle catégorie il se range, s’il a plus de ruminations ou plus de phobies, dans quel sens sont ses obsessions principales. Il suffit alors de lui énumérer les manies de précision, d'oscillation ou de réparation, de luiparler des serments, des pactes, des formules de conjuration, des angoisses physiques
LE DIAGNOSTIC KT üi TRAITEMENT
ou morales, etc. Il est bien rare que l’on ne tombe pas juste suides symptômes qu’il a présentés. Il faut alors les lui décrire avec une précision qui l’étonne ; puis on lui affirme que sa maladie est curable, ce qui est vrai au moins dans les deux tiers des cas, que dans tous les cas il n’est pas très difficile de lui procurer quelque soulagement. Comme le malade malgré son affirmation était loin d’être convaincu de son incurabilité, il se laisse assez facilement persuader et accepte un traitement au moins à titre d’essai.
i . — IJ alimentation et l’hygiène.
Le premier soin doit être de réformer 1 hygiène du malade qui est ordinairement déplorable. L alimentation doit être examinée avec un grand soin ; un certain nombre de ces malades ne se nourrissent pas et d’autres ont une alimentation défectueuse. Les premiers sont nombreux, ce sont presque tous les sujets qui ont les obsessions de la honte du corps, ou qui ont des phobies relatives à l’alimentation ou à la déglutition. Les psychasthéniques ont besoin d’une nourriture assez forte et plusieurs se sont rapidement améliorés par une alimentation mieux dirigée. Il faut donc les convaincre de la nécessité de manger suffisamment : en dehors des cas d’obsession ayant un rapport direct avec 1 alimentation on y parviendra facilement. D’autre part la digestion stomacale et intestinale de ces malades est presque toujours atteinte gravement et l’on constate presque toujours la dilatation stomacale par atonies, les entérites muco-membraneuses et la constipation. Bien souvent les aliments sont mal digérés, ils restent dans 1 estomac, déterminent ou non suivant l’indifférence du sujet des douleurs, des brûlures, quelques heures après le repas. Ces aliments qui fermentent donnent naissance à des acides et a des ptomaïnes qui sont résorbés et qui impressionnent très fâcheusement un système nerveux aussi susceptible. Je crois qu il faut surtout • redouter à ce point de vue les aliments difficiles a digérer et qui fermentent facilement et qu’il est nécessaire de régler rigoureusement l’alimentation même chez ceux dont la dyspepsie est latente et qui ne se plaignent pas de leur estomac; ceux-ci sont d’ailleurs la minorité.
M. Dejerine, partant du même point de vue impose aux neurasthéniques le régime lacté ; M. Nattier, a propos de rhinorrhée, qu’il rattache justement à la même maladie, exige le même
régime. Dans les cas très graves, quand la digestion est très compromise, quand l’intoxication d’origine alimentaire est évidente, quand le trouble est plus gastrique qu’intestinal je crois qu’il est bon de faire de même au moins pendant une ou deux semaines ; mais en général j’hésite à imposer un régime aussi sévère.
Le régime lacté intégral est débilitant, ce qui est ici très mauvais, car cela favorise les sentiments d’incomplétude, il n’est pas toujours très bien toléré par l’estomac des malades. « Le lait dit M. Lépine, ne convient pas aux estomacs dilatés, il ne stimule pas le système nerveux et ne donne pas la sensation de force. La vie, a dit un vieux maître, ne se soutient que par les excitants. Si cette proposition est vraie, le lait ne suiïirait pas à entretenir la vie1. » J’ajoute que le régime lacté est surtout contre-indiqué quand il y a un certain degré d’entérite.
Il suffit de se borner d’ordinaire à supprimer complètementle vin et l’alcool, les sauces, les graisses, les viandes faisandées, les conserves, à réduire assez fortement la proportion des viandes dans l’alimentation, à se rapprocher en un mot du régime végétarien. L.e lait, les œufs, les farines de toute espèce et surtout les farines de céréales en abondance, les légumes verts, les fruits cuits avec un peu de viande grillée à un repas seulement me paraissent un régime suffisant et extrêmement utile dans les cas moyens. Dans les cas graves d’atonie gastrique, je me suis bien trouvé en laissant les malades au régime exclusif du lait, des œufs et des bouillies de farines comme des enfants en sevrage, mais il s’agit alors du traitement de la dyspepsie hyposthénique dont je n’ai pasà m’occuper spécialement ici. Ces régimes végétariens ou presques végétariens en réduisant les toxines qui impressionnent le système nerveux déterminent souvent chez les neurasthéniques et même chez les psychasthéniques des améliorations surprenantes. Les aliments doivent être pris en quantité suffisante, à des intervalles bien réglés et en général assez longs, car il est essentiel de laisser l’estomac se reposer ; il faut interdire à certains malades atteint de boulimie de manger dans l’intervalle des repas. Mais il sera bon pour certains estomacs atones et dilatés de faire boire très peu aux repas et de faire boire deux tasses de thé très léger plusieurs heures après le repas, de manière à ne pas diluer le suc gastrique pendant la digestion, mais à donner ce-
i. Lcpine, Semaine medicale, 19 février 1903.
LE DIAGNOSTIC ET LE TRAITEMENT
pendant au malade la quantité d’eau indispensable. Dans l’analyse des urines qu’a conseillée M. Joulie, il y a une indication très utile, c’est de surveiller la densité des urines du matin. La densité moyenne doit être de 1018, chez beaucoup de neurasthéniques elle est bien supérieure. Il faut alors, en augmentant la quantité des boissons prises en dehors des repas, si cela est nécessaires, la ramener à la normale. Ces conseils relatifs au régime alimentaire des neurasthéniques se retrouvent chez tous ceux qui ont étudié ces malades, ils semblent assez bien justifiés par l’expérience.
Les fonctions de l’intestin sont troublées comme celles de l estomac et il faut se préoccuper d’un état de constipation très constant et très grave qu’ils présentent presque toujours. Les évacuations intestinales doivent être obtenues par tous les movens possibles. On ne saurait trop insister sur les avantages des grands lavages intestinaux avec de l’eau légèrement salée 10 pour 1000. poussés très profondément avec une grande sonde. Dans des cas sérieux je me suis servi avec avantage des grands lavements d huile poussés avec la sonde, gardés le plus longtemps possible et suivis d’un lavement d’eau de têtes de camomille. Dans un cas que j’ai rapporté il a fallu pratiquer un véritable curettage de la cavité rectale.
Dans les cas moins sérieux il suffit d’user régulièrement des laxatifs connus en les variant de temps en temps à cause de l’accoutumance. Tous les dix ou quinze jours une petite purge plus active m’a semblé utile. Dans plusieurs cas j ai employé avec succès le calomel Ou les sels de Carlsbad qui sont avantageux quand les fonctions du loie sont engourdies. O11 est souvent surpris de l’amélioration remarquable que I on constate même dans les fonctions mentales après une purge de ce genre.
Après l’alimentation il faut régler le sommeil et le repos. Les uns veulent dormir constamment et resteraient au lit toute la journée, d’autres s’agitent sans cesse, ne veulent pas se coucher et passent la nuit à marcher dans leur chambre. Ils sont tous des épuisés qui ont le plus grand besoin de repos. Le traitement de Weir-Mitchell , très pratiqué en Amérique, condamne tous les neurasthéniques a un repos absolu au lit, en 11e leur donnant des mouvements quepar des massages et des mobilisations passives des membres. M. Dejerine et M. Nattier, dans le travail que j ai cité, réclament au moins iü heures de repos au lit par jour. Il se peut
que ce traitement dont je n’ai pas beaucoup l’expérience, soit utile d ans quelques cas de neurasthénie simple, j’avoue que je le redoute beaucoup chez les psychasthéniques qui ont des troubles mentaux. Plusieurs de ces derniers m’ont raconté qu’ils avaient subi auparavant et quelques-uns à plusieurs reprises, le traitement dit de Weir-Mitchell sans en retirer aucun avantage. Dans
trois cas j’ai vu les malades, après avoi subi un traitement de ce genre, tomber dans I inertie et dans la malpropreté. Ces malades ont déjà beaucoup de tendance à l’aboulie, à l’immobilité et a la rêverie. 11 ne faudrait, à mon avis, les laisser au lit qu avec une grande surveillance et en évitant l’inaction absolue.
Il me semble préférable, tout eu laissant au malade beaucoup de repos, de régler la durée du séjour au lit cl’une façon qui se l'approche de la normale, afin de ne pas déterminer des habitudes lâcheuses, plus tard difficiles a rompre. Ce qui est essentiel, c’est d exiger le coucher et le lever à des heures fixes et de maintenir une grande régularité.
11 laut encore surveiller toute l’hygiène du malade, le retirer s'il y a lieu d’un milieu malsain, le faire vivre une partie de la journée au grand air, supprimer, s’il ne l’a pas déjà fait de luimême, tout travail qui serait trop fatigant ou malsain.
11 faut traiter avec soin toute maladie locale ou générale qui coïnciderait avec l’état psychasthénique et qui l’entretiendrait. Les infections utérines, les suppurations locales jouent en partilier un grand rôle et doivent être autant que possible supprimées. Il ne faut cependant pas se laisser entraîner à faire jouer un trop grand rôle à des troubles locaux et rattacher toute la maladie à un déplacement utérin ou à une chute du rein. 11 faut beaucoup se méfier des opérations que ces malades supportent très mal et qui sont souvent le point de départ de rechutes. De même des traitements excessifs et fatigants comme ceux de certaines villes d’eaux ont eu pour les malades que j’ai suivisdes résultats déplorables. Il faut donc se borner aux traitements nécessaires et les plus simples.