Bail, Revue scientifique, i883, I, p
a. Séglas, Leçons sur les maladies mentales, i8i)5, p. 87.
3. Nicoulau, Thanatophobic cl suicide. Ann. mcd. psychol., 1892, I, p. 189.
LA TENDANCE A L’ACTION, L’ABSENCE D’EXÉCUTION
eu rapport avec leurs obsessions. Ce seront, pour prendre quelques exemples, les honteux de leur corps qui refusent réellement de manger, les dipsomanes, les morphinomanes et les malades du même genre qui s’intoxiquent réellement, les boulimiques qui mangent trop, les dromomanes qui marchent pendant des heures, les érotomanes qui cèdent à leur passion, les individus poussés à rechercher la souffrance et qui se brûlent ou se blessent réellement.
On a déjà vu le cas typique de Nadia qui, de peur de grossir, de se développer, ne mangeait plus chaque jour qu’un peu de bouillon, un jaune d’œuf, du thé et du vinaigre. Voici un second cas du même genre : Red..., une jeune fille qui avait toujours été très impressionnable et très scrupuleuse, a, vers 18 ans, une première crise de refus d’aliments. Elle fut examinée à ce moment par MM. Brissaud et Souques1 qui publièrent une observation dans la nouvelle Iconographie de la Salpétrière sous ce titre Délire de maigreur. Elle était en effet d’une maigreur squelettique, elle guérit cependant en ce sens qu’elle consentit rapidement à s’alimenter et reprit ses forces et son embonpoint. Mais à 20 ans le même accident reparut, plutôt plus grave ; elle recommença à refuser de manger et en outre elle s’efforça de provoquer les vomissements quand elle avait mangé et prit l’habitude de vomir très facilement. La maigreur et la faiblesse redevinrent de nouveau très inquiétantes et elle fut reconduite à la Salpêtrière où j’ai pu étudier cette seconde crise.
Elle était dans un état d’inanition très avancé, très maigre, la peau sèche, rugueuse, froide, la langue sèche et rouge, la respiration rapide, le pouls petit et précipité ; elle avait certainement poussé très loin le refus des aliments et les efforts de vomissement. .l’hésite cependant, comme pour Nadia et pour les mômes raisons à faire de cette malade une anorexique hystérique. Dans toute son histoire, avant et après cet accident, Red... 11’a jamais présenté aucun phénomène hystérique ; pendant longtemps, avant l'apparition des accidents graves, elle avait conservé le sentiment de la faim ; elle 11’a jamais eu de besoin exagéré de mouvement. D’autre part, c’était tout à fait une scrupuleuse : elle avait commencé par se reprocher les oublis de confession, elle avait
1. Brissaut et Souques, Délire île maigreur. Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 1896.
HES IDÉES OBSÉDANTES HT IMJ'CLSIVES
imaginé de s’astreindre à l)ien des pratiques superstitieuses et malgré ses efforts elle était sans cesse inquiète et tourmentée. Elle était obsédée par la vue des misères, des maladies, par l’état même de la température : « c’était sa faute s’il y avait tant de malades, c’était sa faute s’il faisait mauvais temps et si les pauvres gens en souffraient. » Dans ces conditions elle avait cru voir un cercle de feu et l’avait interprété en disant qu’elle était damnée. Elle restait obsédée par la pensée que sa damnation la rendait indigne de manger. C’est ce qui avait déterminé la première crise de refus d’aliments, à 18 ans. Ce refus avait cessé à l’hôpital en vertu de ce raisonnement : « ici on me force à manger, je ne suis donc pas responsable si je le fais. » La seconde crise à l’âge de 20 ans se rattachait également au scrupule d’une manière très nette quoique différente : elle était devenue honteuse d’elle-même, à la suite de toutes les réflexions précédentes, elle s’imagina que sa digestion était ridicule, qu elle déterminait des rougeurs au visage et surtout des éructations bruyantes. Elle avait d’autant plus honte de ces choses qu’elle devait se rendre après son repas au cours d’un professeur dont elle était tout à fait amoureuse. C’est à ce moment qu elle se sentit poussée à ne plus manger et à vomir pour débarrasser l'estomac. Je cite rapidement pour montrer la fréquence du fait le cas d’un jeune homme de 26 ans, As... (102), parvenu lui aussi comme le montre sa photographie1 à un état de maigreur invraisemblable. Il avait pris l’habitude des vomissements provoqués pour des raisons du même genre dépendant de la honte du corps et de l’hypocondrie. Dans ces cas, l’impulsion semble donc se réaliser d’une manière grave par le refus d’aliments et l’inanition.
A ces observations, je voudrais rattacher un cas plus curieux où le scrupule amène aussi une malade à faire de grandes sottises. On a vu l’obsession amoureuse de Byl..., cette jeune fille qui par suite de la honte d’elle-même, à force de s'imaginer qu’elle était laide, indigne de tenir son rang était devenue amoureuse d’un garçon jardinier de la maison. Ce qui est curieux c’est que l’acte chez elle semble avoir suivi l’obsession : elle attend qu elle ait 21 ans pour avoir sa liberté, la nuit à l’aide d’une échelle elle monte dans la chambre de ce garçon, lui lait sa déclaration, l’embrasse, et lui fait promettre de la demander à ses parents.
r. Cf. 2e volume de cct ouvrage, observation 102.
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Le lendemain elle raconte son équipée à ses parents et avec un entêtement formidable s’obstine dans son projet de mariage. Ne peut-on pas considérer de nouveau ce cas comme une exécution considérable d’une obsession scrupuleuse? Ces faits nous montrent donc à l’inverse des précédents que dans certains cas qui ne sont pas fréquents ces impulsions présentent une certaine force suffisante pour déterminer des actes réels.
Cependant je ne crois pas que l’on puisse d’après ces seuls exemples rapprocher ces obsessions des suggestions ou des impulsions hystériques qui s’exécutent automatiquement. L’exécution quoiqu’avancée n’est pas en réalité complète, ces malades ne refusent pas tout à fait de manger, elles réduisent seulement d’une manière énorme leur alimentation. Byl..., dans la chambre du cocher, se borne à se laisser embrasser, mais en somme ne lui cède pas. Une fois guérie, elle nous avoue qu’elle n’était pas bien certaine d’aller jusqu’au bout de ce mariage et qu’elle aurait été bien embarrassée si ses parents n’avaient pas résisté. Une deuxième remarque nous montre que ces malades qui refusent de manger vont en somme plus loin qu’elles ne croient aller. Ce sont des jeunes gens très ignorants des notions d’hygiène qui ne se rendent pas compte du danger de leur alimentation insuffisante. Nadia m’assure qu’elle n’avait jamais eu l’intention de mourir de faim et qu’elle aurait cessé si elle avait cru sa vie en danger. Ces malades qui, nous le verrons, ne peuvent arriver à croire ne sont pas convaincus par les affirmations de leur entourage, ils se comportent un peu comme les obsédés dont nous venons de parler qui se suicident réellement, quand ils croient ne taire qu’un simulacre. Ajoutons qu’une fois entrés dans cette voie ils présentent des troubles de l’estomac et peut-être des déli res par inanition qui changent le caractère de la maladie. Je ne crois donc pas que ces cas évidemment plus embarrassants doivent changer notre conception primitive, sur le peu de puissance de ces impulsions.
Il reste encore des obscurités dans ce problème difficile : certaines obsessions impulsives semblent avoir le singulier privilège de passer à l’acte beaucoup plus régulièrement que les autres. Je citerai par exemple la morphinomanie et la dipsomanie : je me demande si l’absorption du poison ne change pas les conditions dans lesquelles se développe l’obsession. Après les premiers verres l’éta mental du scrupuleux, d’ordinaire
LICS IDÉES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES
indécis, hésitant, incapable d’aller jusqu’au bout de lien, est changé. Le fait est évident, et l’on connaît ces éreutophobes qui ont besoin de se griser pour pouvoir affronter les regards. On sait aussi que la morphine laisse dans 1 organisme des, substances capables de provoquer le besoin intense du poison primitif : il se peut que ces modifications de l’organisme entrent pour une certaine part dans la réalisation anormale de ces impulsions.
D’autres impulsions sont suivies plus fréquemment d’exécution, ce sont les impulsions des hypocondriaques qui prétendent trouver la guérison dans une pratique quelconque, ou celle des érotomanes qui n’obtiennent l’émotion voluptueuse que grâce à des pratiques toutes spéciales. 11 me semble que dans ces cas l’impulsion se complique parla mise enjeu d instincts très puissants comme l’instinct vital, la crainte de la mort et 1 instinct génital. Ces instincts sont toujours très puissants et déterminent toujours quand ils sont éveillés une foule d’actions réelles. Ils donnent à l’impulsion une force qu’elle n'a pas d’ordinaire.
Enfin il faut se souvenir que je parle ici des obsessions communes, telles qu elles se présentent chez la majorité des malades, des obsessions proprement dites qui restent accompagnées de critique. J’ai fait remarquer qu’il peut y avoir chez certains de ces malades après une certaine évolution de la maladie un délire psychasthénique, dans lequel le malade semble renoncer à la critique de son obsession. Il paraît être convaincu de ses idées délirantes et bien entendu il met autant que possible ses actes en accord avec les idées qu’il accepte comme vraies. Des sujets de ce genre s’enferment étroitement pour se punir ou pour s’empêcher de commettre des crimes, ils se soumettent à de véritables tortures. Ek... prétend ne pouvoir échapper à la tuberculose qu’en obéissant aux conseils donnés par les esprits et elle circule pieds nus dans des sandales, couverte d'une simple chemise en coton noir malgré le froid de l’hiver. Ces exécutions de l’impulsion ne sont pas aussi complètes, aussi automatiques qu'elles le paraissent. Il y a là « une sorte d'entraînement consenti, quelque chose d’artificiel, comme une manie de logique « disaient très bien à ce propos MM. Raymond et Arnaud. Le malade s’entête à être logique avec lui-même, il exécute le plus qu'il peut, il s’expose dans une grande mesure au ridicule et à la souffrance pour être conséquent avec son obsession. Il n'est pas bien ccr-
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tain cependant qu'il aille tout à fait jusqu’au bout: pour suivre le conseil des esprits Ek... se rase les cheveux et tous les poils du corps, parce que cela se dissimule assez facilement, elle ne se rase pas les sourcils parce que cela serait trop visible. Ces malades n’en font pas moins des choses très graves et il faut s’en méfier beaucoup plus que des autres. Mais ils forment un groupe un peu distinct dans lequel l’obsession ne suit pas ses lois ordinaires.
Il y a dans les cas précédents une transformation, une complication de la maladie. C’est ce qui peut arriver dans d’autres circonstances. Voici une curieuse observation de M. Vallon : un individu obsédé depuis longtemps par l’idée de tuer une fille publique finit par tirer sur une femme plusieurs coups de revolver *. Je ne puis m’empêcher de douter dans ces cas de l’exactitude du diagnostic : il me semble probable que d’autres facteurs : épilepsie alcoolisme, affaiblissement intellectuel, imbécillité ont du intervenir et modifier le pronostic habituel des obsessions. C’est d’ailleurs l’opinion déjà défendue dans le rapport de MM. Pitres et Régis1 2 3 et dans la thèse de M. Le Groignac sur les impulsions s.
Toutes les fois que j’ai eu l’occasion d’examiner un malade qui avait cédé à ce genre d’obsessions, j’ai dû constater que ce n’était pas un obsédé typique se rattachant aux psychasthéniques que j’étudie dans cet ouvrage mais qu’il s’agissait d’une autre maladie mentale. Voici par exemple un personnage célèbre, le nommé Mau..., qui a été étudié par Chambard, par Luys, par bien d’autres et qui a échoué pendant quelque temps à la Salpêtrière. Parmi ses innombrables obsessions, il a maintenant celle des « petits cheveux ». 11 lui faut couper les petits frisons des femmes dans le cou, ou les poils du pubis, et quand il les a dans sa possession il arrive à l’éjaculation. Cette impulsion est vraiment chez lui tout à fait irrésistible, il devient, comme il le dit, somnambule et s’empare réellement des « petits cheveux » malgré les plus grands dangers.
Dans ce cas comme dans d’autres cas du même genre l’impulsion se réalise complètement d’une manière irrésistible. C’est à
1. Wallon, Société médico-psycholorjique, 28 avril 1 8 <j 5 .