‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 104 sur 116 · LES OBSESSIONS DU CRIME A FORME DE REMORDS · texte numérisé non relu

LES OBSESSIONS DU CRIME A FORME DE REMORDS

timents pour les chats. Elle a deja eu une premiere attelnte de ia maladie, il y a quelque temps, a propos de la meme chatte d^ja donnee une premiere fois, et qu4i avait fallu reprendre a cause de son d^sespoir. Cette crise avait pu Hre ainsi conjur^e, mais it y a dix ans, a Tage de vingt-sept ans, il y avait eu une crise beaucoup plus grave encore a propos d'un chat qui etait disparu,nous ne savons comment. C'est done le troisieme acces par rapport a des chats.

C'est que ces desespoirs dependent d*un autre sentiment, nous dirions presque d'un autre symptome qui est presque aussi pathologique que le premier ; ces desespoirs sont en rapport avec un invraisemblable amour des animaux qui, poussd a ce degr6, devient une maladie, la zoophilie. Cette femme vit toujours environn6e de quatre chats, elle les soigne avec un amour excessif et Ton pent dire sans metaphore qu'elle les aime mieux que ses enfants. En effet, elle a perdu un enfant, cela ne lui a pas fait la moindre impression, ni le moindre regret, tandis que vous voyez le desespoir pendant huit mois pour la mort du chat. Bien mieux, elle ^tait enceinte au cours du premier acc^s Aii a la mort du chat et se desesp^rait a la pens^e d'avoir un enfant qu'elle n'aimait pas du tout. Elle fit accidentellement une fausse couche. La joie d^etre d^livree de Tenfant a ^t6 Tune des grandes raisons de la gu^rison de cet acces.

Cette zoophilie, dont tout depend, serait curieuse a etudier. On pent dire d'abord que c'est la une obsession accidentelle, due a une sorte de suggestion. Elle a et^ ^levee dans une loge de concierge oil il y avait toujours des chats. On pourrait remarquer aussi que dans bien des cas Tamour pour les animaux est bien plus facile pour les esprits faibles que Taniour pour les hommes ; Tanimal est plus facile a comprendre que Thomme et les sentiments pour Tanimal sont moins compliques que les sentiments pour les hommes. Ce serait en quelque sorte une affection qui se d^pense d'une mani^re facile sans les efforts que demandent les sentiments normaux. Enfin, on peut se demander si dans certains cas ce n'est pas Texag^ration d'un instinct naturel a Thomme, ordinairement limits par les autres faits de la pens^e qui prend un d^veloppement exager^.

Quoi qu'il en soit, retenez ce fait de la zoophilie comme un accident frequent chez ces malades d6g^ner6s ou psychasthenic ques.

N'essayons pas de transformer ce sentiment chez elle ; bornons-nous a diminuer i^accident actuel. Dans une observation exactement semblable que nous avons rapportee dans notre dernier livre, nous n'avons obtenu la gu^rison qu'en rendant un chat a la malade et en la forcant a le soigner. Au d^but elle le faisait avec mauvaise grace, en disant : « J'accomplis mes devoirs envers lui, mais je ne Taime pas. » Peu a peu ses devoirs lui devinrent agr^ables, car elle Taimalt. Esp^rons qu'il en sera de meme ici. Ce serait beaucoup trop difficile de lui enlever completement sa passion pour les chats et de lui faire aimer les enfants.

Observation aog. — Obsession criminelle sous forme de remords. — Aboulie, depersonnalisalion.

Cette observation peut assez heureusement vous montrer comment Tobsession, et en particulier Tobsession criminelle, est un accessoire dans la maladie et vient simplemedt s'y surajouter comme une justification qui satisfait I'esprit du sujet. Cette dame de 37 ans, Xyb..., qui compte dans sa famille quelques individus bizarres, qui a toujours et^ une nevropahe, aboulique, entet^e, timide, pr^sente depuis cinq ans une obsession qui semble assez particuliere et assez precise. A la suite de raisons qui nous importent peu, elle a cru devoir changer un de ses fournisseurs, et elle a renvoye sa blanchisseuse. Puis comme cette blanchisseuse servait sa famille depuis bien des ann^es, elle a regrett^ cette decision, et elle a de nouveau accepts ses services. Elle a con^u, a cequ^elle pretend, un grand chagrin de cette conduite, et il lui a semble qu'elle avaitete injuste dans le renvoi de la blanchisseuse, puis qu*elleavait manque^ de dignity en revenant sur sa decision. Depuis, elle est rest^e obs^dee par le remords de cette action, elle y pense constamment, et elle en tire des consequences invraisemblables. Elle decide qu'elle ne doit plus faire aucune action avant d'avoir remis les choses en ordre par rapport a la blanchisseuse, et comme elle trouve toujours qu'elle est dans une situation fausse par rapport a cette femme, elle ne veut plus rien faire du tout. II lui semble qu'elle doit toujours rester liee par quelque chose avec cette blanchisseuse, et elle imagine de lui devoir constamment une petite somme d'argent, dix francs : il est

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impossible de lui faire reglcfr ses comptes avec elle d'une maniere complete, il faut qu^elle doive dix francs, et si elle apprend qu'on les a pay^s a la blanchisseuse, elle va les reclamer. II semble bien que Tobsession soil precise, et dans ce cas on 6prouvequelques tentations de la rattacher aux circonstances.

Cependant, consid^rons les sympt6mes que pr^sente cette femme : nous trouvons d'abord une inertie enorme, elle ne peut se lever du lit ni s^habiller. Quand on la leve de force, elle se re* couche, et si on la laisse seule elle n'est pas pr6te a cinq heures du soir. Elle reste assise chez elle, au milieu d*un d^sordre invraisemblable, et elle ne pcuit arriver a rien ranger. C'est I'exag6ration d'un 6tat qu*eUe a toujours eu : depuis sa jeunesse, elle ne savait ni travailler, ni s'occuper, ni diriger sa maison. Elle «e plaint de voir tout au travers d*un brouillard, d*etre distraite, de suivre dilEcilement les conversations. Elle ne peut plus arriver a croire les gens, elle a un manque de foi dans les autres comme en elle-meme. Ses croyances comme ses resolutions obtenues avec un effort inou'i n'ont aucune solidity. Elle part en se croyant d^cid^e, un petit faux pas, et a crac, cela casse dans sa t^te, la resolution ou la croyance ont disparu, la voici de nouveau dans rh6sitation et dans le doute. » Elle est incapable de rien terminer. Quand elle approche de la (in d*un ouvrage de tapisserie, elle le d^fait comme P^n^lope, afin de ne pas avoir fini ; il lui semble qu'elle n'a pas le droit de finir les choscs. Elle n'acheve d'ailleurs aucun sentiment, ne s'int^resse plus a ses enfants, et reste fort indiff6rente a tout ce qu*on lui dit.

Un symptome interessant est le trouble du sens du temps: elle a toujours ^t^ une femme inexacte, aujourd'hui son indifference pour rheure d^passe les bornes, elle laisse s'^couler des journ^es entieres sans s'en apercevoir : « Cela a pass^ comme une minute, dit-elle, j'attendais qu'il fdt neuf heures du matin, le soir vient, je ne sais pas pourquoi ; je suis comme une bete qui n*a pas le sentiment du temps. » II faudrait insister sur le sentiment de la personnalite, elle repute tout le temps qu*elle n*est plus ellememe. « J'ai senti, dit-elle, qu*il y avait quelque chose de cass^ dans ma t^te, quelque chose de parti tout a fait, je ne vivrai plus de ma vie, je n'existe plus au fond, je ne peux pas retrouver le (il de mon existence, je suis comme un papillon, je ne puis me poser nulle part. » Et quand elle va un pen mieux : « Je reprends une existence quelconque, si vous voulez, mais je ne suis

plus la personne d'autrefois, on ne peut plus refaire ce qui n^est plus. La vie que je vis ne produira pas de resultat reel ; moralement je ne suis plus la. II y a quelque chose de brise d*une maniere irreparable. » Ce sont la des troubles bien connus de la d^personnalisation avee perte du sens du r^el ; le sentiment morbide porte principalement ici sur les fails psychologiques.

Tons ces sympt6mes ont-ils un rapport quelconque avec la blanchisseuse ? Dans I'esprit de la malade, oui. Elle explique tout cela en disant qu*elle s'est mal conduite et qu'elle n^a plus le droit de vivre comme les autres. Mais pour nous qui avons vu les memes symptomes une centaine de fois, sans qu'il fi!it aucunement question ni de blanchisseuse ni de mauvaise conduite, nous pouvons ne pas partager son opinion.

Pour nous, tons ces sympt6mes se sont d6velopp6s graduellement sur un terrain predispose : de grandes tristesses dans la jcunesse, trois accouchements, le dernier allaitement, des difficultes du menage ont abaiss^ fort au-dessous du niveau normal un esprit d^ja tr^s pen resistant. D'ailleurs, la famille convient qu'elle etait malade avant Taccidentde la blanchisseuse; peut-etre meme cette aventure, qui t^moigne d'une oscillation de la volonte, etait-elle d^ja un symptdme. II se peut que cette petite histoire avec les ennuis qu'elle a occasionn^s ait ajout6 une Amotion nouvelle et ait eu 6galement une influence depressive ; mais c'est simplement la goutte d^eau qui a fait deborder le vase. Si on voulait r^sumer par une idee cette maladie de depersonnalisation, on pourrait prendre n'importe quel souvenir de sa vie : la malade a choisi presque au hasard le dernier incident qui Ta impressionnee. Elle trouve qu'il correspond bien a son etat, parce qu'elle a des sentiments pathologiques qui sont d'accord avec cette idee. Elle se sent changee, g^nee dans ses actes, d'oii Tidee d'obligation ; elle se sent inqui^te, d'ou Tidee de chatiment, de culpabilite ; elle se sent incapable deliquider une situation, d*ou Tidee de lien perpetuel, etc. Le remords de la blanchisseuse n'est qu*une expression qui se represente perpetuellement a son esprit, tant qu'elle eprouve les m^mes sentiments fondamentaux.

Observation a id. — Obsession de remordSy crimes g6nitaux. Parmi les remords les plus frequents se placent naturellement

LES ObSESSiONS Dtj CRIMfe A FORME bfe REMORDS 4ii

les remords d'une conduite immorale au point de vue sexuel, surlout chez les femmes qui en sont naturellement plus preoccupies. On est surpris des constructions imaginaires auxquelles elles parviennent.

Voici une fille de 32 ans, Pr..., qui est vierge, qui a toujours eu une telle timidity, une telle exag6ration de la pudeur qu'elle n'a jamais 6X6 expos^e au moindre danger. Eh bien, elle se rcproche jour et nuit d'avoir pratiqu^ des manoeuvres pour se faire avorter.

Comment en venir a une pareille id^e ? Elle a toujours et6 une craintive au point de vue genital, et elle est devenue plus timide encore a la suite d'une pleures^e il y a quelques annees. II y a quelques mois elle fut effrayee dans un couloir sombre par un domestique qui la bouscula un peu. Cettc emotion lui (it du mal, il lui resta dans la t^te une impression d*etrange, dcpuis il lui sembla qu'elle n*etait plus naturelle, qu'elle n'avait plus sa volonte, et die s'est mise (c a discuter en dedans comme s*il y avait en elle deux personnes ». Elle s'interrogeait sur cet homme, sur ce qu'il avait bien pu faire, et commenga a se deraander s'il ne I'avait fi^condee en la touchant; puis de ruminations en ruminations, comme les signes de la grossesse ne venaient pas, elle se demanda si elle ne s'^taitpas fait avorter, et maintenant la rumination sous forme d'interrogation s*est localis^esur ce probleme. Les obsessions de remords viennent surtout chez les malades qui ont des ruminations : leur mecontc:)tcment d'eux-m6mes s'exprimant sous forme d'interrogation donne naissance a Tidee d'une faute dans le passe.

Observation 211. — Osbession du remords* — Manies de Vinlerro'^ gation, crises d'aboulie.

Nous voudrions vous dire quelques mots de cctte pauvre dnme parce qu'il s'agit de troubles de I'esprit tres frequents et tres curieux.

Cette dame ag^e de 3o ans, Kl..., se plaint d'Mre tourmentee par des obsessions qui ne lui laissent aucune tr^ve. Quand cos id^es Tenvahissenl, elle sent partout dans son corps comme une faiblesse, ses jambes sont fatigu^es comme si on les avait battues ; elle sent comme une volonte 6trangere qui s'empare d'elle, et la

voici incapable de faire aucun travail, de poursuivre aucune idee autre que celle qui s'impose a elle. Celte idee lui donne des terreurs inoui'es et des sortes de crises de nerfs dans lesquelles elle se d^bat pendant des heures. Notez que ces tburmeuts dureat d^ja depuis quatre ans et quails ont ete pr^c^d^s par une autre idee fixe qui avait determine des souffrances sembiables pendant six ans. Yoila done bien des annees que cette pauvre femme est horriblement malheureuse.

Maintenant que la malade est sortie, nous pouvons vous dire qu'elie est i*idee qui la tourmente. Elle est obsed^e par la pens6e que son enfant n'est pas le fils de son mari. Elle cherche toutes les raisons qui peuvent la convaincre, elle calcule les dates, elle cherche des ressemblances dans le visage de Tenfant, elle se repete cent fois que Tenfant a sur la cuisse un signe noir comme son mari : rien n'arrive a la rassurer. Elle n'a pas la force de pousser le raisonnement jusqu'k la conviction, et n*a pas non plus le courage de renoncer au probleme, et de se dire que la chose lui est indiff^rente.

L'id^e pr^c^dente qui Va obs^dee pendant six ans avant celle-ci ^tait en apparence toute diff^rente. Pendant une grossesse elle avait entendu parler d'un homme qui s*6tait pendu et elle restait obs6dce par Tid^e de ce pendu.

On se tromperait, croyons-nous, si Ton s'en tenait a cette expression de ces deux id^es, on n*en comprendrait pas la veritable nature. Quand elle s'interroge surTenfant, KI... a quelque raison de le faire, car pendant la grossesse elle a maintes fois songe a tromper son mari. Nous ne le lui reprochons pas, car elle Ta fait presque involontairement pour chercher un appui au moment ou elle ^tait tourment^e par Tidee du pendu. Cette id^e de pendu elle-m6me cachait une autre pensee, la peur de se laisser aller a en faire autant, la peur de se pendre clle-meme. Ces deux idees sont done au fond celles-ci : le remords perp^tuel d'avoir trompe son mari, la peur de se pendre. II est int^ressant de remarquer que ce sont deux id^es obsedantes portant sur des actes du suj'ei et sur des actes niaus^ais, Ce sont la des obsessions toutes speciales.

Les obsessions de ce genre qui presentent sans cesse a Tesprit du sujet le souvenir ou la representation des actes mauvais qt;*il a pu faire ou qu'il pourrait faire ont presque toujours des carac-*

teres qui leur sont propres. Elles sont constituees par des id^es qui n'arrivent jamais a etre completes, c'est-a-dire qui ne d6terminent jamais, quoi qu'en dise le sujet, ni acte r^el, ni hallucinations, ni d^iire. Cette malade, Kl..., dit qu'elle se sentait pouss^e a se pendre, mais en r6alit6 elle ne s'est jamais pendue et n'a m6me jamais fait une tentative de suicide qui (tii s^rieuse ; elle dit qu'elle croit voir un pendu, elle soutient que « c'est comme si ellele voyait», mais en definitive elle nele voyait pas r^ellement et elle (init par en convenir. Elle delire si peu a propos de son enfant qu'elle a r^ussi a cacher au mari ses preoccupations. Ces id^es etant incomplMes ne sont jamais achev^es ni dans un sens, ni dans un autre. Le sujet n'arrive ni a les accepter, ni a les repousser. II doute, il h^site, il interroge continuellement. Pour repousser ces id^es, le malade invente des proc^des, des sortes d'exorcismes qu'il r^pete sans cesse et il se perd dans d'interminables discussions qu^on a assez bien appel^es des ruminations psychiques. En un mot ces idces constituent le delire du scrupule,

D'ou viennent des id^es ayant de tels caract^res ? Nous sommes disposes a croire qu'il ne s'agit pas d*une id6e d^termin^e par les circonstances ext^rieures semblable a une suggestion impos^e a une hyst^rique, mais qu'il s*agit plutot d'id^es en quelque sorte int^rieures, c'est-a-dire qui sortent du fond m^me de I'esprit du sujet qui en sont simplement Texpression. Remarquez, en eSet, que, en dehors de ces obsessions, cette femme a un etat d^esprit special : en un mot c'estune inqui^te, inquiete de tout et se tourmentant de tout, craignant tout. Ces inquietudes se rattachent a une volonte tresfaible qui ne sait se decider. a rien,ni prendre son parti de rien. Le fondde Tetat mental etdela maladie elle-meme, c'est Taboulie.

Mais il y a quelque chose qui distingue ces malades des abouliques ordinaires. C'est quails ont conscience de leur aboulie, s'en inquietent, s'en effrayent, en souffrent de mille mani^res. Leurs idees fixes que Ton pourrait appeler endogenes par opposition aux id^es Kxes exogenes des hyst^riques ne viennent pas du dehors, mais du dedans, elles sont Texpression de cette inquietude g^n^rale.

Ce sont la des remarques que nous avons Toccasion de faire a propos de beaucoup de malades. II faut particuli^rement remarquer la fagon dont les crises d'obsession evolucnt chez cette personne ; il y a tres nettement chez elle une modification de

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tout r^tat mental qui precede Tobsession de plusieurs jours La malade se sent engourdie, se trouve drole cc comme si elle ^tait envelopp6e par quelque chose qui n'6tait plus moi », elle pr^voit qu'elle va avoir Tobsession, elle la redoute, mais elle ne Ta pas encore. On dirait vraiment Tabaissement mental des epileptiques sans aucune id^e fixe. L*ind^cision et le besoin d'interrogation se manifestent pen a pen de plus en plus, et alors automatiquement elle reprend son interrogation habituelle sur la naissance de Tenfant ; mais Tobsession proprement dite ne recommence que vingt-quatre ou quarante-huit heures apres le d^but veritable de la crise.

II y a lieu de remarquer qu'il en est ainsi chez beaucoup de malades : les obsessions se d^veloppent au milieu d*une crise sp^ciale constitute par des troubles physiques et moraux, crise qui interrompt Tetat normal. Quand les parents ont Thabitude de Tobservation, ils nous disenttres bien que les malades changcnt, « quMls ont comme une indigestion qui les abat et leur donne la langue blanche, ...qu'ils deviennent sombres, tristes, paresseux, hesitants, inquiets)), quelque temps avant de reprendre leur obsession. Le mari d'une de ces malades nous disait m^me que, dans ces moments, sa femme^cc changeait de vocabulaire », c'esta-dire que sa conversation changeait de niveau, devenait plus basse, plus canaille, et qu'il reconnaissait a ce signe Timminence d'une crise d'obsessions. A la fin de la crise ^galement, on voit les obsessions proprement dites disparaitre d^abord, mais les troubles du caractere et de la sant6 physique persistent encore quelque temps ; puis ceux-ci s'efTacent a leur tour et le malade revcnu a son ^tat normal s'etonne des troubles qu'il a ressentis et il ne comprend plus comment il ^tait si tourment6 par des idees qui lui paraissent maintenant tout a fait insignifiantes. Cette Evolution de la maladie procedant ainsi par crises tr^s nettes parfaitement separ^es les unes des autres, n'est pas aussi caracteristique chez tons les sujets ; bientot les crises se rapprochent, deviennent subintrantes et T^tat d'obsession semble a peu pres continu. Mais il est int^ressant d'etudier les malades qui comme Kl... ont des crises nettes. On voit alors beaucoup mieux comment Tobsession depend d'un etat mental sous-jacent, comment elle ne survient qu'apr^s cette chute de la tension nerveuse et de la tension psychologique dont nous avons montrE la nature et Timportance dans nos premieres lerons.

DfiLIRE RETROSPECTIF. OBSESSION DE REMORDS 455

Ce qui modifie robsession,ce sont ^videmment les circonslances qui agissent contre rengourdissement g^n^ral, cnract6ristiqiie dc cette crise : tout changement, toute emotion et particulierement Texcitation g^nitale chez Kl..., relevent plus ou moins d^finitivement le niveau mental et « des qu*on se sent plus fort, remarque la malade elle-m^nie, les id^es s*en vont ». Comme il arrive quelquefois^ les regies la gu^rissent momentan^ment par la petite excitation qu*elles determinent, mais il y a rechute grave le lendemain de la fin des regies, c*est toujours T^tat g^n^ral de la tension nerveuse qui est capital.

Dans le traitement de cette malade nous voulons vous signaler un phenomene bizarre que nous n*avons nettement observe que deux ou trois fois. Kl... arrive assez facilement a devenir suggestible et hypnotisable ; on utilise cette disposition pour remonter son niveau mental et d^truire Tobsession et Ton r^ussit ainsi beaucoup plus facilement que chez d*autres malades non hypnotisables. Mais a mesure que Tobsession et T^tat psychasth^nique disparaissent, clle pr^sente des symptomes inattendus : la voici qui devient nettement anesth^sique du cot^ droit et qui a des ph^nom^nes de contracture. EUe pretend qu^elle a ^t6 ainsi autrefois, ce serait en somme un etat mental hyst^rique qui alterneavec le precedent, qui remplace I'^tat mental psychasth^nique *. Ce rapprochement de la maladie de Kl..., des formes ordinaires de Thysterie montre en tout cas qu'il s'agit de troubles mentaux beaucoup plus faciles a modifier et d*un etat plus facilement curable. En eSet, un premier traitement a d^termin6 la gu6rison pour plus de six mois et quoiqu'il y ait maintenant une rechute, nous esperons parvenir rapidement a la d^barrasser de son obsession.

OosERVATioN 313. — D61ire ritrospectif, obsession de remords. Ani^cidents hereditaires, obsessions amoureusesy dibut de syst^matisation.

L^histoire de ce malade, New..., age de 3o ans, serait assez

I . L*un de nous a d^jk signals un fait analogue dans Tobservation d*une malade aboulique et obsedde trait^e par la suggestion hypnotiquc, Marcelle (JNevroses et idies fixes), 1898, I, p. 58. C'est un phenomene assez rare dont I'^tude est int^ressante pour eipliquer les rapports entre T^tat mental psychasthdnique et T^tat mental hyst^rique.

banale si elle ne retenalt Inattention par un petit detail. Ce jeune homme obs^d^ presente du d6lire r6trospectif. Yous savez ce que signifie ce mot : certains nialades ne se bornent pas a transformer par leurs r^ves les perceptions pr^sentes et a comprendre les choses actuelles autrement qu'elles ne sont. lis cherchent ^galement a interpreter leurs souvenirs. lis les arrangent et les transforment suivant leurs conceptions actuelles. Ce qui fait quMls pr^sentent de leur vie pass^e un tableau tout a fait arbitraire, le delire se reporte en arri^re : il est retrospectif. Ce caractere est surtout bien connu dans le d^lire de persecution : des malades qui n*ont jamais pens^ aux persecutions avant Tage de quarante ans vous soutiennent maintenant qu'ils ont ete persecutes des r&ge de dix ans et interpretent dans ce sens tout ce qui s'est passe dans leur enfance. Ce fait n'est pas propre au delire de Lasegue. II appartient a tous les delires systematises quand les malades coordonnent leurs pensees delirantes autour d'un centre; il peut exister dans toutes les idees fixes, a la condition qu'il y ait une tendance a la systematisation, ce qui indique toujours un pronostic plus grave.

Ce garQon, d*un famille tr^s suspecte (pere alcoolique, oncle suicide, mere obsessions melancoliques), le seul survivant de huit garQons, les autres etant morts tr^s jeunes) a toujours ete un desequilibre, meticuleux, scrupuleux, obsede pour un rien. II a eu surtout deux periodes de passion amoureuse a forme de veritable obsession,, ce qui ne Ta pas empeche d'etre un ouvrier sculpteur tres intelligent et de reussir fort bien. Depuis Tannee derniere^il s'est mis en tete une idee absurde qui s'est developpee a propos de quelque racontar d'atelier. II croit qu'on Taccuse d'avoir des moeurs Inavouables et qu'on luijette a la tete toutes sortes de mots grossiers. C'est a ce propos qu'il examine sa vie, qu'il evoque de vieux souvenirs de son sejour a Tecole chez les Freres. Toutes les complaisances qu'on a eues pour lui, toutes les affections que ses maitres ont pu lui temoigner, il les traduit a sa maniere en s'imaginant qu'on a abuse de lui.

II y a la evidemment une certaine systematisation dans un delire qui se rapproche de la persecution. 11 ne s'agit d'ailleurs pas de delire complet, car le malade doute encore de la realite de cette persecution dirigee contre lui. La systematisation, ce qui est assez curieux, se surajoute ici a une simple obsession. Esperons, vu son caractere anterieur, qu'il changera cette obses

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sion; si elle se developpait longuement dans le m6me sens, elle ne tardererait pas a aboutir a une forme du delire de la persecution.

Observation ai3. — Remords et scrupules g6nitaux. — Le manage des scrupuleux,

Cette malade, Lo..., ag^e de 26 ans, nous donne Toccasion de vous signaler un probleme qui int^resse vivement les medecins, ceiui du mariage de tous ces scrupuleux que nous venons de voir. Voyez les fails et tirez-en une instruction. La grand'mere fut une bizarre, probablement une obsed^e, la rafere est une hypocondriaque, la jeune (ilie eut revolution que nous connaissons bien. Aboulique, reveuse, vivant dans les espaces et non dans les choses de ce monde, sans volonte et sans attention; elle eut tous les petits scrupules que Ton pent imaginer, des manies mentales d'interrogation et des phobies varices. Naturellement, tous les membres de la famille, nous n'osons pas dire tous les medecins, r^p^terent que pour gu^rir tout cela, il n'y avait qu*a la marier. Th^oriquement ce n'est pas absurde, Texcitation genitale est tres favorable a quelques-unes de ces malades et les soucis du manage peuvent leur Hre utiles ; mais il faut qu^elles arrivent a sentir les unes et qu'elles aient assez de volonte pour s*occuper des autres : il y a la un alea dnorme.

Lo... fut fiancee, etelle se trouva tres flattie de cette dignity. La nouveaute de la situation, les flatteries, les cadeaux, Texciterent consid^rablement : pendant tout le temps des fian^ailles elle fut admirable, on la trouvait trans(igur6e. Imm^diatement apres la c^r^monie, tout retomba. Terreur des rapports g^nitaux, insensibility absolue, puis scrupules ^normes, ruminations sur les fautes du mari et sur les siennes, agitation, angoisse perp^tuelle, etc., voila tout le resume de la lune de miel. Elle fait si bien qu'elle ^pouvante le mari. Celui-ci, qui n'a pas la vocation d*un ali^niste, ne trouve pas du tout que cet ^tat soit int^ressant ; il n'a pas la pratique des scrupuleux, aussi commet-il des maladresses. II essaye de la secouer et il ne parvient qu'a augmenter Tangoisse et les scrupules. Apres trois mois de mariage, il s*en va de la maison conjugale en declarant qu'il est incapable de vivre plus longtemps avec une femme pareille. Separation, divorce, et la

jeune femme reste seule, absolument d^lirante, tourment^e par toutes les obsessions de remords et infiniment plus malade qu'auparavant. F6llcitons-nous qu'elle ne soit pas enceinte.

Vous voyez a quoi peut aboutir ce beau zhle pour marier les psychastheniques. Quand on songe aux dangers imrn^diats que court le malade, puis a la belle post^rite qu'il a des chances d'avoir, on est dispose u se montrer infiniment plus r^serv^ dans Temploi de cette pr^tendue m^thode curative.

Observation ai4. — Obsession du remords. — IdSe d' homicide, ruminations mentales, manie des extremes, manie de I'interrogaiion.

Ce cas pr^sente un debut assez net qui peut nous instruire sur la pathogenic des obsessions. Cette jeune femme de 3o ans, Ger..., est d'une famille l^gferement predispos^e, le pere et la m^re sont des nerveux impressionnables, mais ne semblent pas avoir eu d'accidents caracteristiques. Elle a eu un developpement lent, les regies ne sont venues qu*a i6 ans et elle ^tait toujours maladive. D'un caractere faible, timide et r^veuse, elle se laissait conduire tr^s facilement, mais ne montraitpas de troubles s^rieux en dehors d'une grande lenteur et d*un ^tat de distraction qui la faisait passer pour moins intelligente qu'elle ne T^tait en r^alite. Elle se maria a vingt-six ans; elle eut un enfant, sansqu'il y ait eu aucun accident mental a noter. Deux ans apres son mariage, elle est obligee d*accepter que sa belle-mere vienne demeurer avec elle. C'^tait pour elle une chose tres p^nible, car elle n'aimait pas du tout cette vieille femme; mais comme toujours elle ne sut pas r^sister et se laissa imposer cette charge qu'elle redoutait. Deux ann6es p6nibles s*ensuivirent, 'elle 6tait absolument annihil^e et perdait le peu d'initiative qu'elle avait reconquise apr^s son mariage. Elle devenait plus molle et surtout plus triste qu*auparavant, mais elle attribuait cette tristesse a une situation p^nible et ne s'en pr^occupait pas.

La belle-mere etait malade, atteinte de troubles cardiaques. Un soir, elle se trouva mal a son aise et forga son Bis a descendre chercher un m(^decin. Restee seule avec sa bru, elle gemit un peu, demanda a se lever, sortit de son lit, appuyee sur T^paule de la jeune femme; la brusquement, probablement dans une syncope

cardiaque, elle expira. Quand le mari revint une demi-heure apres, II trouva sa femme toujours debout au milieu de la piece, n'ayant pas os6 faire le moindre mouvement et soutenant toujours le cadavre. Nous disons que le cas est curleux par la nettet6 de cette grande Amotion Inltlale.

Les jours suivants, Ger... n'eut aucun accident, ne se plalgnit de rien et, detail a noter, dormit parfaitement, plus fort m^rne et plus longtemps que de coutume. Mais on ne tarda pas a s'apercevoir d'un changement de caractere et d'une serie de bizarreries. D'abord,elle refusa avec entetement de toucher a aucun vetement, a aucun objet ayant appartenu a sa belle-mere ; il fallut tout enlever de Tappartement sans qu'elle s'en occupat, puis elle cessa de travailler et devint graduellement incapable de faire le manage, de faire le diner. Le mari la retrouvait debout sur le palier de Tescalier, avec un air vague ; elle pretendalt qu*elle allait sortir pour preparer le diner. Mais le mari apprenait avec ^tonnement qu'elle etait rest^e la debout pendant plusieurs heures. Puis on remarqua qu*elle prenait en grippe sa petite (ille et ne voulait plus la soigner, elle exprima meme le d^sir que Tenfant fdt 6loign^e et conBee a une parente.

Cependant, elle ne donnait toujours aucune explication de son etat ; elle resta ainsi dix-huit mois sans laisser devlner par per- Sonne ce qui la tourmentait. II en est ainsi de tous nos scrupuleux, il y a toujours dans leur maladie une premiere p^riode, quelquefois tres longue, dans laquelle lis ont honte de leur maladie et la cacbent soigneusement. Ce sentiment n'est pas mauvais, il contribue certainement a les retenir et a leur faire faire des efforts ; la maladie est toujours plus grave quand la seconde periode a commence par Taveu de leurs idees.

Ger... se mit en effet apres dix-huit mois a commettre des actions plus absurdes ; elle etait de plus en plus triste et sombre, on Tentendait parler toute seule, elle refusait de manger, elle ne voulait plus prendre aucun soin de sa personne, elle malgrissait beaucoup et devenait visiblement malade. Enfin elle fit une tentative puerile de suicide en avalant une partie d'un flacon de perchlorure de fer. A ce moment, le mari jugea Indispensable de la soigner serieusement et voulut faire venir aupres d'elle sa propre soeur, pour lui servir de garde. Quand on lui annonga cette nouvelle, et surtout quand la jeune fiUe arriva, Ger... parut avoir un acc^s de delire, elle repoussa sa belle-soDur

avec fureur, en disant « qu'elle ne se laisserait jamais soigner par elle, que son crime rendait absolument impossible de pareils soins,.. C'etait elle qui avait tu6 sa belle-m^re, elle ne pouvait pas maintenant accepter les soins de la fille de sa vietime ». Le secret une fois lach^, elle se mit a bavarder ind^finiment sur ce pr^tendu crime qu'elle avait commis. Elle avait eu, disait-elle, la belle-mere en horreur, elle avait souhaite sa mort, elle Tavait tuee sans trop savoir comment, probablement en lui laissant le nez appuye sur son ^paule pour qu'elle ne piit pas respirer. Du moment qu'elle avait tu6 cette vieille femme, elle etait capable de tout, elle voulait aussi tuer sa fille, c^est pour cela qu'il avait fallu Teloigner, etd'ailleurs sa fille ne m^ritait-elle pas la mort, fille d*une mere coupable elle serait bientdt coupable comme elle. On parvint difficilement a la calmer, elle finit par accepter sa belle-sceur comme garde-malade, quand celle-ci eut declare qu'elle lui pardonnait tous les crimes possibles. Mais elle continua a faire ses divagations ou plutot ses ruminations tout haut. En effet, le symptome principal de cette curieuse malade, ce sont presque uniquement des ruminations mentales. Au fond, Ger... est assezcalme,surtout depuis la scene de Taveu; elle reste presque^toujours assise ou debout, presque immobile. Elle n^a pas non plus beaucoup d'angoisses bien visibles, son mari et sa bellesceur nous affirment qu'elle respire toujours tr^s tranquillement meme quand elle raconte des horreurs, elle ne se plaintpas d*^toufFer et elle souffre, dit-elle, plut(Hmoralement que physiquement. Sa maladie est surtout intellectuelle, elle consiste a remplacer tous les phenomenes psychologiques normaux par de la rumination. Ger... ne se decide a rien, elle reste en suspens devant la pens^e de brosser un habit oude chercher du bouillon, elle n^accomplit rien d'ailleurs, Taction meme commenc6e ne s'acheve jamais. Elle ne fixe Tattention sur rien. A moins qu'on ne lui parle de son histoire de meurtre, elle ne vous 6coute jamais ; veut-on lui faire lire le journal, elle ne pent jamais aller au dela de la troisieme ligne, et elle ne sait jamais de quoi il s'agit. II est important de remarquer qu^elle ne s'emotionne pas non plus, elle ne parait plus aimer ni le mari, ni Tenfant. On nous faisait remarquer un detail curieux : nous Tavons fait attendre dans le mus^e oil sont de nombreux squelettes, il parait qu'autrefois on n'aurart jamais pu Ty faire entrer. Ce n'est pas qu'elle n*ait pas vu les ossements, nous Tavons forcee a les regarder, et elle nous a meme r^pondu :

L'OBSESSION DU UEMORDS 461

« Autrefois cela m'auruit fait peur », et en realite cela ne lui a rien fait du tout, remotion a avort^. Vous voyez done qu'aucun phenomine psychologique ne se developpe, et n'arrive a sa conclusion, lis s'arr^tent tons apres un tr^s petit debut, 11 est int^* ressant de remarquer que ce debut suffit pour lui laisser Fair intelligent. Cette ferame ne semble pas une sotte, elle r^pondaux questions, elle a vu ce que sont les choses, elle sait Taction qu'il y aurait a faire, mais elle parle de tout cela d'une maniere abstraite, en disant que toutes les choses sont droles et la laissent indifFerente. L*inteliigence abstraite est le plus bas degre de la pens^e, elle subsiste quand tous les degres superieurs, la volonte, Fattention, le sentiment du present, qui constitue la fonction du r^el ont disparu.

Mais si ces phenomenes parfaits ne s'accomplissent pas, il semble que I'excitation se d^pense a autre chose : tout est remplace par un travail purement intellectuel, mais d'ordre tres inferieur. Ce travail se pr^sente sous plusieurs formes, le plus souvent sous forme d'interrogations. Elle s'interroge sur tout : « Est-elle coupable ? la belle-mere ^tait-elle mauvaise? Est-ce que I'h^redite rend sa petite fille coupable? Est-ce que son mari participe a son crime ? Y a-t-il un enfer pour eux tous ? etc. » Remarque^s qu'en effet elle n'a aucune certitude du pretendu remords, elle fait semblantde I'affirmer, quand elle cherche a expliquersa conduite, mais elle ne pent s'empecher de rire a la pensee de ce crime imaginaire, elle dira trfes bien qu'elle est idiote de penser a cela.

Elle doute constamment de ce crime, comme elle doute d'ailleurs de tous les faits possibles et avec une patience qui semble extraordinaire, elle accumule les documents pour ou contre, elle s'interroge sur tous les gestes de la belle-mere, sur toutes les positions qu'elle a pu prendre elle-meme dans cette soir6e fatale, elle n'arrive jamais a une conclusion. Au commencement, elle interrompait Tinterrogation quand elle en avail assez ou plutot quand Texcitation determinee par le ph6nomene commence et non achev6 etait ^puisee, maintenant, il semble qu*elle ne s'arr^te jamais ou qu*elle ne se calme que tres raremeut.

Une deuxifeme forme de ses ruminations ce sont les presages, les serments, les pactes. « Je serais sauvee si je vais a la messe trois dimanches de suite sans f6te interm^diaire. » Ce sont des « si » k n'en plus finir. Vous connaissez bien ce genre de manies mentales. Elle a aussi a un tres fort degre la manie de Tasso-

ciatlon des idees ; comme beaucoup de ces malades, elle pretend que tous les objets, toutes les paroles lui rappellent la mort de la belle-mere et elle invente a ce propos les liaisons d'id^es les plus saugrenues. Ne dit-elle pas (c qu'on a eu tort de prononcer devant elle le nombre 6 parce que 6 multipli^ par lo plus 2 fait 62, ce qui ^tait Tage de la belle-mere. » Nous avons d^ja eu roccasion de vous faire observer que cela ne nous parait pas etre une veritable association d^d^es : h notre avis il n*est pas vrai que ce soit le mot six qui ait eveille la pensee de la belle-mere. La malade avait dejsi Tesprit fix^ sur cette pensee et elle a la manie de chercher une relation quelconque entre cette pensee preexistante et tous les mots qu'on prononce devant elle. Elle a aussi une manie bien curieuse, dont il faut vous dire deux mots parce qu'elle va prendre de rimportance chez d'autres malades. C'est la manie de Textreme, qui est une forme de la manie bien connue de la perfection, elle cherche constamment le comble du crime, le fameux peche radical, inexpiable, le plus grand qu^on puisse commettre ; elle ne sait pas ce que c'est, mais elle pretend tout de m^me qu*elle Ta commis.

Telles sont les id^es qui remplissent les ruminations : ce sont des travaux intellectuels de nature abstraite, sans aucune valeur pratique, sans aucune action sur la r^alit^, par consequent d'ordre tres inferieur qui semblent se rattacher vaguement a la mort de la belle-mere, et qui comme nous Tavons vu se substituent a toutes les autres operations psychologiques.

Quand on ^tudie la gencse de pareils troubles on repete d'ordinaire que c'est Tobsession relative a la mortde la belle-mere qui determine les ruminations ; c*est, dit-on, parce que la malade a cette obsession qu*elle s'interroge, qu'elle cherche des presages, qu'elle fait des serments' et qu'elle joue au jeu des combles. Quoique cela ait Tair d'un paradoxe, nous croyons interessant de remarquer que Tinterpretation inverse pent se soutenir. La maladie vraie c*est Timpuissance d^action, d^ja pr^paree par le caractere anterieur et aggrav^e par la d^sagregation mentale due a Temotion. Cette femme a ete rendue completement aboulique par la cohabitation avec la belle-m^re, puis par sa mort.

Get 6tat am^ne des derivations qui en raison du caractere anterieur prennent la forme intellectuelle. C'est Texageration du penchant a la reverie qui existait deja. Dans ces conditions, le travail mental est presque necessnirement une interrogation, Tesprit

L*OB^ESStON DtJ A^MORDi^ 463

n^arrivant pas a la reality n'a pas le sentiment de certitude, I'agitation mentale sans certitude, c'est Tinterrogation. La malade est done port^e tout naturellement a une interrogation perp^tuelie. En outre, le meme ^tat de depression lui donne, comme nous Tavons vu cent fois, le sentiment de m^contentement et de honte de soi. Interrogation avec m^contentement de soi, c*est le remords. Cest pourquoi nous voyons que toutes ces formes d'interrogation aboutissent a des remords d*une action quelconque. II est a remarquer que dans toutes ces observations, Tobsession ne prend pas la forme impulsive; si Gerv... etait primitivement obsedee par la pens^e de tuer sa belle-mere, pourquoi n'auraitelle pas Timpulsion a Thomicide ? Elle se borne au remords parce que le fait primitif, c*est ici Tinterrogation. Et dans les circonstances donn^es, de quoi voulez-vous qu'elle ait des remords ? Elle est obligee de choisir une action grave, ^ pour s*expliquer a elle-m6me une inertie et des bavardages qui durent depuis deux ans. Cest ce qui Tamene tout naturellement a prendre comme remords la mort de sa belle-mere. D'ailleurs si nous ne nous trompons^ Tordre des faits justifie notre interpretation. Ger... nous a dit elle-m6me qu'elle a mis plus de quinze jours a se croire coupable de ce crime, qu^cUe a d'abord ^te troubl6e, puis qu'elle a rumin^ et en6n qu'elle a ^te obsedee. Cette fagon de concevoir les choses a Tavantage de mettre de Tordre et de la liaison entre beaucoup de ph^uomenes.

Cette malade s'est gu^rie facilement en sept a huit mois de traitement ; il est a remarquer que Tobsession a et^ tardive puisqu'en somme elle a debute a 28 ans, qu'elle a ete d6termin6e par un veritable traumatisme emotionnel, ce sont les conditions qui indiquaient le meilleur pronostic.

Nous pouvons, sept ans apres cette observation, ajouter un d^* tail, cette malade que nous n'avions pas revue depuis longtemps vient de revenir. Elle a 6i6 sept ans bien portante, a peu pres sans troubles : elle gardait simplement une disposition a la reverie, qui fr^quemment rempla^ait Taction; elle avait besoinde se rappeler nos ordres pour pousser facte jusqu'au bout et ne pas deriver vers une interrogation quelconque. Vous voyez que Fobsession etant termin^e, ce qui subsistait c'etait Taboulie avec la manie de Tinterrogation. Onadeja remarque quedesphobies peu*-

•>*":• \^ - ,-,;if ' r* I^.^«a£«t *'jl«Uter i'aa^<Rss« difiase. doqs tovods I ',:r^^WjfU 'i %pdr^itre en laissant sobsisler rinicrrogation diflase q'>( ^n ^t4«t b:<^ri le point de depart. L'orl^D^ comniuDe d'ailleors d^% iu\^rro'^\toas comme des angoisses diffuses etail raboalie K;»>t>rri'lue comme abaissement da oiTeaa mental.

Mais voici qu'apres sept ans. sous rinflaence de fatigues, Tiot^rrro^ation de^ieut de noaveau enrahissante et la belle-mere reparait un pea. Ger... irient pnidemmeot nous arertir: il est probable que cette rechute sera faci lenient arretee a ses debuts.

Oh^kbvatiox 3 1 5. — Obsession da remords de lliomicide. —

AnteceflenU heredilaires^ troubles da caraciere, fiibUsse de U volonle, inquietades, rereries romanesques, scrupaie^ ei manie de Vexlreme,

A propos de cet homme de26 aos, Dk..., nous desirous revenlr sur la genese de Tobsession relative aux remords de Thomicide. Dans ce cas, cette obsession est nee sans aucune espece de provocation, sans que les circonstances exterieures aient jone aucun role, par suite du simple d^veloppement iogique des troubles ant^rieurs du caractere et des manies mentales. Cest a ce point de vue seulement que cette observation presente quelque inters.

I/heredite est tres marquee, le grand-pere maternel et la m^re ont eu des acces de m^lancolie anxieuse. Notre malade, depuis son enfance, a ete un garcon extremement intelligent, tres doux et sympathique a tout le monde; mais les lacunes de la volont^ et de Tattention ont amen^ graduellement des troubles du caractere et des maladies mentales. II etait d*une douceur ridicule, tellement il avait peur de blesser qui que ce soit et de provoquer une querelle, il a cte le souffre-douleur de ses camarades dans tous les ^tablissements ou il a pass^, il n*avait aucune resistance et c^dait toujours tout en reconnaissant tres souvent qu'il avait tort de le faire. Pour etre sympathique aux autres, pour etre aime, il aurait consent! a toutes les absurdites ; aussi s*examinait-il avec grand soin pour savoir s'il n'avait fait de mal a person ne, s'il n*avait pas bless6 quelqu*un. Sur ce point, il ^tait toujours inquiet et m^content de lui-meme.

Un second caractere qu'ii presenlait, c'etait le godt absurde d(i8 reveries romanesques ; il ne vivait jamais dans le reel, mais

L'OBSESSION DU REMOIIDS DE L'UOxMlGlDE i65

toujours dans le roman et, d^ja dans sa premiere jeunesse, quand il se considerait encore comme bien portant, il ne savait pas toujours bien distingner entre ce quUl avail vecu et ce qu'il avail rev^. Les craintes associ6es avec ces reveries Tont toujours tourment6 et il avait d^ja pris la singuliere resolution d^^crire sur un carnet tout ee qu'il faisait au cours de la journ^e afin de ne pas ^tre inquiet et de ne pas oublier une sottise, capable de faire du mal a quelqu^un.

II a fait son service militaire, et en a retire plutot un assez grand benefice, comme il arrive presque toujours auxscrupuleux; il s'est marie, il a eu un enfant; mais le mariage a simplement ajoute une preoccupation nouvelle, car il a peur de ne pas ^tre assez fidele a sa femme.

Dans ces conditions, il a et^ soumis Tannee derni^re a une preparation fatigante pour un examen didicile, il avait beaucoup de peine a fixer Tattention et a ne pas se laisser aller a des reveries romanesques. Les chaleurs de Tete Tout en outre accable et bientot il est devenu de moins en moins capable de r^sister aux reveries. Sans qu'il sache a quel propos il a commence un certain genre de reveries qui s'est reproduit graduellement de plus en plus fort, des qu^il essayait de fixer son esprit sur un travail mathematique penible. Cette reverie est celle-ci : cc Est-ce qu'il ne' s'est pas laisse aller a une action tres coupable, celle de tuer une jolie femme habillee en bleu ». Cette reverie est extraordinairement compliquee; il y a des recherches sur la femme : de qui done s'agit-il ? Sur la date : a quelle epoque s*est placee cette singuliere histoire ? Sur le moyen : comment Ta-t-il frappee ? « Est-ce qu'il Tatuee lui-meme ou est-ce qu'il Ta amenee au suicide en liii faisant commettre une faute, en la separant de son mari et surtout pour quelle cause a-t-il commis un acte pareil ? » On ne se figure pas les raisonnements interminables que chacune de ces questions provoque.

Mais ce qui est terrible, c'est Tetat de trouble dans lequel ces divagations le plongent. II est incapable de rien faire, il radote toute la journee et toute la nuit, il pose maintenant ces questions a tout le monde, a sa femme et a son pere. II les menace d*aller se denoncer au poste de police et, dans la rue, il fr6le tons les agents qu'il rencontre pour leur dire de Tarreter. Depuis peu de temps des angoisses se melent a la rumination.

II nous semble que Tobsession est sortie tout naturellement

LES 0B8ES8I0NS. II. 3o

4(J(J LES OUSESSIONS DU CRIMfi

du caractere ant^rieur ; la rumination a forme interrogative est chez lui tres ancienne et s'est d^veloppee par la fatigue de Tatteotion. Le m^contentement de lui-m^me, Tinquietude, le besoin d*6tre sympathique, la crainte de faire du mal a qui que ce soit sont chez lui des caracteres de Tenfance ; le romanesque qui a toujours doming dans son esprit se retrouve dans la femme a la robe bleue, dans le pr^tendu suicide de cette jolie personne.

II y a dans Tobsession actuelle rien de nouveau et il n'est pas besoin pour Texpliquer de faire intervenir aucune suggestion cxt^rieure. Cette obsession si singuliere n'est que le developpement logique de tout le caractere ant^rieur.

Observation ai6. — Obsession du remords de I'homicide. —

AnUc4dent8 hMdilaires, fievre iyphotde, scrupules religieux, agitations, manie de V inter rogation, manie de I' extreme, le besoin de discipline.

L'observation de ce malade, Za..., ag6 de 32 ans, semble si exactement calqu^e sur celle du malade precedent qu'il suffit de vousen indiquer brievement les grandes lignes pourvousmontrer la frequence d'une Evolution semblable.

Une tante maternelle a et^ une grande scrupuleuse, tourmentant tons les confesseurs par le r^cit de ses pech^s invraisemblablesy la mfere est une rhumatisante. Le malade fut atteint de fievre typhoide a Tage de quatre ans ; il est probable que cela aggrava la predisposition hereditaire.

Les inquietudes, les ruminations mentales se manifestent des Tenfance entre huit et dix ans, sous une forme plutot hypocondriaque, par des precautions contre les maladies et par des craintes de la mort. A Tage de 12 ans, probablement a Toccasion de la premiere communion, le premier grand ecueil des jeunes scrupuleux, il commence des scrupules moraux; son besoin de rumination, d'examen pr6cis, d'interrogation se porte sur les p^ches dont on lui parle au cat^chisme. II recherche en lui des mauvaises pens^es, et passe ses journ^es et ses nuits a se demander s'il avait « consenti » a telle ou telle pensee. Cette terreur du peche, et de la pensee coupable Tobs^de fortement a i4 ans ; la rumination mentale ne suffit pas a la derivation, et il donne des signes ext^rieurs d'agitation, se tordant les bras et les jambes, trepi-

L*OB§ESSlON DtJ hEMOhDS DE rHOMlCIDfe 4b1

gnaDt, sautant coatinuellement. Le m^decin diagnostique, nous ue Savons trop pourquoi, une danse de Saint-Guy. Le repos, ie grand air et des exercices physiques le calment eompletement. Nouvelle crise a dix-huit ans a propos du baccalaureat, c'est-adire toutes les fois qu'il faut fixer Inattention.

II commet aiors la sottise d'entrer au s^minaire, toujours attir^ par les speculations morales. Cette vie retiree, loin de la r^alite, ces exercices de meditation donnent une poussee ^norme a la maladie. Les ruminations sur les p^ch^s religieux, sur les crimes irr^missibles deviennent perp^tuelles et il faut le renvoyer du s6minaire. II renonce a la religion, mais c*est pour tomber dans le droit; vous voyez le genre d*6tudes qui Tattire toujours. Les speculations sur le crime, sur la punition ne lui sont guere plus favorables etle voici qui s'interroge pour savoir s'il a voi6. Puis la manie de Textreme le prend, et il cherche le crime le plus ^pouvantable quUl puisse imaginer : assassiner des vieillards sans defense, violer ettuer une vieille femme devant une eglise, etc... Le moindre mot quHl entend dire a propos de crimes enormes devient le point de depart d^une obsession ou plutot devient Texpression nouvelle de son ancienne tendance a la honte de soi et a I'interrogation. '

II ne sent jamais I'unite de lui-m^me : il y a toujours en lui comme deux personnes, Thomme deraisonnable,. qui invente des romans criminels, qui se repr^sente la cour d'assises et Techafaud, Thomme sense qui repond que tout cela est le comble de Tabsurde. La discussion continue indefiniment et le pauvre homme n'a pas une heure de tranquillite. « C'est, dit-il, une agitation perpetuelle de Tesprit, une id^e fixe s'en va, une autre parait, celle-ci s'efface pour revenir ensuite ; j'en suis venu a surveiller mes moindres gestes, les plus involontaires imaginations pour y decouvrir une pensee criminelle. Cela me procure de veritables moments de desespoir. »

II reconnait trfes bien les faits essentiels de sa maladie. (( Aucune volonte, dit-il de lui-meme, degoAt du travail, impossibility de fixer mon esprit, agitation perpetuelle meme de mes jambes quand je veux me forcer a faire attention, aucune puissance d'emotion, degodt des relations avec ma femme dans lesquelles je n'ai jamais rien senti... Tout est remplace par tine manie d'interrogation poussee jusqu'a la folic. Je m'interroge sur Tevidence m^me : quand je me suis demontre quelque chose vingt fois^

je recommence a la discuter, et je n*en suis pas plus certain la vingt et unleme fois. » C'est sur ce terrain qu'a 6volue Tinterrogation sur des crimes et en raison de la manie de Textreme, le remords de Thomicide.

Le malade a reconnu que certaines circonstances ont sur lui une heureuse influence, il est bon de les noter. D'abord il a ete, dit-il, mille fois mieux pendant le service militaire. « La bieafaisante influence de la vie du regiment se prolongea pendant deuxans au moins. » Or le regiment c'est surtout pour ces malades la discipline : la liberty ne leur vaut rien du tout et, moins on leur enlaisse, mieux ils se portent. II remarque aussi tres bien que la vie a Paris lui est bonne et que le s^jour a la campagne pendant les vacances lui est funeste, il lui Taut des relations, des occupations perpetuelles, c'est-a-dire des excitations. Si on pouvait diriger avec fermete ces malades et leur imposer des occupations constantes et r^glees en excitant a chaque instant leurs sentiments et leurs Amotions on arriverait a les faire vivre une existence presque normale. Malheureusement il faudrait pour parvenir a cela pouvoir se devouer a eux perp^tuellemeut.

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