Les manies du symbole
Je désigne par ce mot une tendance et un besoin très curieux qui me semblent n’avoir pas été suffisamment remarqués : c’est le besoin de traduire en images, en représentations sensibles les sentiments et les idées. Ce besoin se constate d’abord dans le lano-ao-e des malades. On est frappé de l’abus qu’ils font des métaphores pour exprimer leur état. « Je suis un pauvre petit oiseau sans plumes... je suis au milieu d’un labyrinthe avec d’innombrables couloirs obscurs..., je suis comme un sac couché par terre et l’humanité danse dessus. » 11 faudrait recopier tous leurs discours pour mettre ce signe en évidence.
Le symbole se retrouve encore bien plus dans les images que se représentent les scrupuleux, images qui donnent naissance aux pseudo-hallucinations que nous avons étudiées précédemment. On a dû être étonné du contenu singulier tle ces pseudo-hallucinations. D’ordinaire l’hallucination reproduit un spectacle particulièrement impressionnant qui mérite de rester dans la mémoire ; une hystérique a l’hallucination de la tête de son père sur son lit de mort, une autre de la figure de son amant qui l’embrasse. Ici nous avons signalé chez Yoz... l’hallucination du mur du lycée, de quatre arbres qui l’entourent pendant qu’il marche, chez Rp... l’hallucination de la silhouette d’un homme qui passe. Comment ces images banales ont-elles pu attirer assez l’attention pour se reproduire ainsi indéfiniment ? En réalité, ce ne sont pas de simples souvenirs, ce sont des images qui ont un sens, une signification et cette signification est plus importante que l'image ellemême : en un mot ce sont des symboles.
Rp... qui voit passer devant lui à cinq mètres de distance le directeur de l’école avec un visage souriant ou courroucé est un scrupuleux qui a la manie des présages. Il s est dit que son entreprise réussirait s’il voyait passer devant lui son directeur avec le visage souriant. Il va tout à l’heure s’interroger, nous le savons, et se demander si le visage était souriant ou non, peu importe. L’essentiel à remarquer maintenant c’est que cette vision imaginaire de la figure du directeur est devenue un symbole qui résume les bons et mauvais présages. Voz..., ce jeune homme de 'j.'i ans, ([in a des pseudo-hallucinations si curieuses du mur, des arbres du lycée, des chaînes qui lui barrent le chemin, éprouve
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nu suprême degré un sentiment très fréquent chez les scrupuleux et aussi chez les persécutés, un amour passionné, obsédant, de la liberté avec l’impression qu’elle lui est ravie. « Je sens toujours comme une limitation qui me contraint, qui m’arrête, je suis obsédé par la pensée de contrainte et de limite à mon action... » Nous aurons à étudier la genèse de ce sentiment si curieux et si fréquent; pour le moment remarquons comme il est bien symbolisé par les images que voit le malade, le mur du collège, les arbres de la cour entre lesquels il croit marcher sans cesse, les cordes qui le lient. Peut-on trouver plus parfaite hallucination symbolique !
Chez d’autres malades nous trouverons beaucoup d autres exemples moins brillants : chez Jean les deux images de femme symbolisent l’une celle de Charlotte, la tentation, l’autre, celle de la femme de chambre qui rit, la conscience. Chez Claire nous avons déjà insisté sur l’image du membre viril et de l’hostie qui symbolisent le crime sacrilège; chez la même malade le précipice représente la maladie et ses progrès. Ce dernier symbole est si naturel que d’autres personnes, en particulier Lise, me disent éprouver aussi ce sentiment de descendre et d’avoir besoin d'un effort pour ne pas se représenter une descente matérielle dans un trou. Les saintes dans le ciel sont pour We... le svmbole de la vie religieuse et le visage de l’enfant est pour Gisèle le svmbole des devoirs conjugaux.
Des objets et non des images peuvent devenir les symboles. Le faux col est pour Yy... le symbole de la gène et de la contrainte, comme le journal est pour Jean le symbole de tous les crimes politiques et génitaux. De là sont venues bien des terreurs de ces objets.
Cette manie du symbole se retrouve aussi dans certains actes et dans certains mouvements: pivoter sur ses talons, c’est pour Lod... le symbole de la religion « parce qu’on tourne ainsi de côté pour saluer l’autel quand on passe devant. Fermer le poing, c’est comme si on insultait Dieu, fermer brusquement un tiroir, c’est envoyer Dieu promener ». Nous en verrons bien des exemples en étudiant les tics. Remarquons seulement que la manie de la propreté qui était déjà une conséquence des manies de précision se rattache aussi souvent au symbole. La sœur aux scrupules de Rodenbach époussette sans cesse sa cornette pour faire tomber les poussières, symboles des petits
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péchés 1 et Vk... se lave les mains avec du savon blanc toutes les lois qu’elle a pensé il mentir.
Cette manie du symbole joue un grand rôle dans les impulsions et, si on la méconnaît, on s’expose à de graves erreurs. Ün a vu que ces malades ont des commencements d’actes, pousser du doigt sa petite fille, boire un petit purgatif,- ouvrir un bouton de la braguette, j’ai déjà cité trop d’exemples pour y revenir. D autres n’ont que l’image kinesthésique d’un mouvement qui commence. Plusieurs auteurs ont vu là l’explication de l’obsession impulsive: les sentiments de ces représentations de mouvement, de ces petits mouvements commencés donneraient au malade l’idée qu’il est poussé à accomplir quelque chose. Il en est quelquefois ainsi chez les hystériques qui ont des actes automatiques a\ec subconscience, mais il n’en est pas ainsi chez les scrupuleux qui font eux-mêmes ces petites actions, comme des symboles du crime, pour se donner à eux-mêmes l’illusion d’être poussés au crime et pour pouvoir se faire plaindre et protéger.
Cette manie du symbole me semble jouer un très grand rôle dans la maladie et quand nous discuterons la genèse des obsessions elles-mêmes, nous verrons que beaucoup ne font que symboliser un trouble antérieurement ressenti. Quant à cette manie elle-même, elle me paraitse rattacher aux phénomènes précédents, comme la manie arithmétique, elle dépend du besoin de préciser,' d exprimer avec une netteté, d’une manière matérielle, des sentiments et des idées à propos desquels le malade n’arrive jamais à la certitude.
i . Les manies de la recherche. — La manie du passé, la manie de l'avenir.
Le travail mental me semble se compliquer quand il dépasse les circonstances environnant l’acte présent et qu’il porte sur de tout autres faits, en particulier sur des faits passés.
T oui* répondre au problème posé par l’interrogation primitive - « ont-ils oui ou non commis une action répréhensible? » les ma: lades sont amenés à se remémorer exactement les actes anciennement accomplis. Par exemple, Ce... a des soupçons sur tel ou tel acte de la journée, il s’arrête et cherche à se rappeler exacte-
i. Rodoribach, La sœur aux scrupules, p. 86.
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ment les diverses actions qu il a faites, les diverses phases par lesquelles a passé chaque action. 11 passe des heures à vérifier dans sa mémoire comment il a passé d’un mouvement insignifiant à un autre aussi futile. Si par malheur dans celte revue, il v a un instant dont le souvenir ne lui soit pas précis, le voilà au comble du désespoir. Qu’a-t-il pu faire dans cet instant? C’est là que se glisse l’obsession et il fait les plus grands efforts de mémoire pour se convaincre que pendant cette seconde, il n’a pas accompli quelque horreur. 11 en est de même pour Dk... : « à quel moment a-t-il pu tuer celle femme ? de quelle manière s’y est-il pris ? quel est l’instant de la journée où il n’était pas occupé à autre chose ? » Il emploie des heures à cette recherche.
La recherche indéfinie est un des grands caractères de Lise, car, pour son malheur, elle ne se pose ces questions que sur une époque éloignée où la vérification minutieuse de l’emploi du temps est horriblement difficile. Il y a un an, le vendredi soir de telle date, s’cst-clle laissée aller à vouer ses enfants au diable? Pour le savoir, il faut rechercher, si à cette époque, elle a désiré quelque chose assez fortement pour prier le diable de le lui accorder, si elle a cédé à la tentation d’obtenir ce qu elle désirait par le sacrifice des enfants, ou si elle a su résister en disant la formule d’exorcisme : « Non, non, 4,3,2.» Voilà un petit problème qui n’est pas facile à résoudre : il faut trouver minutieusement l'emploi de son temps afin de constater une sorte d’alibi moral. « Ça ne disparaît pas une minute de mon esprit. Je sens que je recherche tout le temps et ce sont des heures d’immobilité dans cette recherche stupide. » Or, elle recherche ainsi toutes les promesses qu elle a pu faire à Dieu ou au diable, toutes les paroles qu elle a prononcées, tous les signes qu’elle a faits jusqu’à s’affoler complètement.
Un cas intéressant de cette manie de rechercher un souvenir est celui de Bre... (i4i)> femme de 42 ans; elle a perdu son mari il v a trois ans dans des conditions assez émotionnantes. Depuis ce moment, elle a le sentiment qu elle a oublié la figure de son mari. Nous aurons à étudier jusqu’à quel point cet oubli est réel; pour le moment nous constatons que ce prétendu oubli est le point de départ d’une manie de recherche. Il lui faut arriver à se représenter visuellement la figure de son mari : elle se sert pour y parvenir des portraits, des descriptions, des souvenirs de toutes sortes, elle travaille nuit cl jour et ne parvient pas suffisamment à son gré à celle représentation. Puis elle s’excite à rechercher de la même
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manière le souvenir de sa voix, de ses actions, etc. Elle croit avoir oublié tout ce qui le concerne, avoir oublié de la môme manière Ions les visages d’homme et ne plus même se souvenir d’avoir été mariée et elle s’épuise à retrouver avec précision tous ces souvenirs.
C est a cette manie de rechercher des souvenirs que se rapportent le plus souvent les manies qui ont été décrites par Charcot et Magnan 1 sous le nom d onomatomanies. Dans le cas le plus remarquable décrit par ces auteurs, le malade recherche toute la nuit le nom d'une petite fille dont il a lu l’histoire dans le journal ; son état de crise déterminé par cette manie de recherche est épouvantable jusqu’à ce que le matin il puisse retrouver dans un journal le nom de Georgette.
On pourrait citer bien des exemples semblables : Ilg... (i3o), lemme de 5o ans, a été conduite à la manie des recherches d’une maniéré singulière : elle a été très ennuyée parce que l’on a bâti un mur de\ant la fenêtre de sa cuisine et toute la journée elle se demandait ce qui se passait derrière ce mur. La manie s’est peu à peu déplacée et maintenant elle remarque une ressemblance quelconque à propos de la figure d un passant et il huit absolument qu’elle trouve le nom de la personne qui présente cette ressemblance avec le passant. Cha... (idi), un homme de 76 ans, est encore à cet âge tourmenté par une manie semblable. A-t-il dans la journée causé avec une personne peu connue, il faut absolument qu’il retrouve le nom et 1 adresse de cette personne, et il passe des jours et des nuits a rechercher dans sa mémoire ces renseignements. Aussi dès qu il nous aborde, nous prie-t-il d’inscrire notre nom et notre adresse sur un carnet qu il 11c quitte jamais.
C’est aussi à cette manie du passé qu’il faut rattacher toutes les manies de remémoration qui peuvent prendre des formes variées. M. Ra\mond en a décrit un cas curieux : « Un homme de fio ans, quand il voyage, regarde toujours attentivement les sites cpd se déroulent sous ses yeux ; lorsqu’il a parcouru une certaine zone, il cherche a se remémorer l’aspect du paysage aperçu. S’il ne peut pas y arriver, il souffre tellement qu’il refait souvent le voya8c pour combler les lacunes de sa mémoire... Parfois, il
1. Charcot et Magnan, Onomatomanie, Archives de neurologie, septembre i885.
transige avec lui-même et envoie un domestique vérifier certaines particularités restées incertaines dans son esprit1. »
Dans un cas deM. Lôwenfeld2 3, la manie du passé semble encore plus indépendante de la recherche et de l’interrogation. Depuis l’âge de i3 ans, le malade se plaint « que la pensée est envahie par des souvenirs obsédants d’une exactitude photographique... » lien résulte, dit l’auteur, « un effacement remarquable du moment présent, le malade vit plus dans le passé que dans le présent ». C’est là une remarque très importante, mais elle a rapport à des phénomènes essentiels que nous devons étudier plus tard isolément. Chez une de nos malades, chez Cz..., femme de 33 ans, nous retrouvons cette manie de remémoration sans recherche précise : « Autrefois, dit-elle, je recherchais mes souvenirs pour savoir si je devais me reprocher quelque chose, pour me rassurer sur ma conduite, mais maintenant ce n’est plus du tout la même chose. Je me raconte tout le temps ce que j’ai fait il y a huit jours, il y a quinze jours, j’en arrive à voir les choses exactement et je n’ai aucun intérêt à les revoir, cela m’agace tout simplement, mais cela revient malgré moi. »
A cette manie du passé on peut joindre certaines manies de conservation des objets, certaines manies de collection. Plusieurs malades (Nadia, Lod..., etc.), gardent précieusement des tiroirs pleins de petits papiers sur lesquels sontécrits leurs serments, leurs promesses ou simplement des résumés de leur vie, d’autres conservent des enveloppes, des lettres (Jean), des boites en carton (U...), des chiffons (Vk...), et ne veulent pas que l'on détruise rien. M. S. de Sanctis:i a décrit ces manies de collection, mais son étude vise surtout des malades differents des nôtres, atteints de paralysie générale ou de divers délires systématiques, quelques-uns seulement de ses exemples se rapprochent des cas que j’étudie ici.
Dans tous les cas précédents la manie pousse les malades à dépasser le moment présent par la recherche et la considération du passé.
i. E. Raymond, Journal de médecine et de chirurgie pratiques. 1899. P- 566.
a. Lôwcnfcld (Munich), Psychiatrischc Wochenschrift, 10 juin 1899.
3. S. do Sanclis, Collczionismo 0 imjmlsi collezionisti. Bull, délia Soeieta Lancisiana dcgli ospedali di Ruina, XVII, fasc. 1, 1897.
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La recherche peut aussi porter sur l’avenir, les malades cherchent quelles sont les conséquences lointaines de leurs actions on cherchent à se représenter simplement les événements futurs. Jean appelle cela ses pressentiments, il imagine toujours tout ce qui va arriver dans quinze jours, dans un mois et il se plonge dans cette contemplation. Bab..., femme de 28 ans, présente une maladie de l’avenir curieuse, des imaginations obsédantes, tout à fait analogue aux souvenirs obsédants de Lôwenfeld. Devant le ber-
eeau de sa petite fille qui a 18 mois elle cherche quelle robe elle mettra au mariage de cette enfant « et cette cérémonie de mariage me tracasse énormément, il faut que je combine toute la cérémonie, tontes les invitations, que je cherche comment je pourrai payer la robe de la mariée, c’est une véritable fatigue ». Lise dépasse toujours le moment présent se répétant ce qui arrivera quand elle aura fini ce travail, quand elle sera vieille, quand elle sera morte. « J’arrive toujours à la pensée de la mort parce que c’est le dernier terme. » Nous retrouverons cette pensée à propos des manies de 1 extrême.